Dernier sourire de LEPAGE à Mylène

Posté par francesca7 le 9 septembre 2015

 
 
lepage-platine-02     11 juillet 1986. 
Dans la famille Gautier, personne n’oubliera cette date funeste. Mylène se trouve 
chez Bertrand Le Page lorsque le téléphone sonne, 
porteur d’une terrible nouvelle. Son père vient de mourir
des suites d’une longue maladie, à soixante et un ans. 
Et même si toute la famille s’y était préparée, 
le choc est brutal. Au début de l’été, Max a été transporté
 dans un hôpital de Bobigny. 

Depuis plusieurs mois, il se sait atteint d’un mal incurable. 
C’est pourquoi il a tenu à se rendre une dernière fois au Québec, où il conserve ses plus
 beaux souvenirs. 
En revoyant l’ancienne demeure de Pierrefonds, il ne laisse guère d’illusions sur son
 état de santé au couple d’amis qui a racheté sa maison. On le presse de questions sur
 sa fille, qui fait parler d’elle jusque dans la Belle Province. Et il se montre assez 
fier des débuts prometteurs de Mylène, qui vient de sortir Libertine. 
Oui, lui, l’ingénieur des ponts et chaussées, est plutôt 
impressionné par la réussite de sa cadette qui, pour avoir renoncé à ses études, n’en semble 
pas moins tracer sa route avec détermination. 
     Mylène est anéantie. Tout est allé si vite. En l’espace de quelques mois, 
l’homme qui comptait le plus à ses yeux a quitté la terre des vivants. 
Elle l’a tant admiré. Tant attendu aussi, petite fille, quand il travaillait, la semaine,
 sur les rivages du Saint-Laurent, à plus de mille kilomètres de Pierrefonds, 
où il venait retrouver sa famille le week-end. Des quatre enfants Gautier, 
Mylène est celle qui lui  ressemble le plus. Et pas seulement sur le plan physique. 
Outre le même regard intense, le même nez fier, elle possède un mélange de réserve 
et de détermination dont son père a toujours fait preuve dans son parcours professionnel. 
     Conformément à ses vœux, Max Gautier sera incinéré. Désormais, une place 
restera vide dans son cœur. À mots couverts, avec cette pudeur qu’on lui connaît, 
la chanteuse confiera, deux ans plus tard, sur le plateau d’une émission de variétés,
 que c’est en hommage à un être
 disparu qu’elle exerce ce métier. Sans citer l’absent. 
    MYLENE et LEPAGE Pour l’heure, plutôt que de se morfondre,
 Mylène va redoubler d’efforts afin de faire 
décoller sa carrière. 
Sa manière à elle, plutôt guerrière, 
d’honorer la mémoire de son papa. 
Ce qu’elle n’a pas eu le temps de lui dire,
 parce que le dialogue n’a pas toujours été 
aisé entre ces deux grands
 timides, elle va l’écrire dans une chanson,
 Dernier sourire – sans doute la plus 
poignante de son répertoire. Elle y relate
 la lente agonie  d’un homme qui se tord de
 douleur dans une chambre d’hôpital et sa 
révolte face à l’injustice qui le frappe. 
« Mais qui s’acharne  à souffler tes bougies ? »
 lance-t-elle comme pour dénoncer la cruauté 
du destin. 
Avant de murmurer des mots qui donnent le frisson :
 « Si c’est ton souhait, je peux t’accompagner », 
prête à suivre dans la mort l’être cher dont elle
 n’arrive pas à lâcher la main. 
Durant le « Mylenium Tour », la chanteuse interprétera
 Dernier sourire lors du premier 
 appel, accompagnée d’un simple piano. 
Des minutes bouleversantes. 
     Par la suite, la mémoire de son père ne va 
cesser de hanter son œuvre. 
Des années après ce jour sinistre de 1986, 
elle écrit une autre chanson apparemment dédiée au disparu, 
Laisse le vent emporter tout, qui clôture l’album 
Anamorphosée. Une manière de tourner la page en douceur, en 
laissant le temps faire son œuvre. D’évoquer aussi l’envie de 
revoir l’absent : « Là j’irais bien
 te chercher / J’ai tellement changé. »
 
      Le 17 décembre 1995, invitée de l’émission « Déjà le retour », animée par
 Jean-Luc Delarue, sur France 2, Mylène fait venir sur le plateau Marie de
 Hennezel, auteur de La Mort intime – un livre qui rencontre un grand succès
 cette année-là. Le témoignage poignant d’une psychologue qui, au sein d’hôpitaux,
 aide les patients en fin de vie et leurs proches à appréhender au mieux 
leurs derniers  instants. Loin de toute morbidité, l’auteur y aborde la mort
 dans sa dimension humaine. 
« Ceux qui vont mourir, explique-t-elle, sont des vivants qui peuvent 
encore sentir 
la vie jusqu’au bout, aimer, être aimés, et c’est notre responsabilité
 d’humain de ne pas les enterrer avant l’heure et de continuer à mettre
 de la vie autour d’eux. » 
      Sur le plateau, Mylène écoute. Ses jambes sont croisées avec élégance, 
les cheveux relevés en un chignon vaporeux, son bras appuyé sur le canapé où 
siège également l’acteur François Cluzet. 
Pudique, elle choisit de ne pas se mettre en avant, de laisser la parole à cette
 femme dont chaque
 phrase résonne comme une formidable leçon d’espoir. Ce n’est pas la première 
fois que les deux femmes se voient. 
 
« Nous nous sommes rencontrées, Mylène et moi, il y a quelques années, en déjeuner en tête à tête
 qui m’a permis d’apprécier la sensibilité et la profondeur de cette jeune femme », révélera par
 la suite Marie de Hennezel. 
      Comment dire l’importance d’un père dans le cœur de sa fille ? Un livre n’y suffirait sans
 doute pas. Dans le répertoire farmerien, une chanson retiendra l’attention des fans, 
Optimistique-moi, dont Mylène a signé paroles et musique. Dans le clip, signé Michael Haussman,
 on découvre une Mylène emprisonnée dans l’univers du cirque, qui ne pourra gagner sa liberté 
qu’au terme d’une série d’épreuves, bravant un climat d’hostilité générale. Funambule, elle doit
 ainsi tenir en équilibre sur un fil alors que des cracheurs de feu, au sol, tentent de la 
déstabiliser. Discret mais attentif, un homme lui parle, la rassure, la guide, l’attire à lui. 
Il est jeune et séduisant. C’est un magicien, vêtu de noir, le seul être qui semble la comprendre.
 
      Mais le supplice de la jeune femme n’est pas terminé : alors qu’un trio de comédiens, 
composé de Pierrot, Arlequin et Colombine, théâtralise sa détresse, elle doit, en outre,
 évoluer sur un énorme ballon au milieu de la piste. Cette fois, sa progression est 
interrompue par un lanceur de  couteaux qui, d’un geste précis, crève le ballon. 
Le personnage incarné par Mylène est à nouveau humilié. 
Heureusement, le magicien va mettre un terme à ce calvaire. Après avoir enfermé la jeune
 femme dans un coffre rouge capitonné, il la transperce d’épées. Le temps d’ôter les lames, 
lorsqu’il ouvre la boîte, l’oiseau s’est envolé... 
On retrouve Mylène à l’arrière d’une camionnette bleue, debout au milieu de ballots 
de paille, affichant un sourire radieux. Libre, enfin. 
À l’extrême fin du clip, tout s’éclaire : sous les traits du magicien apparaissent 
ceux d’un homme  aux cheveux gris. Derrière ce visage rassurant se dissimulait en fait
 la figure paternelle. 
Un père qui est le seul à déceler la détresse de sa fille. Un père dont le regard 
aimant permet 
à la funambule, en proie au doute, de garder l’équilibre.
 
      Que signifie exactement Optimistique-moi, ce barbarisme inventé par Mylène ? 
Rien qui doive être figé, bien sûr, dans une définition aux contours rigides. 
Mais l’on peut projeter sur ce verbe bien des connotations. Le père n’est-il pas, 
dans les théories freudiennes, celui qui est chargé de transmettre à son enfant 
l’énergie nécessaire pour affronter le monde ? Communiquer un optimisme qui galvanise,
 tel semble le rôle dévolu au papa de la chanson.
 Lorsque le single est sorti, certaines paroles ont suscité bien des interrogations. 
L’image, développée dans le refrain, d’un baiser déposé sur un « petit bouton de rose 
pétales humides »  évoque en effet un geste plutôt ambigu lorsqu’il est perpétré par
 un père sur sa fille.
 
       En outre, deux vers de la chanson – « Qu’aussitôt tes câlins/ Cessent toute ecchymose »
 – dissimulent à peine le mot « inceste ». Impossible de penser qu’il puisse s’agir d’un hasard 
quand on sait la précision chirurgicale dont Mylène fait preuve dans le choix des mots. Bien sûr,
 en déduire que la chanteuse aurait été victime d’un inceste serait une extrapolation des plus 
hasardeuse. On le sait, dans la psychanalyse, la tentation de l’inceste, 
nichée au cœur du complexe d’Œdipe, constitue une étape nécessaire dans le 
développement de l’enfant. Ce que Mylène met en scène dans sa chanson est d’abord
 un inceste symbolique, même si elle prend un malin plaisir à 
laisser planer un parfum de soufre qui marque sa signature. 
       Une fois de plus, en tout cas, elle fait mouche. En évoquant à nouveau ce « papa » 
qu’elle a tant aimé, et dont le souvenir ne cesse de lui insuffler l’énergie de 
battante qui nourrit sa carrière, elle aborde une symbolique universelle, où chacun 
peut puiser ce dont il a besoin.
 De la mort d’un être cher, elle a tiré une force.
 
Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Never explain ; une prophétie à la Mylène Farmer

Posté par francesca7 le 8 septembre 2015

 

 

  3052808095_1_5_hFM4IpEv   « Vous deviendrez le centre de semi-vérités, de semi-mensonges. Et je manipulerai tous ces commérages pour créer une image mystérieuse à souhait. D’ici un an environ, peut-être un peu plus, vous serez, aux yeux du grand public, une femme réellement fascinante. » Nous sommes en 1923. Le réalisateur Mauritz Stiller adresse cette prophétie à Greta Lovisa Gustafsson, bientôt célèbre sous le nom de Garbo.

Cette jeune actrice, embarrassée par son corps, mais dont le visage aux traits parfaits prend la lumière comme aucun autre, n’a encore tourné que quelques films publicitaires et un long-métrage. Pourtant, grâce à la stratégie géniale de son mentor, qui l’emmène dans ses bagages et l’impose à Hollywood, elle va devenir l’une des stars les plus mythiques que le XXe siècle ait connue.

     Pour Laurent Boutonnat, qui veut s’imposer dans le septième art, comment ne pas être fasciné par une collaboration aussi fructueuse entre un réalisateur et sa muse ? Ce cinéphile connaît par cœur la carrière de celle qui fut surnommée la Divine. Et comme pour donner à Mylène un horizon à atteindre, au risque de porter sur elle une ombre écrasante, il écrit une chanson hommage à l’actrice, Greta, qui figure sur l’album Cendres de lune. Répliques extraites de La Femme aux deux visages, de Georges Cukor, samplées dans la chanson, refrain joliment troussé où Mylène se retrouve, une fois n’est pas coutume, dans la position de fan de l’actrice : « Greta rit / Et moi je rougis »… Le titre, envoûtant à souhait, montre l’indéniable talent de parolier du musicien Boutonnat.

  Sa Garbo à lui a pour nom Farmer et, afin qu’elle devienne la légende vivante dont il rêve, il va appliquer à la lettre la méthode Stiller. Avec la complicité de Bertrand Le Page, les conseils du réalisateur allemand à sa muse seront lus, retenus et médités comme la plus précieuse des leçons. « Si vous êtes assise à table parmi d’autres convives, parlez chiffons, parlez du temps, mais jamais de vous-même. Soyez secrète [...] Si vous devez manger ou boire, faites-le en très petite quantité. Laissez croire à tout le monde que vous vous nourrissez d’art et vous abreuvez d’exercices spirituels.

Évitez les commérages et ne collectionnez pas les amis. Tenez-vous à une distance modérée de tout le monde. [...]

Si vous parlez d’autres artistes, faites leur éloge. [...] Évitez les reporters et les journalistes. Si vous les rencontrez par hasard, refusez de parler de vous. S’ils insistent, dites-leur d’interroger Stiller. Bientôt les reporters et les photographes vous courront après tandis que vous continuerez à les éviter. N’ayant pas réussi à vous approcher directement, ils s’adresseront à vos amis et même à de simples connaissances. Des mensonges pittoresques fleuriront autour du nom de Greta Garbo. »

     La méthode Stiller tient en une phrase : pour être désirée, autant se faire rare. Voilà pourquoi le silence, qui correspond à la nature réservée de Mylène, devient le meilleur atout pour forger sa légende. De fait, si l’on reprend dans le détail les conseils du Pygmalion de Garbo, on constate que Mylène les a tous assimilés. Ainsi, jamais elle n’a proféré d’atrocités sur d’autres artistes, se contentant souvent de compliments polis lorsqu’on l’interrogeait sur tel ou tel. Quant au fait d’avoir verrouillé tout discours sur sa vie personnelle, il a attisé la curiosité des médias. Paparazzi qui la traquent afin de révéler ses amours aux tabloïds, journalistes qui, faute d’informations de première main, doivent se contenter de relayer des rumeurs… C’est ainsi que, dans les années 80, des légendes urbaines tenaces ont fleuri dans son sillage : elle vivrait dans l’obscurité complète avec deux singes capucins pour seuls compagnons, dormirait dans un cercueil et se nourrirait exclusivement d’araignées !

Voilà pour les plus farfelues, qui ne sont pas sans rappeler la rumeur concernant le fameux caisson à oxygène de Michael Jackson colportée à la même époque. D’autres élucubrations, plus vraisemblables, mais toutes aussi fausses, courent en permanence sur les sites Internet dédiés à la star. Par exemple, Mylène aurait un projet d’album avec le groupe Air, travaillerait sur une comédie musicale inspirée de Peau d’Âne ou serait sur le point d’enregistrer un duo avec Madonna.

 Cette prolifération de rumeurs, la chanteuse la doit à une stratégie décidée, semble-t-il, dès 1986.

« On peut parler de mon métier mais, pour le reste, je suis à la lettre une vieille recette de star : je n’explique rien, vous devinez tout, et j’entretiens le mystère », dit-elle. Une attitude à contre-courant des codes en vigueur aujourd’hui, où la notoriété repose au contraire sur une exposition maximale de la sphère privée. On le voit à ces nouvelles célébrités, prêtes à tout déballer, y compris les drames réels ou imaginaires de leur passé, pourvu qu’on parle d’elles.

 images (3)    Face à ce phénomène, Mylène est dubitative : « Je trouve dommage ce manque de mystère chez la plupart des artistes. Je n’ai pas envie de savoir ce qu’elles mangent le soir ou avec qui elles… »

Pourtant, en ne jouant pas le jeu de la modernité afin de cultiver une image intemporelle, la star aurait pu être snobée par les médias. « Si on y réfléchit, les conséquences de ce silence auraient pu être un handicap à toute idée de succès. J’ai pris ce risque parce que je n’avais pas le choix, c’est tout. »

      Dès sa première tournée, en 1989, Mylène joue à fond la carte du mystère. Dans le programme qui accompagne le spectacle, elle a fait imprimer une phrase de Lanzo del Vasto, extraite de la préface de L’Apprentissage de la ville 127, de Luc Dietrich. « Faire passer ses souvenirs pour une histoire qu’on invente, se décrire tel quel sous un nom d’emprunt, entrer en scène sous un masque n’est pas un mensonge : c’est le plus souvent le seul moyen de tout dire sans offenser la pudeur ni trahir les secrets qu’il faut respecter. » Une réflexion qui semble avoir été écrite pour elle.

      Le mystère passe aussi par une approche scénique qui ne laisse rien au hasard. Lorsqu’il s’agit de réaliser un film à partir des concerts, Boutonnat pousse le perfectionnisme jusqu’à tourner certaines séquences en l’absence du public, afin de mieux capter l’émotion qui se dégage du visage de Mylène. Le résultat est bluffant : Laurent réussit à insuffler une magie qui prolonge l’imaginaire des clips, tout en évitant le piège de la redondance. Après deux heures de show, sa muse disparaît, mi-humaine, mi-éthérée, telle une héroïne qui s’effacerait pour laisser apparaître le mot « fin ». Et la caméra s’attarde sur des visages en pleurs, perdus, alors que retentissent des notes qui déchirent le cœur. Le show s’achève sur une absence. Un vide dans lequel on se sent happé et qui crée instantanément un manque. La leçon de Garbo, encore.

 Au détour d’une interview, Mylène voudrait pourtant sans doute parfois forcer « sa nature profonde ». Mise en confiance par un journaliste à la plume talentueuse qui semble apprécier son travail, elle peut être tentée de lâcher quelques confidences comme elle le ferait face à un ami. Aussitôt, cependant, une petite voix intérieure la rappelle à l’ordre. « Il n’est pas facile de se protéger. Quelquefois, j’éprouve même un malaise car j’aimerais répondre. Mais il existe ce barrage du journaliste et de la projection sur le public. » Cette règle, il serait suicidaire de la transgresser. Alors, oui, se taire peut être douloureux, mais devoir s’expliquer constituerait une souffrance plus aiguë encore. « Me justifier me fait du mal », avoue-t-elle lors d’une longue confession à Paul Amar en 1996.        Pourquoi l’écriture de chansons serait-elle forcément compatible avec l’exercice oral de l’interview ? « Je ne veux pas de jardin secret qui devienne lieu commun. Ma vie privée m’appartient, je n’ai aucune envie d’en parler. Je préfère écrire des textes . » Bien sûr, Mylène n’ignore pas que publier des albums impose des contraintes promotionnelles, mais, selon elle, dans un monde idéal, « l’artiste doit disparaître derrière son art  ».

   MF90_94a  Ira-t-elle jusqu’à s’effacer totalement, comme le fit Garbo, son modèle, après l’échec de son ultime film, La Femme aux deux visages ? Âgée alors de trente-six ans, l’actrice fit en sorte que ce retrait des studios alimente encore le mystère bâti durant sa carrière. Mais il lui fallut sans doute un courage infini pour renoncer à la gloire afin de mieux devenir un mythe. « Fuir n’est pas facile / Quand la nuit vous a conquise », fredonne d’ailleurs Mylène dans Greta. Pas facile, en effet, de renoncer à l’amour du public qui vous galvanise comme une drogue puissante. Pour ne jamais être à la fois « Reine et ruine », selon les propres mots de Boutonnat dans la chanson, Mylène a promis, elle, de ne jamais livrer le « combat de trop ». Tant que le désir demeure, pourquoi faudrait-il s’imposer de rompre ?

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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MYLENE, faut-il Provoquer pour exister

Posté par francesca7 le 8 septembre 2015

 

 

     1 Avec le recul, on n’en croit pas ses oreilles. Ce jour-là, le 10 octobre 1987, Mylène est l’invitée d’honneur de « Mon Zénith à moi », l’émission de Michel Denisot sur Canal +. Les cheveux attachés par un catogan noir, elle a rarement paru si enjouée. La présence d’un chimpanzé à ses côtés, qu’elle caresse tout en tentant de contenir ses débordements, n’est sans doute pas étrangère à cette humeur badine. Le téléspectateur ne sait pas encore que le programme, concocté par Mylène, sera une escalade de provocations. Après une séquence où elle confesse son trouble fantasmatique pour les hommes d’Église, Michel Denisot annonce que, selon un choix de la chanteuse, vont être diffusées des images « très difficiles » utilisées par Amnesty International pour sensibiliser l’opinion à la torture.

      Et Mylène de lancer tout sourire une première bombe : « J’aime la violence. » L’animateur la reprend immédiatement : « Vous aimez la dénoncer ? » Elle enfonce le clou. « J’aime la regarder. » Et  tandis que défilent des images furtives où l’on voit des pendaisons, une exécution capitale à bout portant, une tête coupée qu’un homme tient par les cheveux avant de la jeter dans une fosse, la chanteuse poursuit :

« Ce n’est pas un plaisir sadique, mais presque. J’ai une sorte de complaisance vis-à-vis de la violence dans ces images de mort. Ça suscite plein de réflexions. J’aime bien voir ça. Je crois bien que ça provoque en moi une forme d’excitation. » Elle s’interrompt – le chimpanzé vient de lui mordre la main – et caresse à nouveau l’animal. Denisot stupéfait, tente de ne rien montrer. Il n’est pas au bout de ses surprises. Car la photographie de l’homme exécuté à bout portant n’a pas comblé Mylène. « C’est dommage qu’elle soit statique », dit-elle, ajoutant qu’elle aurait préféré voir la mort filmée en intégralité.

      Cette séquence jette un froid sur le plateau. La chanteuse a visionné les images sans émotion, ni compassion. Et ce n’est pas le reportage émouvant qu’elle a réalisé à l’hôpital de Garches, auprès des enfants accidentés de la route ou atteints de maladies génétiques, qui va suffire à effacer cette première impression. Malgré la tendresse manifeste de Mylène vis-à-vis d’une fillette aux cheveux courts atteinte de la maladie des os de verre, le charme est brisé. Et quand retentit le générique de fin de l’émission, le téléspectateur demeure troublé.

      Après avoir visionné l’émission, Bertrand Le Page ne décolère pas. À ses yeux, Mylène est allée trop loin. Elle a pris un risque énorme pour son image et sa carrière. Iconoclaste, c’est un atout. Mais là, il s’agit selon lui d’un dérapage. Le grand public, qui la suit depuis Libertine, ne peut adhérer à de tels propos. Certains artistes sont tombés pour moins que ça. Par chance, l’émission a été diffusée sur une chaîne cryptée. Et le manager d’imaginer le cataclysme qu’aurait provoqué une telle prestation dans une émission en prime time, sur TF1 par exemple.

      Ce jour-là, Mylène a-t-elle perdu le contrôle d’elle-même ? Ses propos ont-ils dépassé sa pensée ?

Ce qui est certain, c’est que la présence remuante du chimpanzé sur le plateau a altéré son comportement. Ceci explique peut-être une certaine brutalité dans la forme, qu’elle aurait pu nuancer si elle avait eu le loisir de rester concentrée. Ce qui frappe, dans sa prestation, c’est qu’elle semble n’établir aucune frontière entre la réalité et l’imaginaire. Elle évoque des images réelles comme elle commenterait les séquences d’une fiction.

Voilà pourquoi, sans doute, elle ne semble pas consciente d’avoir commis une erreur. N’a-t-elle pas, au fond, été sincère ? Car son goût pour des sujets que d’autres jugent insoutenables ne date pas de cette émission. « J’éprouve de confus plaisirs aux dessins macabres, j’aime l’esthétique morbide »,  lâche-t-elle dès ses débuts. À la même époque, certains proches le confirmeront, le livre fétiche de Mylène, celui qu’elle montre à son entourage comme si elle partageait un trésor, est un imposant album de photos où figurent des monstres de la nature. Bébés estropiés et autres curiosités du genre, comme par exemple des enfants nés avec des écailles de crocodile. Complaisance sadique ? « Non, m’assure la photographe Elsa Trillat, qui avoue avoir pincé le bec en feuilletant l’ouvrage. Elle était intriguée par ces  malformations. Profondément troublée. »

     Par miracle, le public ne lui tiendra pas rigueur de ces fausses notes. Mais pour Bertrand, la preuve est faite que Mylène doit éviter de se répandre dans les talk-shows. Elle fera le strict minimum pour assurer sa promotion, mais devra éviter les pièges qu’on ne manquera pas de lui tendre pour la faire déraper à nouveau. Sur TF1, d’ailleurs, quelques mois plus tard, dans un « Sacrée soirée » spécial, Mylène se montrera d’une sobriété étonnante. Des propos qui frisent la banalité, des remerciements chaleureux, quelques larmes versées. Le contraste avec sa prestation sur Canal + est flagrant. La leçon semble avoir été comprise.

      Malgré tout, Mylène ne renoncera pas, durant les longues années de carrière qui s’annoncent, à ce mode explosif de communication qu’est la provocation. Il faut dire que, jusqu’à cet incident, c’est à son image sulfureuse qu’elle doit son succès. « J’aime la provocation, c’est peut-être une forme de caractère », dit-elle en 1984, alors qu’elle chante Maman a tort, qui relate, ne l’oublions pas, un amour saphique. Une forme de caractère, peut-être. Plus sûrement, choquer est un risque que Mylène assume parce qu’il est contenu, en germe, dans tout projet artistique. Ce qu’un artiste revendique avant tout, c’est sa liberté. Non pas de dire ou faire n’importe quoi, mais de projeter ce qui jaillit des tréfonds de son âme. « La provocation, elle est dans la liberté que je me donne de dire les choses ou de proposer les images qui correspondent à ce que je ressens. Être un artiste, c’est déjà une provocation. »

      Bien sûr, même si elle ne cherche pas à « choquer à tout prix », Mylène sait les risques qu’elle encourt à explorer certaines zones obscures de son imaginaire. « Le piquant de la vie pour moi, est de provoquer, quitte à être censurée  », dit-elle dès 1984, montrant au fond que l’espoir inconscient de toute provocation revient sans doute à se heurter à des limites. Elle ne croit pas si bien dire. Car plusieurs de ses clips feront l’objet, non d’une censure, mais de restrictions quant à leur diffusion. Ainsi, en 1992, le clip de Beyond My Control fait scandale : des images de loups dévorant une charogne sont superposées à un baiser qui dégénère en morsure vampirique. L’association entre l’amour et la mort est dénoncée comme susceptible de perturber le jeune public. Michel Drucker, à qui Polydor propose de diffuser la vidéo en exclusivité dans « Champs-Élysées », met son veto après avoir visionné les images.

Même si le CSA ne se prononce pas en faveur de l’interdiction, M6, prudente, ne diffusera Beyond My Control qu’après minuit.

     mylène Sept ans plus tard, un autre clip va faire couler beaucoup d’encre : celui de Je te rends ton amour, tourné par François Hanss dans l’abbaye de Mériel, en région parisienne. On y voit une Mylène qui se baigne nue dans une mare de sang après avoir été violentée par une créature maléfique. Un scénario lourd de symboles qui revisite le thème de la défloraison, déjà évoqué dans Plus grandir ou Tristana. Mais, cette fois, le sang qui jaillit de la rupture de l’hymen prend des allures de torrent d’hémoglobine. Choqué, le CSA ne tarde pas à donner un avis défavorable, sans exercer de contrainte sur les chaînes de télévision. Après avoir consulté un comité de mères de famille, M6 décide d’amputer les deux dernières minutes du clip et de ne le diffuser en intégralité que tard dans la nuit.

     Furieuse à l’idée que le public ne puisse voir sa vidéo que mutilée, ce qui porte atteinte à son intégrité artistique, la chanteuse réagit immédiatement en mettant en vente une cassette du clip, accompagnée d’un fascicule de photos inédites du tournage. Les quelque quatre-vingt mille exemplaires proposés en kiosque avec l’intitulé « le clip censuré » disparaîtront en quelques jours. Et pour montrer qu’il ne s’agit nullement d’une opération commerciale, la chanteuse reverse les bénéfices à l’association Sidaction.

     Un an plus tard, revenant sur cet épisode lors d’une interview télévisée, Mylène reconnaît qu’il ne lui déplaît pas de jouer avec le feu : « Il se trouve que j’aborde des sujets épineux, voire tabous. C’est un risque. » Puis elle ajoute : « Maintenant, la censure en France est un peu sévère. »

     Durant toute sa carrière, la star n’aura donc de cesse de chercher à exercer le plus loin possible sa liberté artistique. Quant à ses propos sur la violence, prononcés face à Michel Denisot, jamais elle ne les reniera. Tout juste consentira-t-elle à surveiller de plus près ses déclarations publiques, afin de respecter les sensibilités de chacun. Sans jamais renoncer, toutefois, à faire scandale.

     Ainsi, au moment où la tournée 2009 a été annoncée, l’affiche placardée dans toutes les grandes villes de France a fait, elle aussi, l’objet d’une polémique. Sur la photographie, signée Claude Gassian, Mylène est étendue sur le bitume, jambes écartées. Sous sa robe blouse, déboutonnée à hauteur du nombril, elle porte un shorty aux motifs panthère. Si elle n’avait pas les yeux ouverts, on jurerait qu’elle s’est défenestrée. Ou qu’elle vient d’être violée. Une image, en tout cas, dont l’érotisme provoque un certain malaise. C’est parce que le cliché intrigue qu’il retient l’attention. C’est aussi parce qu’il invite à la réflexion qu’il constitue une œuvre artistique à part entière. « Une nuit qui n’agite rien, c’est une nuit pour rien », écrit Mylène dans Lisa-Loup et le conteur   . Que dirait-on alors d’un artiste qui n’agite rien ?

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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MYLENE à l’image de JUSTINE DE SADE

Posté par francesca7 le 5 septembre 2015

 

 2014 avril-

 

Libertine, ce n’est pas seulement un garçon manqué qui n’a peur de rien, et surtout pas de prendre des coups. C’est aussi une maîtresse femme, qui goûte une liberté sexuelle absolue. En un regard, elle dit son accord à l’amant qui la désire. Et lorsqu’elle se donne à lui, dans cette chambre aux tentures rouges où crépite un feu de cheminée, elle n’entend pas rester inactive. Après que l’homme s’est étendu sur elle, elle renverse les rôles, histoire de signer son pouvoir. Dans l’étreinte, elle veut garder le contrôle.

     Un rôle qui vaudra à Mylène de nombreuses questions indiscrètes en interviews. Évidemment, les journalistes veulent savoir si la chanteuse est aussi « libertine » que l’héroïne qu’elle incarne. La plupart du temps, elle s’en tire par des pirouettes habiles : « Tout le monde est libertin, moi aussi. L’amour est pour moi un jeu auquel je veux gagner à tous les coups. » Elle révèle également qu’elle a lu Justine, de Sade, dès l’âge de quinze ans, avant de dévorer d’autres ouvrages du divin marquis.

     Surtout, elle va accepter de participer à une émission où toute dérobade sera périlleuse, « Sexy folies », qui fait alors un tabac sur TF1, en deuxième partie de soirée. Un questionnaire très en dessous de la ceinture, qui va renforcer sa réputation de chanteuse sulfureuse. Dans le talk-show, Mylène livre ses fantasmes sans aucune forme de précaution, avec une sincérité déconcertante. Son rapport à la sexualité ? « C’est quelque chose dont j’avais horreur avant de le connaître. » Sa première fois ? « C’était laborieux et difficile. Une chambre banale. Un lit, même pas douillet. C’était un peu un viol de l’enfance, de l’imaginaire. » On songe à Plus grandir, la première chanson dont elle signe les paroles, où la découverte de la sexualité n’est pas vécue sereinement. Pour l’héroïne du clip, violée par un inconnu en pleine nuit, elle symbolise le deuil forcé de ses jeunes années. « Petit rien, petit bout / De rien du tout / M’a mise tout sens dessus dessous », chante Mylène qui, après l’acte sexuel, saisit un hachoir pour amputer sa poupée de chiffon. Image d’une enfance dévastée.

     Les premières années semblaient protégées dans un cocon au parfum d’éternité. La fin de l’enfance signifie que le temps, désormais, va tisser son emprise, imposant sa loi. On voit Mylène tournoyer, dans un décor inquiétant, au milieu des toiles d’araignée, jusqu’à offrir le visage d’une vieille femme ridée aux cheveux gris. « Plus grandir / Pour pas mourir » dit la chanson. En effet, accepter de devenir adulte va de pair avec l’acceptation de notre inéluctable fin. Mylène ne s’y est jamais résignée.

     Dans « Sexy folies », la chanteuse fait également sensation en évoquant le fantasme qu’elle nourrit d’être une mante religieuse, cette espèce d’insecte dont la femelle sacrifie le mâle, sans autre forme de procès, après l’acte reproducteur. « Si j’en avais le pouvoir, je crois que je leur couperais la tête volontiers après », lâche-t-elle avec un regard de tueuse qui fait froid dans le dos.

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      Avoir percé avec cette réputation de libertine va donner une orientation fortement érotique à sa carrière. Par la suite, Mylène se devra d’administrer quelques piqûres de rappel à son public. Si le personnage en lui-même va disparaître des clips, malgré la rumeur persistante d’un projet de Libertine III, le message de la chanson, en revanche, ne cessera jamais d’être assumé. « Abuse des liens et des lys », fredonne la chanteuse, en 1992, dans Que mon cœur lâche, titre que d’aucuns ont regardé à tort comme une incitation au boycott du préservatif. « Il n’y a que ça qui nous gouverne », chante-t-elle dans L’Âme-Stram-Gram, un titre bourré de jeux de mots coquins, inspiré de la lecture de Sade.

     De même, l’album Avant que l’ombre… semble une invitation au plaisir sous toutes ses formes, comme un défi à cette mort qui, de toute façon, aura le dernier mot. On y trouve notamment cet hymne au sexe non conventionnel, L’Amour n’est rien, évocation de l’ennui qui peut naître de pratiques sans imagination. « On crie avant pour que ça s’arrête », soupire-t-elle. Et pour montrer que Libertine n’a rien perdu de sa superbe, Mylène n’hésite pas à s’effeuiller dans le clip.

     Dans la lignée de Pourvu qu’elles soient douces, ode à la sodomie qui rappelle la Décadanse de Gainsbourg, impossible de ne pas évoquer Porno Graphique, où une Mylène plus débridée que jamais évoque l’anulingus. « Je veux savoir où naît le vent », murmure-t-elle pudiquement au début de la chanson. Avant de se montrer beaucoup plus explicite : « Là, sur ton orifice ami, / Je m’immisce dans ta pénombre, / Et là, je fais le tour du monde. » Autre pratique, autres jeux érotiques. Dans Sextonik, sur son dernier album, sans jamais prononcer le mot, elle évoque avec malice les godemichés : « Serial joueur un jouet sans cœur. » L’occasion pour elle, jouant avec son image, d’un retour aux sources : au bout de ces accessoires du plaisir, en effet, « Vibrent les origines / Libertines. » À la fin du titre, des râles suggestifsmontrent que la chanteuse n’a rien perdu de son goût de provoquer.

      Jamais, sans doute, interprète française n’aura parlé aussi crûment d’érotisme. Est-ce à dire que Mylène serait, dans la vie, aussi peu chaste que dans ses chansons ? C’est ce qu’elle laisse parfois entendre. « Je vis de fantasmes et c’est une mortification de savoir que je ne pourrai pas tous les assouvir », confie-t-elle en 1993. Douze ans plus tard, Thierry Demaizière lui demande : « V avez-vous accompli vos fantasmes ? – C’est chose faite », répond-elle, laconique. « On s’ennuie après ? », poursuit le journaliste. – On s’ennuie, et on en trouve d’autres », ajoute la star, dans un sourire.    Pour ceux qui ont connu Mylène à ses débuts, cette image de dévoreuse d’hommes semble assez éloignée de la réalité. « À l’époque de Libertine, me confie Christophe Mourthé, elle n’a rien du personnage qu’elle interprète dans le clip. Même si elle se délecte de Sade, elle se montre très professionnelle dans le travail et très sage le reste du temps. » Impression partagée par Elsa Trillat :

« On l’imagine comme une bête de sexe, une maîtresse dominatrice. C’est une carapace bien pratique, une image qu’elle aime donner d’elle. Mais Mylène est d’abord une affective, bien plus tendre qu’on le croit. »

305282      A-t-elle changé par la suite au point de se confondre avec le personnage qu’elle a incarné dans ce libertinage exacerbé ? Rien n’est impossible. Mais, au fond, peu importe de connaître l’exacte vérité. Seul compte l’impact de cette image érotique sur le public, qui nourrit encore bien des fantasmes à son sujet. Ainsi, en 2008, Mylène continue de se classer, à quarante-sept ans, dans le Top 10 des femmes les plus sexy, tous âges et toutes nationalités confondues. Un bel exploit.

      Quant au premier single extrait de son nouvel album, Dégénération, il véhicule un message dans la droite ligne de Libertine, invitant ceux qui l’écoutent à sortir du coma sexuel où ils s’étiolent pour se livrer à des étreintes sans tabou. L’héroïne du clip, d’ailleurs, est dotée du pouvoir surnaturel de désinhiber les bourreaux qui la retiennent captive. En dispensant un fluide qui jaillit de ses mains, elle transforme les militaires armés et les médecins apprentis sorciers en jouisseurs sans limites. Du même coup, le laboratoire où elle était étudiée sous toutes les coutures comme un phénomène de foire se mue en une gigantesque partouze. Vêtue de quelques bandelettes qui évoquent une momie réveillée après un long sommeil séculaire, la chanteuse réussit le pari de réactualiser le message de Libertine sans donner le sentiment de se répéter. Dans le monde d’aujourd’hui, dont elle souligne « l’ultra violence  », le plaisir charnel pratiqué dans l’amour n’est-il pas l’ultime refuge possible ?

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Créer une image réussie de MYLENE

Posté par francesca7 le 5 septembre 2015

 

 

   Mylène réussie   Le paradoxe vaut d’être souligné : Mylène Farmer est la première artiste de variétés à avoir autant misé sur l’image que sur la musique. Certes, il existe un son « Boutonnat », reconnaissable entre tous, un sens des mélodies imparables qui accrochent l’oreille dès la première écoute. Mais cette manière de composer se rattache elle-même à un univers cinématographique. Un cas unique dans l’Hexagone, qui s’explique par la configuration unique de la rencontre entre la muse et son Pygmalion. Rien d’étonnant, au fond, à ce que deux êtres qui rêvent de cinéma s’attellent au même but : créer une image qui marque les esprits.

      Selon la formule bien connue de Gainsbourg, la chanson n’est qu’un art mineur. Afin de l’élever à un niveau où elle transcende son destin éphémère, Laurent Boutonnat ne cache pas son ambition : « Une chanson, c’est bien, mais c’est quelque chose de très simple. Travailler autour de ça, l’image et tout ce que ça comporte, c’est passionnant », affirme-t-il dès 1986. À l’origine même, le clip remplit une double fonction : il est le support promotionnel d’un titre et participe à l’élaboration de l’image, à plus long terme, de l’artiste. Aux États-Unis, Michael Jackson l’a bien compris, lui dont l’album Thriller cartonne dans le monde entier en 1983 grâce à l’impact du court-métrage fantastique de John Landis. En France, seuls Mylène et Laurent vont méditer la leçon.

      « J’aime travailler sur le long terme, sur une image qu’on pourrait qualifier de mythique », explique Mylène. Avant d’ajouter : « L’illustration en images des paroles d’une chanson est une chose, mais on peut aussi en faire un clip original tout en pensant à l’instrument promotionnel qu’il représente. » Une approche d’un nouveau genre qui nécessite un travail à part entière. Tandis que la plupart des artistes de l’époque semblent improviser leurs vidéos, celles de Mylène reposent sur l’écriture d’un scénario original et la participation d’une équipe technique issue du septième art.

      Boutonnat le confirme : « Le clip a aussi la fonction d’un spot publicitaire. Et dans la conception même, il faut savoir en tenir compte, tout en sachant que cela peut être une œuvre cinématographique. Tout cela nous met dans une position bâtarde, y compris dans les négociations que l’on a avec les gens de la télévision et du cinéma, qui eux non plus ne savent pas trop comment l’appréhender. » Pas facile, en effet, de trouver des financements pour ces véritables courts-métrages qui réclament des budgets conséquents. À ses débuts, Mylène ferait presque pleurer dans les chaumières : « Nous investissons nos propres deniers dans ces clips, préférant manger des pâtes tous les jours et nous offrir ce genre de création. » Il s’agit bien d’un investissement en effet, un pari sur le long terme, assumé comme tel.

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     Ce qui est rare est cher, dit-on. Pour parvenir à un résultat à la hauteur de leur exigence, Mylène et Laurent ne vont pas lésiner sur les moyens. Dans le tiercé des clips les plus onéreux pour un artiste français, la chanteuse rousse règne sans partage. Jugez plutôt : neuf cent mille euros pour L’Âme-Stram-Gram, six cent mille euros pour California et quatre cent cinquante mille euros pour la vidéo de Pourvu qu’elles soient douces. Bien entendu, aucune maison de disques ne se risquerait à financer des œuvres aussi coûteuses. C’est encore plus vrai aujourd’hui, avec la crise du marché du disque.

     Malgré tout, par le biais de sa société Stuffed Monkey, créée en 1993, Mylène continue de s’offrirces écrins si précieux pour sa légende, et que ses fans savourent avec délectation. Ainsi, pour Dégénération, fer de lance de son nouvel album, sorti le 25 août dernier, elle revient avec une vidéo truffée d’effets spéciaux digne de ses débuts : une trentaine de comédiens et une troupe de danseurs ont été mobilisés près d’une semaine à Prague, sous la houlette de Bruno Aveillan, réalisateur venu du monde de la publicité.

      Attirer l’attention, ce n’est pas seulement proposer des œuvres de qualité, c’est faire bouger les lignes, sortir du formatage traditionnel. Ainsi les clips de Mylène Farmer sont-ils exceptionnels par leur durée. Laurent Boutonnat, boulimique d’images, en est le responsable direct : filmer est une telle jouissance que le cadre d’une chanson d’à peine quatre minutes lui semble trop étroit. Le record historique va être atteint avec Pourvu qu’elles soient douces : 17 minutes 52. Un choc dans le paysage culturel de l’époque. Mais de nombreuses autres vidéos se caractérisent également par leur longueur inhabituelle, comme si la chanson se pliait aux impératifs du scénario, et non l’inverse. Dans l’ordre décroissant : Tristana (11 minutes 33), Libertine (10 minutes 53), Désenchantée (10 minutes 12), Sans contrefaçon (8 minutes 53), L’Âme-Stram-Gram (7 minutes 50), Plus grandir (7 minutes 32), Regrets (6 minutes 17), ou encore Sans logique (5 minutes 37).

      Ce qui caractérise ces productions, c’est qu’elles se réfèrent au cinéma, s’inscrivent par leurs scénarios et leur esthétique dans une temporalité imaginaire. Génériques soignés, choix du format cinémascope, diffusion de plusieurs clips en avant-première dans certaines salles obscures : tous ces ingrédients font de Mylène Farmer une héroïne de fiction davantage qu’une chanteuse. Avec Libertine et Pourvu qu’elles soient douces, elle a imposé une image forte et ne changera jamais de cap. Même lorsqu’elle demande à des réalisateurs étrangers et plutôt pointus comme Abel Ferrara, Marcus Nispel,Ching Siu-tung (très réputé à Hong Kong), ou à l’Espagnol Augustin Villaronga de travailler avec elle, elle reste en dehors des modes. Comme une alternative au présent.

 

      Créer une image, c’est aussi faire appel à des photographes qui vont sublimer la beauté naturelle de Mylène. Laissant derrière elle les clichés de ses débuts, où elle posait tout sourire, dans des vêtements trop larges, la chanteuse veut s’entourer de talents d’exception. C’est ainsi que Christophe Mourthé est approché par Bertrand Le Page. « À vingt-quatre ans, j’ai l’habitude de façonner des “égéries” pour en faire des femmes très glamour, des icônes106 », dira-t-il. Tel est l’enjeu de son travail, en effet. Et ce doux jeune homme au regard bleu va y parvenir en nouant une complicité de tous les instants avec la chanteuse.

Grâce à lui, Mylène se livre comme jamais face à l’objectif. Il sera le premier à fixer sur pellicule une image intemporelle qui colle parfaitement à son modèle. En noir et blanc ou en couleurs, ses portraits façon Angélique, marquise des anges restent parmi les plus réussis.

      Durant deux ans, Mourthé travaille presque exclusivement pour l’écurie Farmer. D’autres photographes prendront le relais : Elsa Trillat, à qui l’on doit la pochette mythique de l’album Ainsi soit  je, puis Marianne Rosenstiehl, qui restera longtemps la collaboratrice attitrée de Mylène. Des clichés noyés de lumière, où la star semble de plus en plus irréelle, beauté diaphane aux traits effacés. Un regard quasi absent, qui fixe rarement l’objectif en face, comme par pudeur. Quand on lui demande pourquoi les portraits qui sont faits d’elle sont systématiquement surexposés, la chanteuse répond par une jolie pirouette : « J’ai toujours en moi le conflit entre l’ombre et la lumière107. »

      Depuis le milieu des années 1990, c’est Claude Gassian qui bénéficie de la confiance de Mylène.

images (2)Présent sur de nombreux tournages de clips, dont celui de Dégénération, il s’est vu confier la mission délicate de fixer pour l’éternité les concerts de la star. Mais cette fidélité n’empêche pas quelques incartades dans d’autres univers. Consciente que son statut lui permet de tutoyer les plus grands, Mylène ne se prive pas, désormais, de faire appel aux grands noms de la profession.

      En 1995, elle contacte Herb Ritts afin de lui proposer de signer le visuel de l’album Anamorphosée. Une seule rencontre a lieu, le 25 août de la même année. Ce jour-là, tandis que Marcus Nispel tourne, à Philmore, les dernières séquences du clip de XXL avec les figurants, Mylène pose devant l’objectifd’Herb Ritts, dans un studio de Los Angeles, à une centaine de kilomètres. Dans les années qui suivent, elle s’offrira les services de Marino Parisotto Vay, Ellen von Unwerth, Dominique Issermann, ou encore le légendaire Peter Lindbergh. Avec, toujours, une constance dans la démarche : elle contacte un photographe après avoir repéré son travail.

 

      Élaborer une image qui tranche avec le tout-venant, quand on possède le tempérament perfectionniste de Mylène, c’est aussi soigner le design de tous les supports proposés au public. Dès1991, la chanteuse confie l’habillage de ses productions à un spécialiste en design graphique, Henri Neu. À partir de cette date vont fleurir divers objets destinés à renforcer la réputation, déjà très élitiste, de la star : promos de luxe envoyées à la presse, objets divers et variés – peignoir, fer forgé, statues, enveloppes épaisses –, qui alimentent un véritable phénomène de collection. « Mylène s’investit beaucoup dans le design de tout ce qui sort, explique Henri Neu. Elle ne le fait pas seulement par conscience professionnelle, mais aussi parce qu’elle adore ça. Elle a toujours aimé le graphisme et la peinture. Notre travail est très complémentaire et, comme il n’y a pas de réelle contrainte de la maison de disques, c’est vraiment passionnant de pouvoir tout construire de A à Z. »

      Les supports dont il se montre le plus fier ? Le CD promo de California, avec la silhouette de la star qui se soulève, ou encore l’enveloppe de velours de Je te rends ton amour, contenant un CD en forme de croix. Au départ, Mylène et Laurent ne lui ont pas demandé de concevoir des « objets promotionnels aussi fous ». Séduits par sa créativité, ils l’ont néanmoins encouragé à « poursuivre dans cette voie ».

téléchargementPour réaliser le titre Innamoramento, par exemple, Mylène lui suggère, un an avant la sortie de l’album, de réfléchir à tout ce que peut lui inspirer ce vocable aux résonances infinies. « Dans ce mot, j’entends le “mento” qui donne son impulsion et son rythme à la vie, mais aussi “amen”, “mort”, “amor” – l’amour – et “innamor” – le désamour. De même, le filet qui relie les deux représente à mes yeux les mouvements réciproques entre la vie et la mort. »

     On le voit, rien n’est laissé au hasard. Et même si certains fans de la première heure, nostalgiques des fresques signées Boutonnat, ont trouvé les vidéos de l’album Avant que l’ombre… un peu en retrait dans sa clipographie, on doit reconnaître que Mylène n’a pas dévié de sa trajectoire. Depuis ses débuts, elle n’a jamais lâché prise sur l’image. Au contraire, plus sa carrière a avancé, plus elle a exercé un contrôle strict sur tout ce qui la concerne. La récompense de cette exigence, c’est qu’elle n’a à rougir de rien de ce qui jalonne son parcours artistique. Qui d’autre, dans le métier, pourrait en dire autant ?

 Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Pourvu qu’elle soit ROUSSE

Posté par francesca7 le 4 septembre 2015

 

 MYLENEFARMER POP

      Une chevelure. Lumineuse, rougeoyante, incandescente. Un signe de ralliement. Un panache roux.

Sur certaines photos d’elle, de dos, cette cascade abricot suffit à suggérer sa présence. Dans le livret de l’album Avant que l’ombre… , signé Dominique Issermann, le visage n’apparaît jamais en totalité. La plupart du temps, il est masqué par cette chevelure, reconnaissable entre toutes, qui s’impose comme une signature. Et qui permet de poursuivre la partie de cache-cache engagée avec le public il y a longtemps déjà.

      Rarement une artiste aura été à ce point liée à une couleur de cheveux. Et pourtant, Mylène n’est pas née rousse. Lorsqu’elle débute dans la chanson, ses cheveux sont châtains. Même s’il s’agit, selon elle, d’une « erreur de la nature », force est de constater que cette métamorphose a contribué à forger la légende Farmer. « Une chanteuse, ce n’est pas châtain. C’est blond, brun ou roux. Il faut trancher dans le vif, donner une couleur, une marque, une griffe. » Bertrand Le Page sait de quoi il parle. Au milieu des années 1980, une certaine Jeanne Mas, toute de noir vêtue, squatte le sommet des charts avec une panoplie de brune incendiaire et des chansons qui décoiffent. Un succès fulgurant dont rêve le manager pour sa protégée. « En 1984, la star du moment qui nous impressionnait tous, y compris Mylène, c’était Jeanne Mas95 », confiera le manager. De fait, l’interprète de Toute première fois a pris une sérieuse longueur d’avance. Sûre d’elle, maquillée à outrance, exubérante dans sa gestuelle, elle intimide la chanteuse débutante, qui la cite en exemple lors d’une de ses premières interviews. « Les gens ne connaissent pas encore bien mon visage. Maman a tort a surtout énormément été diffusée en radio.

Jusqu’ici, je n’ai fait que peu de télés. Et peut-être n’ai-je pas, comme Jeanne Mas, ce truc qui marque et accroche les gens. »

      Cent mille copies écoulées pour Maman a tort, ce n’est pas rien, mais Laurent et Bertrand veulent jouer dans une autre division. Un look plus affirmé, Le Page en est convaincu, aidera Mylène à sortir du lot. C’est donc lui qui, selon toute vraisemblance, suggère le premier à la chanteuse de se teindre en rousse. Elle est séduite par l’idée. Depuis des années, elle trouve ses cheveux trop fins. Pour le clip de Plus grandir, une permanente leur a donné davantage de volume, mais le brun lui durcit les traits, accentue le relief de son nez. Une première coloration va provoquer le choc attendu. Lorsqu’elle tourne Libertine avec sa nouvelle chevelure auburn, l’évidence s’impose à tous : Mylène a trouvé son identité visuelle, l’image qui correspond à son moi profond. « Il y a eu une erreur de la nature : j’aurais dû naître rousse », dira-t-elle.

 

                                                     **

 

1      Par la suite, la nuance de roux va être corrigée grâce à l’entremise de Christophe Mourthé, jeune photographe que Bertrand a présenté à Mylène, jugeant que leurs univers présentaient d’évidentes corrélations. À l’époque, il vient de réaliser une série de clichés qu’il a baptisés « Casanovas », où figurent des femmes grimées en hommes dans des costumes du XVIIIe siècle. « Parmi ces images, j’ai un personnage aux cheveux abricot qui plaît beaucoup à Mylène. Jusque-là, elle est rousse dans Libertine, c’est vrai, mais ce ton n’est pas très joli, pas bien défini. On en discute avec elle chez Bertrand, puis on finit chez le coiffeur. On lui présente le cliché et on lui dit : “C’est abricot, faites-nous la même chose !”

Mylène adopte alors la couleur flamboyante qui sera sa marque de fabrique. On ne peut pas prétendre que Bertrand et moi l’ayons décidé, personne n’a besoin de tirer la couverture à lui. En fait, l’idée a germé en même temps dans nos trois cerveaux. »

      Dans les années qui suivent, le roux de Mylène va encore évoluer. Très pâle, genre blond vénitien, après la tournée de 1989, il devient carrément carotte lorsque Mylène adopte un look à la garçonne pour l’album L’Autre, en 1991. Selon Marie-Stéphanie Lohner99, stagiaire régie sur le tournage du clip de Pourvu qu’elles soient douces, cette coupe radicale aurait été choisie parce que la chevelure de la star se trouvait, à l’époque, abîmée par une succession de décolorations agressives.

 

     Consciente que son ramage roux fait désormais partie de son identité artistique, Mylène va, tout au long de sa carrière, jouer avec ce symbole. Afin d’étonner son public, elle chargera son coiffeur attitré, Pierre Vinuesa, de créer pour elle des coiffures toutes plus extravagantes les unes que les autres. Un défi qu’il relèvera haut la main, notamment lors des tournées 1996 et 1999. Mèches dressées sur la tête évoquant les rayons du soleil ou épaisse crinière entourant le visage comme une auréole… Pour réaliser ces véritables chefs-d’œuvre d’architecture capillaire, Vinuesa n’hésitera pas à recourir à des postiches.

Et Mylène de prendre goût à ces perruques et autres extensions qui donnent un beau volume à sa chevelure naturelle. Ses chignons n’en sont que plus impériaux, ses boucles plus nombreuses. Pour chacun des clips qu’elle tourne, pour chacune de ses apparitions télévisées, elle soigne sa coiffure avec la même exigence qu’elle choisit ses vêtements.

     Quant à Bertrand Le Page, il va être peu à peu écarté de la galaxie Farmer, après cinq ans de bons et loyaux services. L’hiver 1989 sera son chant du cygne.

     Un soir de décembre, Bertrand a organisé un dîner à l’École des beaux-arts en présence de cinq cents convives, composés de personnalités du métier et de journalistes. Une fête donnée en l’honneur de Mylène, qui doit recevoir un disque de diamant pour plus d’un million d’exemplaires vendus de l’album Ainsi soit je. Hélas ! rien ne se passe comme Le Page l’avait imaginé. La chanteuse reçoit son trophée des mains d’Alain Lévy, le patron de Polydor, alors que tout le monde a le nez plongé dans son assiette.

Écœuré par une telle absence de magie, le manager broie du noir et se console comme il peut en sifflant des coupes de champagne.     Vers une heure du matin, certains invités ont déjà quitté les lieux et le personnel commence à empiler les chaises Napoléon III utilisées pour le dîner. C’est alors que Bertrand laisse éclater sa colère et hurle ce qu’il a sur le cœur. Pour lui, la soirée est un échec. Où est le panache ? Où est le goût de l’excellence ? Les yeux injectés de sang, il empoigne une chaise et la lance sur celles déjà entassées : la pile dégringole dans un bruit d’apocalypse. Sans hausser la voix, Mylène le somme de se calmer, maisles derniers convives présents, embarrassés, se précipitent vers la sortie. Laurent Boutonnat ne dit mot.

Parce qu’il ne « sentait » pas la soirée, me racontera Philippe Séguy, il n’a pas ôté son manteau de tout le dîner.

 

     Entre Mylène et Bertrand, rien ne sera plus comme avant. En réalité, tout a commencé à se dégrader lorsque, deux mois plus tôt, en octobre 1989, le manager a appris que la chanteuse et son mentor avaient Créé Requiem Publishing, une société d’édition musicale qu’ils cogèrent à égalité. Auparavant, ce sont les éditions Bertrand Le Page qui créditaient les titres de Mylène. Dès lors, il voit son avenir financier menacé au sein de l’écurie Farmer. Mais pour cet affectif, là n’est pas l’essentiel. Ivre de gloire, il se croit indispensable. N’est-ce pas lui qui, relevant un défi lancé par sa protégée, a boosté le succès de Sans contrefaçon en convaincant la radio NRJ de multiplier par deux les diffusions du titre ? Fort de ses exploits, Bertrand est confiant : la star a besoin de ses conseils, et leur amitié est tellement forte qu’elle ne peut se briser. Il se trompe cruellement.

      Paradoxalement, c’est Mylène qui, le lendemain de l’incident à l’École des beaux-arts, prend l’initiative de recoller les morceaux. « Si tu as besoin de moi, je suis là101 », lui dit-elle par télégramme.

Quelques jours plus tard, rendez-vous est pris dans le restaurant d’un palace parisien. Le Page campe sur ses positions, ne regrette pas ce que la chanteuse considère comme un « dérapage ». Dans un sursaut d’orgueil, il quitte même la table, espérant que Mylène va le retenir. Elle n’en fait rien.

      Un mois plus tard, elle l’appelle pour lui signifier leur rupture : « On arrête de travailler ensemble. Ton comportement est devenu impossible. » Il recevra par la suite une lettre que la star, de sa belle écriture, achève par ces mots : « Je t’aime comme personne. »       Dès lors, c’est le tourneur Thierry Suc, au tempérament moins tapageur, qui fera office de manager.

   FanNicolas5   Ultime message en forme de justification, Mylène écrira une chanson à l’ami éconduit sur l’album L’Autre. Dans Pas de doute, elle s’adresse à un homme au tempérament ingérable, évoque des tensions vaines, des sautes d’humeur insupportables : « Quant tu n’as plus ta tête, tu fais tout trop vite. » On ressent bien, dès lors, une divergence qui semble irrémédiable : « Tu précipites / Moi je prends mon temps. » Jusqu’à la rupture assumée : « Quitte à faire vite / Je prends les devants. »       Le Page ne se remettra jamais de cette séparation. Persuadé que, sans lui, Mylène est perdue, il va guetter l’instant où l’idole dégringolera de son piédestal, sans pour autant cesser de l’aduler. Un après- midi de 1995, dans son appartement proche de la porte Maillot, il me confie que les textes de l’album Anamorphosée sont totalement hermétiques : « On n’y comprend rien, ça va faire un bide. » Deux jours plus tard, il m’appelle pour me demander si j’ai vu le clip de L’Instant X. « Mylène est sublissime, elle n’a jamais été aussi belle », me dit-il, conquis. En 1996, en découvrant l’affiche des concerts de la star à Bercy, il s’effondre en larmes.

      En avril 1999, quelques jours après la publication de l’opus Innamoramento, Le Page, atteint d’une grave maladie, se tire une balle dans la tête, à Hyères, sur la côte d’Azur, où il s’est exilé depuis un an. « Il s’est suicidé le dimanche de Pâques, je sais qu’il écoutait l’album en boucle », dira Guillaume Vial, un ami de la dernière heure.

      À la fin du clip de L’Âme-Stram-Gram, l’héroïne que joue Mylène se jette dans le vide pour retrouver sa jumelle disparue. Le Page semble avoir voulu répondre par un geste spectaculaire aux jeux fantasmés de Mylène avec sa propre mort. Quelques jours avant son suicide, Bertrand a laissé un message sur mon répondeur. Sa voix était sereine.

      En signe de deuil, Mylène se tait. La promotion de l’album est suspendue durant quelques jours. Une interview, prévue sur RTL le jour même, est annulée. La chanteuse ne se rendra pas à Saint-Malo, le 9 avril, pour les obsèques de son ancien manager. Elle n’enverra pas de fleurs. Ses souvenirs avec Bertrand, les mots écrits ou échangés, elle veut les garder dans son cœur. Leur amitié, qui fut si passionnelle, n’appartient qu’à eux deux.

  

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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MYLENE veut Occuper le terrain

Posté par francesca7 le 4 septembre 2015

 

 1987-j10

      Elle est si rare aujourd’hui dans les médias qu’on a le sentiment qu’elle ménage ses apparitions depuis toujours. Rien n’est plus faux. À ses débuts, Mylène sait qu’elle n’a pas le choix. Il lui faut obtenir un maximum de diffusions à la radio pour ses singles, multiplier les interviews à la presse et décrocher des passages à la télévision, ce formidable accélérateur de notoriété, sans quoi elle ne pourra jamais sortir du lot. Pour être reconnue, il faut au préalable être connue. Telle est la loi du métier.

      Un homme va être l’artisan de cette percée médiatique : Bertrand Le Page. À l’âge de dix-huit ans, cet autodidacte lettré a quitté Saint-Malo, où il a grandi, pour réussir à Paris. Après avoir renoncé à être chanteur, il rêve de devenir acteur. Puis jette l’éponge : les complexes qu’il nourrit sur son physique paralysent trop ce rouquin de petite taille à l’enfance difficile. Lucide, il comprend que son rôle n’est pas d’être en première ligne. Ce sont les autres qu’il projettera dans la lumière. Après avoir lancé Jackie Quartz, qui cartonne tout l’été 1983 avec Mise au point, sa cote grimpe dans le métier. C’est alors que Boutonnat, croisé quelques années auparavant, lui propose de rejoindre l’écurie Farmer. La chanteuse a besoin d’un manager, Laurent, accaparé par l’artistique, ne peut assurer ce rôle.

Ça tombe bien pour LePage, dont les relations avec Jackie Quartz sont arrivées à un point de non-retour. Il accepte de prendre Mylène sous son aile, moyennant un pourcentage de 25 % sur les bénéfices, via sa société d’éditions musicales.

 

      D’emblée, Mylène est séduite par le personnage. Bertrand est élégant, provocateur et excessif en tout. C’est un affectif qui va mobiliser toute son énergie pour que sa protégée se hisse au sommet. Non seulement il détient un carnet d’adresses dont il va faire profiter la jeune chanteuse, mais il ambitionne aussi de la « coacher » au sens moderne du terme, en lui dispensant des conseils qui dépassent la sphère strictement professionnelle. Comment pourrait-elle devenir une grande artiste si son esprit ne goûte pas les nourritures spirituelles les plus stimulantes ? Très vite, Bertrand devient l’ami intime, une oreille constamment à l’écoute, un confident précieux.

      Féru d’astrologie, domaine qu’il aborde avec un mélange de rigueur scientifique et d’intuition quasi médiumnique, il commence par dresser le thème astral de Mylène. Lui parle avec finesse de son tempérament plutonien qui la rend si proche du Scorpion, bien qu’elle possède le double signe de la Vierge. Un gage de profondeur, de remise en question permanente aussi. Il le pressent déjà, la jeune femme est capable de se mettre en danger. C’est aussi une Uranienne, soucieuse d’exprimer sa différence avec force, ce qui signifie qu’elle est peu disposée à composer. Quant au fait que Vénus se situe dans la maison des épreuves, cela n’augure pas un parcours sentimental semé de roses.

      Bertrand est un être en perpétuelle quête d’intensité. Il lit la presse, dévore les livres, s’intéresse au cinéma, se passionne pour une exposition de peinture. Tout ce qu’il touche s’enflamme aussitôt. C’est lui qui conseille à Mylène la lecture de L’Apprentissage de la ville, de Luc Dietrich. Un roman qui l’a bouleversé et qui, par contagion, va également marquer la chanteuse. Paradoxalement, c’est auprès de cet autodidacte à la culture éclectique que la jeune femme poursuit ses études interrompues trop tôt, en début de terminale.

Consciente de l’impasse où peut conduire sa relation gémellaire avec Laurent, Mylène accorde une place privilégiée à ce manager hors-norme. « Heureusement, il y a Bertrand, dit-elle. On vit pratiquement à trois. Pas simple, mais riche. J’ai toujours su que le trois était le chiffre parfait. » En découvrant ces propos, on ne peut s’empêcher de penser à la triangulation familiale reconstituée. L’équilibre de la jeune femme semble être à ce prix.

      Bertrand lui veut du bien, aussi va-t-elle suivre ses conseils à la lettre. Il sait, elle a tout à apprendre. Malgré son caractère insoumis, Mylène arrive à se montrer docile lorsque son intérêt est en jeu. Alors, oui, son manager la fatigue parfois avec ses coups de fil incessants, dont certains au milieu de la nuit. Avec ses sautes d’humeur aussi, et cette nervosité extrême qui l’électrise, elle qui a tant besoin de lenteur. Mais elle prend sur elle, force sa nature. Une petite voix lui murmure, même quand elle ronge son frein, que Bertrand doit avoir raison. Il a lié sa réussite à celle de Mylène, alors leur alliance est totale :

pour lui, qu’elle devienne une star est une question de vie ou de mort.

 

                                                      **

 1 - AOUT My

      En attendant, Le Page se démène comme un diable pour que la chanteuse débutante puisse interpréter à la télévision Maman a tort, sorti en mars 1984. C’est Michel Drucker qui, le premier, accorde sa chance à Mylène dans « Champs-Élysées » pour sa première émission en prime time. Un coup de pouce qui attire l’attention sur cette débutante aux longs cheveux châtains. De ce jour, alors que sa comptine gentiment licencieuse passe de plus en plus en radio, elle devient l’objet d’une petite curiosité médiatique. De nombreux clichés, libres de droits, sont offerts à la presse. Pas question de se défiler face aux demandes d’interviews qui, grâce au travail ciblé de Bertrand, commencent à tomber. À ce moment- là, le moindre entrefilet est bon à prendre.

      Mylène parle. Elle répond aux questions sans rechigner, et avec le sourire s’il vous plaît. Pourtant, à y regarder de plus près, elle fait déjà entendre sa différence, comme si le jeu d’une promotion formatée ou dictée par d’autres lui était impossible. Ainsi, elle ne manque jamais de dire l’inconfort qu’elle ressent face à un journaliste. « J’ai une sainte horreur des questions et des questionnaires. » Ou encore :

« Je ne suis pas particulièrement à l’aise pour les interviews. On déforme parfois ce que je dis85. » Très vite, au risque de se mettre à dos une partie de la presse, elle condamne le dictaphone. « Je n’aime pas cette petite machine. C’est un viol », lance-t-elle à un confrère de Charlie Hebdo. Dès 1987, d’ailleurs, sûre de ses exigences, elle n’autorisera plus qu’on enregistre ses propos. « Je ne veux pas que ma voix entre dans vos foyers », dira-t-elle à un journaliste médusé.

      Mais n’allons pas croire qu’il s’agisse de sa part d’un caprice. À ses débuts, Mylène montre au contraire une vraie modestie, consciente des défauts qu’il lui faut corriger. « Je voudrais progresser, devenir une artiste à part entière. L’aisance sur scène ou sur un plateau de télé, ça ne s’improvise pas. »

Et d’ajouter : « Je veux rester lucide et ne pas sentir ma tête enfler parce que mon premier titre marche bien. » Pour cela, elle souhaite se donner du temps, s’inscrire dans la durée. « Mes espérances, c’est de créer un style, le style Mylène Farmer, mais c’est un travail de longue haleine. »

     Ce qui frappe encore, c’est le rempart dressé d’emblée entre ce qu’elle offre comme artiste et sa vie personnelle. Contrairement à tant de ses consœurs, qui jettent en pâture à la presse moult anecdotes sur leur quotidien, leurs secrets de beauté ou le menu détaillé de leur petit déjeuner, la chanteuse débutante définit une ligne claire dont elle ne déviera pas. « Je ferai toujours en sorte de préserver ma vie privée.

Rien à voir avec mon métier. Si on y touche, attention je mords  », prévient-elle. Une exigence qu’elle n’hésite pas à justifier : « Il ne faut pas faire de vivisection de l’artiste. Je n’ai pas à ouvrir mon ventre. »

      Son obsession, à l’époque, est d’éviter d’être happée par un tourbillon où elle ne se reconnaîtrait plus. Lui importe d’abord de proposer au public quelque chose d’unique. L’intégrité, encore. « Je n’ai envie de ressembler à personne. Je veux être moi-même. » Ainsi écarte-t-elle toutes les questions relatives à l’air du temps. Pourquoi ne fréquente-t-elle pas les endroits à la mode ? « Je ne veux pas faire comme tout le monde », répond-elle.

     À vingt-trois ans, Mylène fait montre d’une étonnante maturité. Si, pour elle, tout reste encore à prouver, elle sait déjà où elle ne veut surtout pas être entraînée. Le succès, oui. La surexposition qui va avec, non. Être dans la lumière, elle le devine, exige qu’on se protège doublement. Alors, si elle s’acquitte, bon gré mal gré, de ses obligations médiatiques, il lui arrive d’être consternée par une  question sans intérêt ou mal à l’aise dans certaines situations – il n’est pas certain qu’elle ait apprécié le sketch plutôt kitsch qu’elle interprète sur le plateau de « Cocoricocoboy », entourée de l’équipe de Stéphane Collaro. Grâce à Laurent et Bertrand, qui la protègent sans la ménager, Mylène se constitue un cocon. Elle veut rester rassemblée, concentrée. C’est à cette seule condition qu’elle pourra être davantage qu’une étoile filante.

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Et Mylène devint Farmer

Posté par francesca7 le 2 septembre 2015

 

 

  mylène devient farmer   « Je refuse de devenir la femme que vous voulez faire de moi. Terne, insignifiante, normale. »

 Ce matin-là, Frances Farmer s’entretient avec Walter Freeman, le psychologue qui prétend la soigner, suite à un internement en psychiatrie décidé par sa propre mère. En signe de défi, comme pour montrer qu’elle veut rester elle-même envers et contre tous, elle écrase sa cigarette sur le cuir du bureau. Jessica Lange interprète le rôle dans Frances, le film réalisé par Graeme Clifford, en 1983. L’histoire vraie d’une actrice hors du commun qui, après avoir grandi à Seattle, a fait carrière dans les années 1930.

Une ascension aussi fulgurante qu’éphémère. Récompensée par un prix d’excellence à seize ans pour avoir rédigé une brillante dissertation niant l’existence de Dieu, puis star à Hollywood affichant des sympathies communistes, Frances Farmer n’obéit qu’à un seul principe : « Toujours faire ce qu’on juge bon et se moquer éperdument des autres. »

     D’où le diagnostic d’asociale qui lui colle à la peau. Pour la couler dans la norme, la psychiatrie va multiplier les tentatives. Camisole de force, traitements par électrochocs, injections d’insuline à haute dose, bains glacés prolongés… Rien n’y fait. Et Frances reste fidèle à elle-même, insoumise malgré tout. Jusqu’à ce que le bon docteur Freeman décide de la lobotomiser, afin de mettre en sourdine ses émotions.

Enfonçant une longue aiguille au fond du globe oculaire, il sectionne les nerfs reliant le cortex au thalamus. L’actrice, en qui le cinéaste Howard Hawks voyait une future Marlene Dietrich, mourra seule, à cinquante-sept ans, terrassée par un cancer de l’œsophage.

     Un destin bouleversant, qui a marqué la jeune Mylène. Elle a vingt-deux ans lorsqu’elle visionne le film dans une salle obscure. Lorsqu’il s’agit de choisir un pseudonyme, le nom de Farmer, qu’on voit à plusieurs reprises apparaître en lettres capitales sur la boîte aux lettres de la maison familiale, s’impose avec la force de l’évidence. Laurent Boutonnat, lui aussi, a été impressionné par l’œuvre de Graeme Clifford. On trouvera d’ailleurs, dans Giorgino, des séquences qui rappellent certaines scènes de Frances, notamment l’internement de Catherine au milieu des aliénées. Et cet insoutenable sentiment d’oppression qui saisit un individu doué de raison lorsqu’il est immergé au milieu des malades mentaux.

     Entre Frances et Mylène, il existe une filiation manifeste. Une haine farouche de l’hypocrisie sociale, d’abord. Dans le film, l’actrice, tout auréolée de gloire, revient à Seattle, où elle est célébrée par une fête, mais elle refuse de jouer le jeu. Ainsi, tout sourire, elle envoie ses quatre vérités à une dame patronnesse qui lui prédisait, il y a peu, qu’elle « finirait en enfer ». Sur le choix de son pseudonyme, Mylène restera plutôt laconique, se contentant d’évoquer son admiration pour cette femme « complètement écrasée par Hollywood79 » qu’elle aurait aimé interpréter au cinéma. Comme Frances, Mylène éprouve une aversion pour la lâcheté ordinaire. « Depuis mes débuts, je n’ai accepté aucune concession. La qualité que j’admire le plus, c’est l’intégrité, et je remercie la vie qui m’a permis de suivre ce chemin. »

 

Le 19 novembre 1988, lors des Victoires de la Musique, la chanteuse va prouver qu’elle n’entend pas être de ces artistes qui s’agenouillent devant la profession. Sacrée meilleure interprète féminine de l’année, elle reçoit son trophée des mains d’Alain Souchon en se disant « contente et triste » à la fois.

Une attitude mal perçue par le milieu qui, paradoxalement, la récompense ce soir-là. Quand on est ovationnée, ne faut-il pas s’incliner ? Pire, elle refuse d’interpréter une chanson en direct, comme la tradition l’exige des lauréats. En coulisses, c’est l’effervescence. En guise d’explication, son manager, Bertrand Le Page, n’apaise en rien les esprits chagrins : « Mylène ne chante pas avec un orchestre de bal », lance-t-il, comme pour jeter de l’huile sur le feu.

      Dans son édition du 21 novembre, le quotidien Libération ne manque pas d’épingler la chanteuse pour ce manquement à ces « obligations » et de railler les « nouveaux mystères » que « son laconisme » soulève. Peur de chanter en direct ? Orgueil démesuré ? Mylène est sommée de s’expliquer. Mais ceux qui s’attendent à un repli stratégique en seront pour leurs frais. « En prenant ma récompense, j’ai vu défiler les plus belles images de ma vie et les plus cruelles aussi. Dans la voiture, en quittant le Zénith, avec mon manager Bertrand Le Page, nous n’avons échangé aucun mot. J’étais assise à serrer très fort entre mes mains cet objet très lourd. C’est ma manière de vivre les choses. Mon sens de la fête est le repli sur soi, sans occulter le bonheur. Chez moi, j’ai placé la Victoire dans mon salon, sur un haut-parleur.

Comme beaucoup d’artistes, j’ai été étonnée, je n’ai vu aucune inscription sur le trophée, pas même la catégorie. Tout juste “Victoires de la musique 1988”. Je regrette cet anonymat. »

      C’est donc pour n’avoir pas vu son nom sur la statuette que Mylène s’est assombrie. Cette reconnaissance, si ardemment désirée, lui a soudain semblé vide de sens. Ce nom qu’elle s’est choisi pour atteindre son astre n’a même pas été gravé sur le socle du trophée. Pour elle, il ne s’agit pas d’un simple détail, c’est une indélicatesse qui montre que ce sacre relève de la mascarade. En elle, c’est la petite fille en quête de vérité qui souffre dans un monde où les adultes mentent.

 

     Mylène ne sera plus jamais nommée aux Victoires de la Musique. Tout juste évoquera-t-on en catimini sa récompense pour « l’album le plus exporté » en 1996. Le milieu n’a pas pardonné. Entre lui et la chanteuse, l’état de grâce n’a pas fait long feu. Rebelle à intégrer le moule, Mylène va mener sa route en toute indépendance, sans céder à ces compromissions qui la révulsent. Pour demeurer au sommet, pas besoin de taper dans le dos de ces artistes qui rêvent de l’intégrer dans leur grande et belle famille. Faire copain copain n’est pas son genre. L’amitié est une offrande qu’elle n’accorde qu’avec parcimonie.

Ainsi, on ne la verra jamais parader dans les concerts des Restos du Cœur ; cette liesse collective n’est pas pour elle.

     images (3)Dix-sept ans après l’incident des Victoires de la Musique, Mylène apprend par les organisateurs de la soirée que les votes du public l’ont sacrée « meilleure interprète féminine des vingt dernières années ».

Un plébiscite qui aurait pu tourner au sacre cathodique si la belle avait daigné répondre présente à l’invitation de la production. Mais la chanteuse n’a pas oublié. Pire, au risque d’être une nouvelle fois taxée d’ingratitude, elle rappelle que son dernier single a pour titre Fuck Them All. Un bras d’honneur qui provoque un vif émoi dans la salle, où se sont pourtant infiltrés de nombreux fans. La voix de Jean-Luc Delarue, qui anime la soirée, a du mal à couvrir les sifflets qui pleuvent de toutes parts. Histoire de calmer le jeu, Nagui, son coéquipier, lance à la star une invitation pour l’année suivante, assurant qu’elle est « la bienvenue aux Victoires ». Peine perdue… Confortablement installée devant l’écran de son

téléviseur, Mylène peut jubiler. Le bras de fer continue de tourner à son avantage.

 

De même, elle boude systématiquement les hommages institutionnels. C’est pour cette raison qu’elle a refusé de se voir remettre la Légion d’honneur. À ses yeux, être une artiste ne mérite aucune récompense qui se situe sur le terrain de l’honneur. Cohérente, la star s’est également opposée à ce que son nom figure dans le dictionnaire Larousse, assorti d’une notice biographique de quelques lignes. Parce que rien ne l’indispose davantage que d’être figée dans la posture d’une statue inerte, elle a, enfin, décliné l’offre qui lui a été proposée de faire son entrée au musée Grévin. Avoir sa réplique de cire ? Une idée terrifiante à ses yeux. Une façon de l’enterrer vivante alors qu’elle est loin d’avoir livré tout ce qui agite son esprit.

     Il faut une force colossale pour oser se mettre à dos une partie du métier. Une grande intégrité, aussi. Mais pour défendre son nom, si cruellement absent de son premier trophée, la chanteuse n’a jamais manqué de pugnacité. « Elle me fait penser au verre, me confie Philippe Séguy. Cette matière extrêmement fragile qui est, en même temps, d’une telle dureté qu’il peut traverser les siècles » Ce nom, emprunté à une autre, mais associé au prénom qu’elle a reçu à la naissance, Mylène en a fait, davantage qu’un patronyme d’artiste, une véritable signature.

     D’une pochette d’album à l’autre, il est d’ailleurs passionnant d’observer la lente évolution des typographies, sur lesquelles la star veille avec un soin quasi maniaque. Lettres qui semblent gravées dans le marbre, comme sur une pierre tombale, pour Ainsi soit je ; calligraphie épurée sur les deux albums suivants ; pleins et déliés sur l’opus Innamoramento, où prénom et nom se superposent pour former une forteresse inexpugnable ; sur Avant que l’ombre… apparaissent des pointes acérées qui, prolongeant le tracé des lettres, semblent protéger l’artiste comme une armure ; sur le dernier album, Point de suture, le « M » et Mylène et le « F » de Farmer sont reliés par un filet en une osmose parfaite, mais les pointes sont toujours là, donnant à cette architecture de lettres rouges des allures d’oursin. Pas besoin d’une longue exégèse pour décrypter le message : qui s’y frotte s’y pique.

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Être indépendante : le souhait de Mylène F.

Posté par francesca7 le 2 septembre 2015

 
 

mylèneElle a prémédité ce moment depuis des mois. Elle a retenu son souffle jusqu’au 12 septembre 1979.

Ce jour-là, Mylène fête ses dix-huit ans. Elle sait que la majorité lui accorde le droit de dire non. Sûre d’elle, elle annonce à ses parents qu’elle quitte le lycée. À sa propre initiative ? « J’ai fait en sorte d’être renvoyée », lâchera-t-elle dans une des formules laconiques dont elle a le secret. En tout et pour tout, elle n’aura passé que deux jours en classe de terminale A4. Éclats de voix dans le salon. Max Gautier, qui a décroché un diplôme d’ingénieur à la prestigieuse École des ponts et chaussées, rêvait mieux pour sa fille. Quant à Marguerite, elle est consternée de voir Mylène abandonner si près du but. Si au moins elle avait passé son bac… Mais impossible d’aller contre ce choix. Ses parents le savent : elle a mûrement réfléchi sa décision.

Et puis, il faut se résoudre à l’évidence : l’école n’a jamais été sa tasse de thé. Elle n’aura brillé, durant sa scolarité, que dans deux disciplines, le français et l’histoire. Pour le reste, ses résultats ont toujours été médiocres, surtout dans les matières scientifiques, au grand dam de son père. « Comme je détestais l’autorité, j’étais en rébellion perpétuelle », avouera-t-elle. Refus d’être enfermée dans une salle de classe toute la sainte journée, refus d’apprendre, ennui mortel. L’école restera, pour Mylène, associée à une insupportable contrainte. Afin de devancer la souffrance, comme elle le dira plus tard, elle arrive d’ailleurs systématiquement une heure avant l’ouverture des grilles.

À ses parents qui la pressent de questions, veulent savoir si elle a la moindre idée de l’orientation qu’elle envisage, elle répond qu’elle veut devenir monitrice d’équitation. Ne s’entraîne-t-elle pas assidûment au club de Porche fontaine depuis six ans ? De fait, l’équitation est la passion la plus durable de Mylène qui, depuis l’enfance, a montré qu’elle n’était pas d’une constance exemplaire dans ses envies.

Ainsi, s’est-elle essayée à plusieurs instruments de musique, dont le saxophone et le piano, mais sans obtenir des résultats probants. Également douée pour le dessin, elle semble revêche à tout apprentissage qui pourrait lui permettre de progresser dans la maîtrise de son art.

Désormais, Mylène n’a pas le choix : puisqu’elle quitte la voie balisée de l’école, il va lui falloir inventer sa propre histoire. Et c’est bien cette perspective qui aiguise sa soif d’émancipation. « Je voulais faire le chemin toute seule, apprendre, découvrir, et surtout ne pas subir un parcours imposé. Il était essentiel pour moi que je me prenne en charge. » C’est là que le plus dur commence, car la jeune femme de tout juste dix-huit ans n’a pas l’idée d’une vocation. À ceux qui la croisent dans divers stages d’équitation, elle confie vouloir percer dans le show-business. « J’avais envie de me faire remarquer sous une forme ou une autre. D’exister à ma façon51. » Un projet d’autant plus vague qu’elle sait combien nul ne peut exister dans ce milieu sans faire les bonnes rencontres. Et elle ne connaît personne.

L’idée d’être comédienne s’impose à elle. Enfant, en écoutant les récits de sa Mamie Jeannette, elle rêvait de brûler les planches ou d’incarner une héroïne romantique sur grand écran. « J’avais très envie de m’orienter vers le théâtre ou le cinéma. En même temps, je pratiquais l’équitation. J’hésitais entre ces deux voies », dira-t-elle rétrospectivement. Parce qu’elle pense que la scène peut l’aider à sortir de sa coquille, elle décide de s’inscrire au fameux cours dramatique Florent. Pour payer ces leçons, pas question de s’adresser à ses parents. Il lui faut apprendre à se débrouiller seule, ce qui signifie d’abord  gagner sa vie. « Il était alors essentiel pour moi de me prendre en charge. Je possède un orgueil que je crois terrible. J’étais seule face à la vie, mais je n’ai jamais demandé d’argent à ma famille. »

Durant ces années de vaches maigres, Mylène va accepter de multiples petits boulots. Difficile, aujourd’hui, d’imaginer que la star énigmatique qu’on connaît a exercé comme vendeuse dans un magasin de chaussures, puis dans une librairie ; qu’elle a travaillé comme assistante d’un dentiste, puis d’un gynécologue. À l’époque, Mylène est déjà une jeune femme très séduisante. Regard volontaire, silhouette gracile, longs cheveux châtains, manières polies… Elle n’a aucun mal à décrocher de menus travaux. Revers de la médaille, elle n’hésite pas à claquer la porte à la moindre contrariété. « Ça ne durait jamais plus d’une semaine et demie, expliquera-t-elle. Soit parce qu’on s’apercevait de mon incompétence, soit encore parce que ça ne me convenait pas et que je me sauvais. La seule chose qui me faisait tenir, c’était l’idée qu’il fallait être indépendante. »

 

Mal à l’aise au cours Florent, intimidée par le tempérament extraverti jusqu’à l’hystérie de ses condisciples, elle s’aperçoit vite de l’hypocrisie qui règne parmi les apprentis comédiens. La soif effrénée de réussir transforme en une compétition stérile ce lieu qu’elle pensait propice à la méditation.

Pour Mylène, le théâtre représente une épreuve de vérité : ce n’est pas un moyen de se fuir en empruntant d’autres masques, mais de répondre aux doutes qui l’assaillent. Or, rien ne lui permet d’avancer dans cette quête d’elle-même. Écœurée, elle tourne les talons. Avant d’intégrer un autre cours, celui dispensé par l’acteur Daniel Mesguich, histoire de voir si l’ambiance est différente. Elle n’y restera que quatre mois, sans s’y faire davantage remarquer.

 « Je fus profondément choquée par l’artifice développé, je n’y ai vu que prétentions et contorsions », confiera-t-elle à Philippe Séguy. Un verdict sévère, qui traduit d’abord une immense déception. Anne Roumanoff croisera l’élève actrice durant ses pérégrinations théâtrales, où gravitent d’autres illustres inconnus, comme Agnès Jaoui ou Thierry Mugler. Elle se souvient d’une présence « extrêmement discrète ». Et pour cause : contrairement aux autres jeunes gens présents, pleinement concentrés sur leur envie de briller, Mylène n’a pas réglé un dilemme qui continue de la torturer. « Je ressentais déjà l’envie d’être en pleine lumière et de ne pas m’exposer en même temps56. » Ses questionnements existentiels l’empêchent d’avancer. Est-ce à dire qu’elle n’est pas faite pour le métier de comédienne ? Aujourd’hui encore, des années après Giorgino, elle persiste à vouloir être reconnue au cinéma. Impossible de renoncer à son rêve de petite fille.

 1987-01-a

La fréquentation assidue de ce milieu lui permet néanmoins de décrocher, chemin faisant, quelques contrats : un peu de mannequinat, différents spots de publicité pour la télévision – les ciseaux Fiskars, Le Chat Machine. Rien de très marquant, même si l’argent récolté lui permet de payer son loyer. Rien en tout cas qui soit susceptible de provoquer ce changement de vie auquel Mylène aspire. Difficile pour elle de s’imposer alors que sa timidité maladive contrarie son désir profond. L’heure de la réussite n’a pas encore sonné. Pour donner le meilleur d’elle-même, elle a tant besoin de se sentir en confiance. Tant besoin d’un regard qui la galvanise.

En 1982, un homme va se pencher sur elle avec ce regard-là. Il s’appelle Laurent Boutonnat. En apprivoisant l’énergie brute de la jeune femme, en révélant, grâce à sa caméra, les trésors que recèle son âme, il va faire d’elle une star.

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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La veine artistique de Mylène Farmer

Posté par francesca7 le 29 août 2015

 
 
mylene-farmer-ouvOn ne devient pas artiste par hasard. 
On ne choisit pas ce chemin à part sans y avoir été initié. 
Ce germe qu’on porte en soi, comme une poussée impérieuse, 
encore faut-il qu’il croise la route d’un autre pour 
former une arborescence. 
Selon Lacan, « le moi se construit à l’image du semblable ».
 Le mieux, sans doute, est d’avoir pu trouver un modèle dans
 son entourage familial. 
C’est du côté de la branche paternelle
 que le tempérament artistique de Mylène s’enracine. 
Depuis sa jeunesse, Paul Albert Gautier,le grand-père,
 s’adonne à la sculpture sur bois et sur plâtre. 
Même s’il décède bien avant la naissance de sa petite-fille,
 celle-ci n’ignore pas qu’il avait aménagé un atelier 
d’artiste à Vanves, près de Paris, afin de donner libre cours à sa passion. 
Dans le clip de Plus grandir apparaît d’ailleurs l’une de ses œuvres,
 une vierge en plâtre, prêtée par son père pour l’occasion. 
En 2006, lorsqu’elle choisit de situer l’action du clip
 de Redonne-moi dans un atelier de sculpture, Mylène rend, d’une certaine façon,
 un nouvel hommage à ce grand-père qu’elle n’a pas connu. Elle avouera d’ailleurs 
avoir elle-même été attirée par cette discipline. 
« Plus jeune, j’ai pratiqué le modelage, la poterie. 
Le contact avec la terre est si particulier. »
 
                                                      ** 
Autre référent incontournable, la grand-mère Jeannette. 
Une femme de caractère, indépendante, très différente de Marguerite, qui semble
 ne vivre que pour ses quatre enfants. Depuis la mort de son mari, en 1953, 
Jeannette s’est installée avec la famille dans la maison de Pierrefonds. 
Une cohabitation pas toujours facile, notamment pour sa belle-fille qui a parfois
 le sentiment que Max lui échappe, pris dans les filets de sa mère comme un petit garçon docile.
 « Elle ne cessait de me disputer mon mari »,confiera-t-elle. Autoritaire, Jeannette exige 
le silence absolu lorsqu’elle s’installe au piano – elle a obtenu un premier prix au
 conservatoire de Marseille. C’est le père de Mylène qui, pour faire plaisir à sa maman,
 a fait installer l’instrument au milieu du salon. 
Lorsqu’elle joue, les enfants ont pour consigne de se taire. 
Il ne leur viendrait pas à l’idée, d’ailleurs, de contrarier leur grand-mère. 
Parfois, sa présence suffit à glacer l’atmosphère. 
Peut-être le goût profond de Mylène pour le silence vient-il de là... 
En tout cas, Jeannette semble avoir noué un contact privilégié avec la fillette, 
qui l’admire et la redoute à la fois. Toutes deux ont trouvé un singulier terrain d’entente :
 la visite des cimetières. Entre la mamie et sa petite-fille, s’instaure également 
une vraie correspondance. Alors qu’elle n’a rien d’une élève modèle, Mylène s’applique
 dès lors qu’il s’agit d’écrire à sa grand-mère. Elle forme bien ses lettres, veille
 à ne laisser aucune faute d’orthographe. Là, s’enracine sans doute le sentiment 
que l’écriture peut être un soulagement quand le contact avec l’autre s’avère difficile.
 « J’ai été très gentille, alors fais ce que tu as promis, emmène-moi au cimetière »,
 disent en substance les missives de Mylène. Au bas des pages, elle signe à l’américaine,
 avec des croix en guise de bisous.
 
                                                      ** 
Des années plus tard, la chanteuse a maintes fois évoqué le souvenir de sa mamie Jeannette. 
« Dimanche prochain, je t’emmènerai dans tel cimetière, m’écrivait-elle dans des lettres
 que j’ai conservées. Je l’envisageais sans angoisse, comme un cadeau à lui faire, 
une belle chose à partager. C’est avec elle que j’ai appris que ces endroits sont 
certes parfois tragiques, mais jamais sinistres45. » Pour la petite fille, les cimetières
 constituent une compagnie plutôt rassurante. On peut y contempler des curiosités architecturales,
 y comparer les stèles, y déchiffrer les hommages gravés dans le marbre. 
Bref, imaginer le destin de ces êtres dont l’existence semble coincée entre deux dates.
 Silencieux, ces lieux sont propices, sinon à la prière, du moins à la méditation. 
« J’arrive tout à fait à me recentrer dans un cimetière. » 
Décor privilégié de son enfance, les cimetières vont hanter l’imaginaire farmerien.
 Deux de ses clips, Plus grandir, à ses débuts, et Regrets, le duo avec Jean-Louis Murat,
 seront tournés dans ces endroits mortifères – le premier à Saint-Denis, le second à Budapest.
 Surtout, la scénographie du premier spectacle de Mylène, en 1989, sera entièrement 
conçue autour d’un cimetière. Après avoir interprété L’Horloge, la chanteuse s’engouffre
 même dans une tombe. Cette noirceur assumée classera d’emblée Mylène parmi 
les icônes « gothiques ». 
                                                    **
Rien de morbide, pourtant, dans cette passion pour les cimetières. 
Du plaisir, au contraire, une forme de communication avec cette grand-mère qui 
fascine Mylène. Mamie Jeannette se montre également très intéressée par les choses de l’art.
 « Elle adorait le théâtre et la peinture47. » À son contact, Mylène s’intéresse à la comédie.
 Certains soirs, alors que ses frères et sœur sont endormis, elle se rêve actrice. 
Une manière d’exorciser la peur des autres qui la bloque parfois. Quand elle s’imagine 
sur scène, ceux qui la paralysaient se mettent à l’écouter religieusement. 
C’est comme une revanche. Elle n’a plus à surmonter cet effort surhumain de briser la glace. 
Sa grand-mère lui montre également des reproductions de tableaux dans des livres lourds 
qu’elle feuillette comme des reliques. Elle lui apprend à distinguer les nuances infinies
 du ciel, le gris des nuages, les dégradés de vert qui donnent aux paysages leurs reliefs.
 
                                                    ** 
largeMylène n’a que quatorze ans quand Mamie Jeannette s’éteint, en 1975. 
Durant plusieurs semaines, elle se terre, inconsolable, 
dans un silence violent comme une colère sourde.
 Elle caresse parfois les touches du piano, devenu muet, mais aucune 
mélodie ne fait danser ses doigts. Impossible de tourner la page sans 
saisir le sens de tout ça. 
Cette femme lui a montré la voie. Elle savait se faire entendre et 
respecter. 
Surtout, elle a vécu sans rien sacrifier de ses passions. 
Mylène sent confusément qu’elle partage cette exigence avec sa Mamie. 
Elle non plus ne veut pas d’une existence tiède et convenue. 
Et puis, la disparition soudaine d’un être aimé renforce encore 
le sentiment d’urgence qu’éprouve l’adolescente : 
la vie n’attend pas, il faut la prendre à bras-le-corps, 
sans remettre au lendemain la moindre de ses envies. 
Dès cet instant, l’école lui semble
 un insupportable carcan. Mais il est trop tôt encore pour ruer dans les brancards. 
                                                    **
Même si tout est encore un peu flou, Mylène entend rester fidèle aux valeurs que lui
 a transmises sa grand-mère adorée. Par la suite, elle n’aura de cesse de rechercher 
la compagnie des artistes. Les seuls êtres avec lesquels elle peut partager ses angoisses
 sans se sentir exclue ou anormale. Les seuls qui soulageront le sentiment de solitude 
abyssale qui la ronge. Mais, surtout, elle veut elle-même devenir artiste. 
Dans quel domaine ? Il est trop tôt pour le dire. Elle aime dessiner, peindre, 
chanter aussi. Mais elle ne ressent aucune vocation précise. Juste l’envie de 
« devenir quelqu’un ». Comme un défi lancé à la mort.  
 
Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Mylène Farmer, une Fille manquée

Posté par francesca7 le 29 août 2015

 
 
Fille manquée« Dis, maman, pourquoi je suis pas un garçon ? » La question, 
dérangeante à souhait, introduit les  premières notes d’une de
 ses chansons les plus emblématiques, Sans contrefaçon. 
Pour l’occasion, la voix de Mylène est celle d’une fillette espiègle.  
Durant ses vacances d’été à La Garde-Freinet, en 1987, elle s’était
 amusée à faire son marché chez  les commerçants locaux, demandant
 quelques poireaux et autres pommes  de terre, comme si elle avait 
cinq ans. Des fous rires partagés avec  la photographe Elsa Trillat.
 Venue rejoindre son amie dans  une maison louée avec 
Laurent Boutonnat, elle a été le témoin de la  genèse de 
Sans contrefaçon.
  
     Au départ, les deux jeunes femmes écoutent en boucle Comme un 
garçon, un vieux tube de Sylvie  Vartan, dans la voiture d’Elsa.
 Et puis, Mylène se lance. 
Au bord de la piscine, armée d’un dictionnaire de rimes, 
elle griffonne dans la bonne humeur des mots en lettres 
majuscules sur une feuille de papier. 
Chaque fois, elle demande à son amie ce qu’elle pense de ses 
trouvailles. En deux heures, l’affaire est bouclée. 
Laurent Boutonnat est aux anges. Sans contrefaçon fera un carton. 
Et pas seulement
 parce que le thème de l’ambiguïté sexuelle, qu’il aborde, va comme un gant aux années 1980, 
durant lesquelles fleuriront le groupe Indochine et son apologie du « Troisième sexe ». 
Non, si Mylène triomphe avec ce titre, c’est parce qu’il correspond à un questionnement sincère.  
La chanteuse a grandi avec ce trouble en elle. Elle est loin d’être la seule : pour de nombreux
 adolescents, filles et garçons, la bipolarisation de l’espèce humaine en deux genres opposés n’a
 aucun sens. Comme Freud l’a constaté, chaque être peut abriter une part masculine et une part 
féminine. 
                                                     ** 
À l’âge où sa sœur Brigitte coiffe ses poupées, Mylène préfère jouer avec des soldats de plomb, 
seule, accroupie dans sa chambre. Les témoins de sa petite enfance canadienne en témoignent :
 Mylène est plus intrépide, plus insoumise aussi, que ses deux aînés. Ainsi, elle ose se rouler
 sur la pelouse même si ses parents le lui interdisent. Plus tard, à Ville-d’Avray, comme les 
garçons de son école, elle fabrique des pétards à l’aide de bouchons et de mèches. 
Puis elle les dépose devant les portes avant de sonner et d’aller se cacher pour observer la 
réaction des gens. « Je n’ai jamais aimé jouer à la poupée, à la dînette, dira-t-elle. 
J’ai toujours préféré la compagnie et les jeux des garçons. Je n’étais pas un garçon manqué, 
mais une fille manquée. » 
Une jolie formule qui dit bien tout le cheminement qui reste à accomplir pour que Mylène 
s’approprie ce sexe qui lui a pourtant été donné à la naissance. 
Se sent-elle, à l’époque, plus garçon que  fille ? En tout cas, elle cultive l’ambiguïté avec 
une indéniable délectation. « J’ai cette réflexion d’un gardien d’immeuble gravée dans 
ma mémoire. J’étais allée chercher le courrier. 
Il m’a demandé comment je m’appelais. J’ai dit : “Mylène”, et il m’a dit, très sérieusement : 
“C’est un beau prénom pour un petit garçon.”» 

Puisque les gens la prennent pour ce qu’elle n’est pas, Mylène va en jouer jusqu’à créer 
la confusion. Sa voix est grave, ses cheveux sont courts. Afin que l’illusion soit totale, 
il ne lui reste, comme elle le chante, qu’à glisser un mouchoir dans son pantalon, 
« pour voir ce que ça fait ». 
Et l’adolescente n’est pas déçue des réactions ! Elle s’étourdit de ses provocations, 
sans doute  pour mieux masquer sa détresse. Car, derrière ces jeux avec son identité, 
un véritable malaise l’étreint. 
« Je pensais être entre deux sexes. Je ne l’expliquais pas, c’était comme ça : j’étais
 quelqu’un d’indéfini. Mon comportement était celui d’une excentrique. 
Je refusais le carcan imposé par les normes attribuées à chacun des deux sexes. 
C’était un état de révolte, certainement révoltant aussi pour mon entourage. » 
                                                    **
 
En famille, le climat est à l’orage. C’est avec sa mère que les tensions sont les plus lourdes. 
Marguerite est une femme coquette qui s’efforce de toujours s’habiller avec goût : 
elle ne comprend pas l’attitude rebelle de sa cadette. Pourquoi n’est-elle pas délicate 
et féminine comme Brigitte,  son aînée ? 
En outre, elle se montre agacée par les frasques de Mylène. Elle veut pouvoir partager
 son affection équitablement entre ses quatre enfants, refuse que l’une de ses filles 
tire la couverture à elle.
 Se comporter comme un garçon, n’est-ce pas encore une manière pour Mylène de faire
 son intéressante ? 
Max, son père, semble moins inquiet. Sa fille a toujours su comment s’y prendre pour obtenir
 de lui ce qu’elle voulait. Un sourire charmeur, et le voilà qui cède. Depuis toujours, 
ces deux-là se comprennent souvent à demi-mot, d’un regard. Sans doute Max pense-t-il que
 cette révolte n’est 
que passagère... 
Bien sûr, durant cette période tourmentée, Mylène n’est pas à l’abri du fameux complexe 
œdipien décrit par Freud. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si le clip de 
Tristana, des années  plus tard, reproduira de manière symbolique, en revisitant l’histoire
 de Blanche-Neige, le trio formé par l’adolescente et ses deux parents. Selon Bruno Bettelheim,
 à qui l’on doit une passionnante Psychanalyse des contes de fées , Blanche-Neige met en scène 
la rivalité entre la mère et sa fille au moment de la puberté. Plus belle, la jeune femme
 renvoie à son aînée l’image  de la mort, ce qu’elle ne peut supporter. D’où l’idée de la 
faire disparaître pour demeurer le seul objet de désir aux yeux du père. 
C’est donc l’attirance inconsciente de la fille pour son 
géniteur qui provoque la colère de la mère.  
mylène fille manquéeDifficile pour une adolescente de prendre pour modèle une maman 
avec laquelle elle partage si peu 
de points communs. Mylène préfère admirer ce père à qui elle 
ressemble de plus en plus. Or, pour 
devenir adulte, il importe de s’identifier au parent du même sexe. 
Mylène se retrouve donc dans 
une impasse qui ne va aucunement simplifier son apprentissage 
sentimental. « Plutôt que des amours, j’ai eu des intimités 
intellectuelles avec des garçons, des relations platoniques,
 évidemment. 
Ce qui n’était pas le cas de mes copines. Elles avaient plein 
d’aventures et, bizarrement, j’en ai souffert. 
Quelque part, je jalousais leur succès auprès des 
garçons. J’avais trop d’appréhension 
pour franchir le pas. Je trouvais les autres filles tellement
 plus belles que moi! » 
                                                    ** 
Alors qu’elle éprouvait auparavant un plaisir non feint à brouiller les repères en se grimant
 en garçon, Mylène ressent à présent un malaise diffus. C’est la contrepartie de ce jeu 
dangereux autour de l’identité sexuelle : désormais, sa difficulté à devenir une femme 
génère de la souffrance.
 Et même de l’envie, car l’adolescente se demande ce que les autres ont de plus qu’elle. 
Comment s’y prennent-elles pour attirer les garçons ? Quand elle se regarde dans le miroir,
 elle  rêve de posséder ces formes qui, soudain, rendent si attirantes les filles de son âge. 
Mais à quoi bon les jalouser ? De toute façon, Mylène ne ressent pas encore l’appel du désir. 
Il est enfoui, verrouillé. Pour vivre ses premiers émois, il faudra qu’elle soit prête. 
L’heure n’est pas venue. D’où la gêne qu’elle éprouve lorsqu’elle se rend dans les « boums ».
 Mal dans sa peau, elle passe son temps assise à refaire le monde avec un garçon qui n’aura, 
de toute façon, pas le privilège de l’embrasser. 
« À cette période, l’ado est travaillé par la bisexualité, explique Maryse Vaillant, psychologue 
clinicienne. C’est un passage obligé pour tout être humain et un moment trouble, difficile
 à vivre, qu’il préfère cacher. 
Il se rend compte aussi qu’il sera toute sa vie assigné à un seul sexe. 
Mylène met en scène son rêve inaccessible : l’androgynie. c’est la complétude narcissique dont 
parle Freud, un idéal fondamental de perfection qui contient tout à la fois : 
le mâle, la femelle,  le début, la fin. L’androgyne est immortel. »
 
                                                     ** 
Avoir les deux sexes et ne jamais mourir. Deux fantasmes qui se répondent et se complètent, 
dessinant un idéal hors de portée pour l’être humain, nécessairement assigné à un genre et 
condamné à mourir. Mais il ne suffit pas de savoir pour cesser d’espérer : la thématique de 
l’androgynie parcourt l’œuvre farmerienne de part en part. 
Les images des clips en disent d’ailleurs aussi long que les textes des chansons. La marionnette
 de Sans contrefaçon est un garçon qui s’anime sous les traits d’une femme. Libertine est une 
femme qui se comporte et s’habille comme un homme. Cheveux courts et pantalon, le personnage de
 Désenchantée est parfaitement asexué. Ce n’est qu’après 1995 que Mylène va se muer en femme 
fatale, quittant peu à peu les oripeaux d’une ambiguïté sexuelle qui aura toutefois posé le socle
 de son succès. C’est d’abord parce qu’elle a conservé intacte cette révolte face à la séparation
 du monde en deux sexes que tant d’adolescents se sont reconnus en elle.
  
Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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LA TIMIDITE MALADIVE DE MYLENE

Posté par francesca7 le 26 août 2015

 

 
2000-ClaudeUne enfilade de couloirs où même les pas feutrés résonnent. 

Une odeur d’éther qui vous prend à la gorge. Des chambres glacées, des lits étroits,
 des brancards qui vont et viennent dans les ascenseurs. 
Chaque dimanche, elle est fidèle au rendez-vous. Au départ, Mylène accompagnait
 d’autres élèves de son âge après les cours de catéchisme. 
Et puis, depuis plusieurs semaines, elle y vient seule. 
Elle préfère s’y rendre loin du regard des autres. 
Chaque dimanche, « pour échapper à l’ennui », dit-elle, elle visite les enfants
 malades à l’hôpital de Garches. Certains, victimes d’accidents de la route, 
sont paralysés. D’autres souffrent de maladies génétiques. Elle a quatorze ans. 
Voilà un souvenir, une fois n’est pas coutume, qui demeure indélébile. 
Mylène l’a évoqué maintes fois, et y revient sans cesse, comme un épisode
 marquant de son enfance à Ville-d’Avray. « Un électrochoc », dit-elle. 
« Une clé », même, pour comprendre qui elle est. 
 
Avant de préciser : « S’occuper d’enfants tétraplégiques, c’est insupportable
 pour quelqu’un qui marche. » Révoltée devant le spectacle de la maladie, 
l’adolescente ressent une forme de culpabilité, qui s’ajoute au chagrin. 
Impuissante devant ces drames souvent irrémédiables, elle se force à sourire,
 à s’ouvrir à ces enfants qui ont le même âge qu’elle. 
« J’essayais de communiquer avec eux, de jouer, de leur apporter quelque chose.
 C’est quelque chose qui vous marque fatalement à vie. Ça rend triste, définitivement. »
 Pour passer autant de temps auprès de ces êtres que la vie a diminués, 
il faut éprouver une immense solitude. 
Surtout, il faut se sentir soi-même différent de la multitude. 
Le handicap n’est pas nécessairement une catégorie répertoriée par un diagnostic médical.  
 
Il peut être vécu de l’intérieur, comme une fêlure qui vous rend inapte à une
 existence sociale normale. Baudelaire l’a bien montré dans son poème L’Albatros.
 « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher », écrit-il à propos du poète, 
moqué par ses frères humains parce qu’il semble incapable de trouver 
sa place dans leur communauté. Pour Mylène, partager des moments 
intenses avec ces enfants n’a rien d’une sinécure.  
Pourtant, la jeune fille y trouve son compte. Elle échappe à l’ambiance familiale,
 où elle se sent souvent incomprise. 
À leur contact, surtout, elle trouve un sens à ce mal-être sourd qui grandit 
depuis que sa famille a quitté le Canada. C’est cette proximité avec l’autisme 
qui permettra à Mylène d’incarner avec tant de crédibilité Catherine, l’héroïne 
de Giorgino. Pour se préparer au rôle, elle visitera d’ailleurs à nouveau un
 hôpital psychiatrique. « Je suis fascinée, confiera-t-elle, par les enfants autistes.
 Par le mystère qu’ils gardent, leur incapacité à communiquer. » 
                                                     **
 
     Dans ces derniers mots, tout est dit, ou presque. Si l’adolescente se sent 
différente, c’est parce qu’elle se vit comme emmurée en elle-même.  
« Je suis constamment gênée par le regard des autres depuis que je suis toute petite»,
 avoue-t-elle. Une timidité maladive, voilà son infirmité. Trait de caractère qui
 la rapproche de son père, un homme du genre réservé, y compris dans le travail, 
si l’on en croit ses collègues de l’époque canadienne. Elle n’y peut rien : dès 
qu’un inconnu pénètre dans la maison de Ville- d’Avray, elle devient muette comme une carpe. 
Incapable de s’ouvrir, elle baisse les yeux et ne décroche pas un mot.  
Tous ceux qui, plus tard, ont croisé un jour la route de Mylène ont été frappés 
par cette timidité extrême. Sophie Tellier, la célèbre rivale de Libertine dans 
le clip et sur scène, en témoigne. « Elle est très renfermée. Lorsqu’il y a plus
 de deux personnes autour d’elle, elle ne parle pas. » 
 mylene-farmer-photo-facebook« Face aux gens, elle semble être totalement démunie, sans défense, comme si elle
 n’avait pas de cuirasse27 », m’explique la photographe Elsa Trillat. Christophe Mourthé,
 qui a réalisé quelques-uns des clichés les plus glamours de la chanteuse entre 1986 
et 1988, me raconte :  
« Quand nous marchions ensemble tous les deux dans la rue, elle était toujours 
du côté du mur, comme s’il lui fallait un rempart pour être protégée des autres. »
 Philippe Séguy, le premier biographe officiel de la star, relate comment Mylène 
s’est présentée à lui au premier rendez-vous. « Elle baissait les yeux, m’a tendu
 la main, n’a fait que pincer la mienne, offrant un sourire aussitôt ravalé de 
petite fille intimidée. » 
                                                     **
 
Un tempérament qui constitue un obstacle majeur pour sa carrière. 
À ses débuts, elle est tellement réservée qu’il est impensable, pour Jérôme Dahan,
 qui a cosigné Maman a tort avec Laurent Boutonnat, d’envisager pour elle une 
carrière tonitruante à la Jeanne Mas. Lui, songe davantage à un créneau plus 
discret à la Françoise Hardy. « Chez ma mère, où il y avait une grande pièce avec un piano,
 on répétait la mise en scène des morceaux. Mylène avait du mal à appréhender tout cela,
 et on devait, Laurent et moi, lui apprendre les chorégraphies. Elle n’avait pas du tout
 de vision, de conscience de son corps. » 
Bertrand Le Page, son premier manager, m’a également confié son désarroi devant 
une artiste aussi peu extravertie. « Ce n’était pas dans sa nature, il a fallu 
qu’elle travaille dur pour sortir quelque chose d’elle-même. Je mettais la chanson,
 je montais le son à fond et je lui disais : “Vas-y, montre-moi ce que tu sais faire.” 
Mais ce n’était pas du tout concluant. » 
C’est là que Sophie Tellier va jouer un rôle déterminant. Danseuse professionnelle
 proche de Redha, créateur de ballets cultes dans les années 1980, elle devient la
 chorégraphe personnelle de Mylène. Il lui faut d’abord rompre cette gangue qui 
emprisonne le corps de son élève. Patiente, Sophie se rend tous les jours au domicile
 de la chanteuse et gagne sa confiance en la faisant rire. Peu à peu, elle parvient à
 trouver les mouvements de bras, de jambes et de tête qui lui sont naturels. 
Avec un professeur aussi doué, les résultats sont spectaculaires. 
Malgré tout, lorsqu’on revoit les sauts de cabri de Mylène chantant Libertine sur le
 petit écran, on ne peut s’empêcher d’y déceler une raideur encore maladroite. 
Une telle exubérance force sans doute à l’excès son côté introverti. Plus tard,
 à mesure qu’elle trouvera des gestuelles plus adaptées à son véritable caractère,
 une indéniable grâce se dégagera des tableaux de certaines chansons comme Désenchantée
 ou L’Âme-Stram-Gram. Mais cette aisance inattendue, gagnée à la sueur de son front, 
ne changera rien à la nature profonde de Mylène.
                                                      **
 
Pour tous ceux qui ont partagé des moments forts avec la chanteuse, en tout cas, 
cette réserve extrême, loin d’être rebutante, s’impose comme un charme supplémentaire.
 « Elle en use et en abuse, mais elle le fait tellement bien que tout le monde est 
amoureux d’elle », explique Christian Padovan, bassiste sur la première tournée en 1989. 
 La chanteuse Marie Laforêt, dont Mylène reprendra sur scène Je voudrais tant que tu 
comprennes, n’est pas insensible non plus à la séduction qui se dégage d’une nature 
aussi effarouchée. « Je me suis retrouvée deux fois en interview avec elle, raconte-t-elle. 
Elle était quasiment muette, si bien que je me sentais obligée de meubler un peu. 
Elle était infiniment touchante : elle avait l’air d’un oiseau tombé du nid. » 
 
Des années plus tard, cette timidité semble s’être encore aggravée, si l’on en croit 
Mylène elle-même : sa cruelle absence médiatique, y compris au moment de promouvoir 
ses albums, serait la conséquence de cette appréhension ancrée en elle. 
En décembre 2005, ce n’est que sur l’insistance de sa maison de disques et de ses fans
 qu’elle consent à accorder une interview à Thierry Demaizière, dans le cadre de l’émission 
« Sept à huit » sur TF1. Un moment terrifiant pour elle. « Je vous dois une semaine 
et demie d’insomnie et un presque ulcère », dit-elle en préambule avec ironie. 
Quant au journaliste, qui n’a pas pu rencontrer l’artiste auparavant, il confiera après coup : 
 « Elle tremblait à la fin de l’entretien. Elle souffrait vraiment. 
1996-08-a» On la retrouve encore superbe et tétanisée, les cheveux défaits en cascade,
 le 12 décembre 2006, face à Patrick Poivre d’Arvor, dans le 20 heures de TF1,
 où elle vient annoncer la sortie de son DVD live. Sourire crispé, rires nerveux 
émaillent cette interview aux allures de séance de torture. 
Le regard de l’autre, d’autant plus acide lorsqu’une caméra la filme, semble aussi
 difficile à accepter qu’à l’époque où Mylène était petite fille. Seule la scène lui
 permet de dépasser cette angoisse. Il lui faut se sentir démesurément aimée, 
submergée d’un amour XXL, pour offrir au public ses trésors les plus intimes.
 
Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Mylène et les Thérapies racontées

Posté par francesca7 le 26 août 2015

 

image-40À quoi bon entreprendre une thérapie si c’est pour rouvrir des plaies enfouies ? 
Voilà pourquoi, sans doute, Mylène n’a jamais cédé à la tentation du divan. 
Elle s’en est expliquée. « On ne guérit jamais de son enfance. 
On peut analyser, prendre un peu de distance, pardonner. Les émotions demeurent. 
Enfouies mais entières. J’ai parfois rêvé de revivre sous hypnose, 
ou à l’occasion d’une psychanalyse, ces moments forts qui m’ont marquée.
 Pour retrouver à l’état brut l’intensité émotionnelle d’alors. 
J’ai hésité. J’hésite encore. Par peur peut-être. 
Par crainte aussi d’y perdre ma créativité. » 

Et pourtant, au détour d’une chanson, Redonne-moi, Mylène caresse l’idée
 d’émerger de ce grand trou noir. Alors qu’elle s’enfonce dans la souffrance,
 une voix amie lui murmure combien il pourrait être salutaire de
 « retrouver une trace de soi ». 
À quoi ressemblent donc ces souvenirs interdits et comme prisonniers sous la glace ?
 « Peut-être sève ? Peut-être fièvre ? », fredonne Mylène, désemparée, comme 
si elle ignorait absolument tout de son passé... 
 
Si sa mémoire demeure aussi imprécise, c’est aussi parce que l’enfance de Mylène
 n’appartient pas tout à fait au passé. « Il y a une grande part d’enfance en moi.
 Peut-être que je ne dois pas la quitter. » 
Toujours en contact avec la petite fille qu’elle fut, la star se félicite même
 de ne pas être « une grande personne » parce que « ça ne comporte aucun intérêt ».
 Si l’enfance reste aussi vivante dans son présent, on comprend qu’elle ne puisse
 faire l’objet de réminiscences. Comment pourrait-on prétendre cueillir des 
souvenirs alors qu’il n’existe aucune cloison étanche avec ce passé ? 
Pour tout cela, et pour d’autres raisons encore, Mylène est devenue une immense star.
 Loin d’être des handicaps, ces zones d’ombre  ont d’ailleurs largement contribué 
à sa reconnaissance publique. Quand la neige fond, tout semble sale et gris. 
L’éclat du blanc fait place à des paysages peu séduisants. mylène7

Mieux vaut sans doute alors garder l’image de la plaine enneigée.
 Comme une tache de lumière qui embellit la vie.
 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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De l’inconvénient d’être née

Posté par francesca7 le 22 août 2015

 

 mylene-farmer
Certains n’ont pas choisi de naître. Ils ne ressentent pas, 
au fond d’eux, ce souffle 
qui bouscule tout, chasse les nuages et vous pousse 
toujours vers la lumière. 
Ils traversent l’existence comme des fantômes, promenant leur 
souffrance comme un fardeau greffé dans leur dos. 
Parfois, ils ont besoin de se pincer très fort 
pour se rappeler à eux-mêmes qu’ils sont vivants. 
Ils ne parviennent pas à aller de l’avant sans être 
paralysés de questionnements. Ils ne sont pas suicidaires,
 non, ni forcément morbides. 
 
Simplement sceptiques. Pourquoi sont-ils nés ? 
Est-ce le fruit  du seul hasard ? 
Leur existence a-t-elle bien un sens ?
 
Autant de doutes qui ne les laissent jamais en paix. Jusqu’à leur dernier soupir, 
il leur faut apprendre à apprivoiser leurs peurs, ne plus redouter la tombée du 
jour comme la promesse d’une nouvelle insomnie.
 
Mylène est de ceux-là. Elle aime à citer un mot de Samuel Beckett qui, dit-elle,
 l’accompagne depuis des années : « Ma naissance fut ma perte. » 

Le 12 septembre 1961, pourtant, c’est un magnifique bébé qui vient au monde à 
l’hôpital du Sacré-Cœur de Pierrefonds. Il est 5 heures 17 quand Mylène voit le jour,
 ce qui lui donne une configuration astrale singulière, Vierge ascendant Vierge. 
Marguerite, sa mère, a déjà donné la vie à deux autres enfants, Brigitte, en 1959, 
et Jean-Loup, en 1960. Pour cette femme de trente-sept ans à la silhouette gracile, 
la naissance de Mylène marque la fin d’un cycle. 

D’ailleurs, alors que les trois premiers enfants se suivent à une cadence rapide, 
le petit dernier, Michel, ne pointera le bout de son nez que huit ans plus tard. 
Une pause semble donc avoir été nécessaire avant d’agrandir encore la famille.
 
Mylène n’ignore rien des circonstances de sa venue au monde. La photographe Elsa Trillat,
 qui a eu des contacts privilégiés avec la famille Gautier en 1987, en témoigne.
 « Une fois, sa mère a fait une projection de photos de famille. J’ai vu Mylène bébé,
 elle était bien costaude. Ravie, elle s’est tournée vers moi et m’a dit : “Tu vois, 
quand je suis née, j’ai déchiré les entrailles de ma mère 8.” » Formule lapidaire qui
 dénote l’humour décapant de la chanteuse. Provocation, aussi, adressée à sa génitrice,
 comme si une rivalité fantasmée avait pu s’instaurer dès l’origine entre les deux femmes.
 Comme si, entre le bébé qui se bat pour naître, et sa maman, se jouait une lutte à mort,
 au terme de laquelle l’un des deux pouvait éventuellement disparaître...
 
                                                   1987-16-a
 
     « Je suis née en colère », affirme Mylène. Un sentiment qui ne la quittera pas, 
signant sans doute une forme d’insoumission dans son tempérament. Surtout, cette colère
 va s’avérer très productive : elle sera le carburant de son expression artistique. 
Bien plus tard, la chanteuse évoquera un cauchemar récurrent qui la poursuit, et dans
 lequel son inconscient revisite cette scène archaïque. « Un lit immense, des draps blancs. 
J’y suis blottie en position du fœtus. Devant moi, un énorme cordon ombilical, 
vraiment énorme...
 
Il m’incombe de le couper. Comment ? Avec les dents ? Je ne suis qu’une enfant. » 
Détresse d’un être qui, malgré ses appels au secours désespérés, doit apprendre à se 
débrouiller seul. À bien des égards, ce mauvais rêve est révélateur d’une obsession 
qui va hanter l’œuvre farmerienne : cette solitude existentielle qu’elle chantera 
sur tous les tons.

 De constitution fragile, Marguerite doit se ménager. Une amie de la famille Gautier,
 Bertha Dufresne, évoque également ses problèmes de dos. Bricoleur, Max Gautier fait 
son possible pour que son épouse puisse s’occuper des trois enfants dans les 
meilleures conditions.  « Dans la salle de bains, il avait installé une planche 
amovible qui permettait à Marguerite de réaliser la toilette de Mylène en évitant 
de se pencher trop en avant au-dessus de la baignoire, car son dos la faisait parfois 
souffrir. »
 
 Entre ce bébé robuste qui, très tôt, semble jauger les êtres, et cette maman 
ralentie par la fatigue, une forme d’incompréhension va s’installer.
 
Mylène ignore encore pourquoi elle ressent cette colère sourde. 
À mesure qu’elle grandit, que son corps s’affine, que son regard sur le monde 
s’intensifie, tout va s’éclairer. Impossible de savoir à quel moment le déclic
 se produit. Toujours est-il que cette découverte va marquer son existence à jamais :
 la fillette prend conscience de sa finitude. Ce que la vie a de révoltant, c’est 
qu’elle s’achève dans la mort. Rien ne dure, nous ne sommes que de passage. 
Comment ne pas éprouver une immense rage face à cette cruelle évidence que le monde
 adulte semble vouloir cacher aux enfants ? Un choc terrible, qui résonne comme 
la fin d’une certaine innocence. « Le fait d’être mortelle est quelque chose 
d’insupportable, dit-elle. Je porte ce fardeau avec moi. »
 
                                                     **
 
      Il lui faut vivre avec cette vérité indépassable, qui ne la réconcilie 
nullement avec sa mère. Car en lui donnant la vie, celle-ci l’a condamnée à 
mourir par la même occasion. Est-ce un hasard si la première chanson de Mylène 
s’intitule Maman a tort ? À l’époque, Marguerite semble dubitative sur le succès 
du 45 tours. Sans doute ne croit-elle pas, à l’époque, aux chances de réussite de 
cette enfant qui lui semble si peu conciliante. Au fond, la comptine dit surtout 
le refus de la fille de s’identifier à la figure maternelle.
 
Lors de son premier spectacle, en 1989, Mylène mettra d’ailleurs en scène une 
dispute avec sa mère, interprétée par Carole Fredericks, sur le thème :
 « Tu n’es pas ma mère et je ne serai jamais ta fille. » Un clin d’œil aux conflits 
qui ont émaillé les rapports entre les deux femmes. 
 
Donner la vie, c’est donner la mort. Le clip de Sans contrefaçon illustre 
bien ce paradoxe. La marionnette de bois ne devient vivante qu’au contact de 
la figure maternelle, incarnée par Zouc ; son regard plein d’amour suffit à l’animer.
 Mais cette vie, qu’elle réussit à lui insuffler, elle la lui reprend aussitôt : dès
 qu’elle s’éloigne, l’héroïne redevient pantin, au grand désespoir de son créateur.
 
                                                    Mylène-Farmer
 
 « Pendant vingt-trois ans, j’ai maudit ma mère de m’avoir mise au monde », avoue-t-elle.
 Avant d’ajouter : « Et puis après, je l’ai adorée. » Il aura donc fallu que 
Mylène entame sa carrière de chanteuse pour trouver un sens à son existence et, 
par conséquent, faire la paix avec celle qui l’a enfantée.
 
Voilà qui en dit long sur l’ambition qui la guide : en devenant artiste, 
elle veut, ni plus ni moins, défier cette mort qui lui gâche la vie. 
Une obsession qui transparaît dans nombre de ses clips, où les personnages 
qu’elle incarne semblent flirter avec la Faucheuse comme pour mieux l’apprivoiser. 
Ainsi Mylène est-elle enterrée dans Plus
grandir, empoisonnée dans Tristana, abattue dans Libertine, noyée dans 
Ainsi soit je, brûlée vive dans Beyond My Control, assassinée dans California, 
suicidée dans L’Âme-Stram-Gram ou encore refroidie dans Fuck Them All. 
Mettre en scène sa propre fin, n’est-ce pas le meilleur moyen d’exorciser 
son angoisse de disparaître ?
 
Dans Paradis inanimé, l’une des chansons de son dernier album, la chanteuse
 imagine même le scénario de sa mort avec une sérénité déconcertante :
« Dans mes draps de chrysanthèmes / L’aube peine à me glisser / Doucement son requiem
 / Ses poèmes adorés. » Aucune angoisse n’affleure : le repos éternel a des 
allures de long sommeil apaisant. Rien ne viendra désormais perturber ce silence
 qui enveloppe le corps comme un linceul. Et lorsque les pensées ressuscitent le passé,
 c’est avec le sentiment d’une existence pleinement savourée. 

Le meilleur antidote à l’angoisse de disparaître ? L’amour reçu que Mylène garde
 dans son cœur comme un trésor inaliénable. « Et mourir d’être mortelle / 
Mourir d’être aimée », chante-t-elle à la fin du refrain.

Dans le salon de son appartement, en région parisienne, Marguerite Gautier
 expose à la vue des visiteurs le premier disque d’or de sa fille. 
Un signe qui ne trompe pas. Si Mylène a gardé en elle, intacte, cette colère 
qui reste le moteur de sa créativité, elle a fait, depuis longtemps, la paix avec 
celle qui lui a donné la vie.
 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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CHAPITRE 1er de MYLENE

Posté par francesca7 le 22 août 2015

1b« Pourquoi moi ? »

       Plus fort que Madonna. La presse n’en finit pas de commenter l’exploit. Les places pour la prochaine tournée se vendent comme des petits pains. Le 28 avril 2008, jour de l’ouverture des guichets, la totalité des 80 000 places du concert au Stade de France, qui aura lieu le 12 septembre 2009, soit plus d’un an après, s’arrachent en deux heures. Pour satisfaire les fans frustrés, une autre date est ajoutée. 

Cette fois, le show affiche complet en une heure et quinze minutes. Record battu ! Dès lors, Thierry Suc, tourneur et manager de Mylène, peut annoncer que la star se lancera dans une vaste tournée en France, en Belgique et en Suisse. Le 23 mai 2008, lorsque les billets sont disponibles, l’hystérie atteint son comble. 

En vingt-quatre heures, 100 000 places sont prises d’assaut. Quant au concert du 4 septembre 2009, à Genève, il affiche, à son tour, complet en un temps record. 

« Nous avons tous été très, très émus. Et Mylène en premier lieu, évidemment, commente alors Thierry Suc. Tous ces gens qui se sont déplacés, qui ont attendu, qui parfois n’ont pas eu de place. C’est la preuve d’un amour réel du public, d’une relation unique et inexplicable. » Au printemps 2008, c’est le manager de Mylène qui est chargé d’assurer la promotion de la tournée. C’est lui qui accorde les interviews à la presse régionale, tandis que la chanteuse, fidèle à elle-même, se tait. « Je pense que Mylène a duré parce qu’elle n’a jamais cherché à expliquer ou expliciter ce qu’elle fait. Elle livre les choses, c’est tout. Et son public les reçoit. Elle fédère l’amour des gens comme personne. En France, aujourd’hui, il y a Johnny et Mylène. »

 Thierry Suc n’a pas tort. En inscrivant son parcours dans la durée, alors que tant d’autres artistes ont sombré dans l’oubli, Mylène s’est forgé une légitimité. Elle est devenue un monument de la chanson. Aussi n’est-il pas étonnant que le grand public lui rende visite sur scène comme on honore un fleuron du patrimoine national. C’est la famille au grand complet, toutes générations confondues, qui va à un concert de Mylène, afin d’entendre ses tubes incontournables, Libertine, Sans contrefaçon ou Désenchantée. Pas sûr, en revanche, que la majorité des spectateurs connaissent par cœur les chansons du nouvel album, Point de suture. 

                                                     **

 

« Après vingt ans de chansons et de scène, je mesure le succès à l’envie du public qui n’a jamais cessé. Cela est essentiel à mes yeux3 », a récemment déclaré la chanteuse lors d’un entretien à Paris Match. Pourtant, Mylène le sait, le succès n’est jamais acquis. Redoutable position que d’être la première de sa catégorie, la chanteuse qui vend le plus d’albums dans l’Hexagone depuis deux décennies. 

À chaque fois, il lui faut remettre son titre en jeu. Voilà pourquoi il lui arrive de s’étonner, avec une humilité non feinte, fût-ce devant treize mille témoins, d’être toujours au sommet. 

Palais omnisports de Bercy, mardi 17 janvier 2006. Mylène donne le quatrième des treize concerts qui font l’événement en ce début d’année. Elle se tient debout au centre de la scène, au côté d’Yvan Cassar, qui l’accompagne au piano pendant la séquence des ballades. Le recueillement est à son comble. Soudain, au beau milieu de Rêver, elle s’interrompt pour confier quelques mots au public, murmurés d’une voix étranglée de petite fille. « Vous n’imaginez pas l’émotion que ça donne. Je n’arrive pas à dormir en ce moment, je me demande pendant des heures “pourquoi moi” ? » 

8

« Pourquoi moi ? » C’est toute la question, en effet. 

 
Comment expliquer que Mylène Farmer soit la seule rescapée, côté filles, des chanteuses
 ayant commencé leur carrière dans les années 1980 ? 

Et, surtout, par quel prodige a-t-elle réussi à relever ce défi qu’elle aurait, à l’âge de 
quatorze ans, lancé à ses camarades : « Je deviendrai quelqu’un » ? 

L’ambition, aussi démesurée soit-elle, n’explique pas tout, même lorsqu’elle est partagée 
avec un  Pygmalion génial. Il faut croire que, depuis ses débuts, un ange veille sur elle.
 Qu’il la préserve des erreurs qui, à maintes reprises, auraient pu lui être fatales. 

En 1984, Laurent Boutonnat et Jérôme Dahan envoient la maquette de Maman a tort à de
 nombreuses maisons de disques, mais se heurtent à un refus unanime. 

Ils auraient pu en rester là, choisir une autre interprète, ou même renoncer à la chanson – 
Boutonnat rêve surtout de cinéma –, mais non. Têtus, ils décident de réexpédier la même 
version en prétendant qu’il s’agit d’un « mix ». Un mensonge qui fait mouche : François Dacla,
 chez RCA,  mord à l’hameçon. Et Mylène enregistre son premier 45 tours. 
Un succès d’estime qu’elle a bien l’intention de réitérer. « On dit souvent qu’il est
 difficile de durer, moi je mise sur une carrière et je préfère y croire, je cherche 
la continuité. »

Pourtant, après l’échec cuisant de son deuxième single, On est tous des imbéciles, 
l’aventure aurait pu s’arrêter là. Mylène doit trouver une nouvelle maison de disques. 
Le métier lui accorde une seconde chance : Alain Lévy, chez Polydor, qui semble 
croire en son avenir, lui permet d’enregistrer son premier album.

 Tout pourrait sembler idyllique, sauf que le choix de Plus grandir comme single, 
imposé par le patron, risque une fois encore de faire capoter la jeune carrière 
de Mylène. Une grave erreur, selon Laurent Boutonnat et Bertrand Le Page, le manager 
de la chanteuse, qui misent beaucoup sur Libertine. 

« Nous sommes tous fiers de cette chanson, persuadés d’avoir le grand succès du disque, 
racontera Jean-Claude Dequéant, le compositeur. 

Le choix d’Alain Lévy a failli tout compromettre. Finalement, c’est le lancement de 
Libertine qui fera décoller l’album. C’est là que tout démarre vraiment, mais au bord du désastre. » 
Et encore, le succès de Libertine va en partie reposer sur le choc provoqué par le clip. 
Sans le soutien de ce petit chef-d’œuvre de raffinement pervers, qui surclasse toutes les 
productions de l’époque, peut-on imaginer que la chanson aurait connu un destin aussi 
prodigieux ?
 Le comble, c’est que ce court- métrage n’a pu être financé que grâce au soutien bénévole 
de Movie Box, une société de publicité où Laurent Boutonnat avait quelques amis. 
Toute l’équipe du clip, acteurs et techniciens, a accepté de participer à l’aventure
 sans la moindre rémunération.

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Trop tard… Prologue du livre : Mylène

Posté par francesca7 le 21 août 2015

 

villaronga myleneIl n’y a plus un seul coffret au premier étage de la Fnac Saint-Lazare. En ce lundi 25 août 2008, le magasin a exceptionnellement ouvert ses portes dès neuf heures du matin. Mais trop tard.

La vingtaine de collectors de l’album Point de suture mise en vente s’est arrachée en moins de trente secondes, me dit-on. Il est neuf heures dix. Je m’engouffre dans le métro et file en catastrophe vers la Fnac des Ternes. Elle n’ouvre qu’à dix heures. J’attends une demi-heure devant les grilles de l’entrée. Là, j’ai toutes mes chances. Je plaisante avec une fille qui a réussi à se procurer le coffret tant convoité, mais qui veut en acheter un autre pour un ami – louable intention. « Il contient une aiguille et une pince à suturer », me dit-elle, enthousiaste.

À l’heure dite, dès que les grilles commencent à remonter, une trentaine de personnes se ruent vers l’intérieur. Bien décidé à mettre la main sur le précieux trésor, je prends l’escalator et m’élance jusqu’au deuxième étage. Las, point de collectors sur les présentoirs. « Ils sont au rez-de-chaussée », nous indique un vendeur, constatant la panique qui s’empare des clients. Je redescends aussitôt sans traîner, tourne et vire à la recherche des boîtiers métalliques couleur argent. En vain. J’aperçois un présentoir vide. Les coffrets se trouvaient-ils ici ? En quelle quantité ont-ils été livrés au magasin ? Comment ont-ils pu se volatiliser aussi vite ? Autant de mystères que je ne résoudrai pas. Je repars bredouille. Furieux et frustré. ** Pourquoi le nier, j’aime Mylène.

Depuis 1989, au moins. Depuis qu’elle a posé cette question qui m’obsédait déjà à l’époque : « À quoi je sers ? » Je débutais alors dans l’enseignement et partageais bien des doutes existentiels avec les élèves de terminale qui découvraient la philosophie par mon intermédiaire. À bien y réfléchir, pourtant, mon mal vient de plus loin. Trois ans auparavant, j’avais été intrigué par le clip de Plus grandir, par cette femme brune et frêle qui promenait sa poupée en poussette dans les allées d’un cimetière pour la conduire sur sa propre tombe. Déjà, je m’étais dit : voilà une artiste qui détonne. Par la suite, initié par une amie qui ne jurait que par elle, j’ai succombé à mon tour. J’ai attendu ses albums comme autant de pièces formant un puzzle inachevé. Je me suis suspendu à son filet de voix comme à la parole d’une sœur.

J’ai puisé dans certains textes des consolations provisoires à un mal de vivre qui, aujourd’hui encore, m’étreint parfois comme un baiser au goût morbide. Amélie Nothomb a raison de dire que Mylène aide « bien des personnes dans leur vie ».

En pointant ses propres fêlures, ce sont les nôtres qu’elle nous renvoie, comme dans un miroir. En cela, elle remplit le rôle le plus précieux qui incombe aux artistes : non pas simplement nous divertir en nous faisant sortir de nous-mêmes, mais nous conduire à l’intérieur de nous-mêmes pour nous aider à mieux nous comprendre et nous accepter. ** Être fan suppose, toutefois, une soumission qui m’est impossible. Mylène n’est pas ma colonne vertébrale, je tiens debout sans elle. Amateur, c’est autre chose. Ça n’exclut pas de garder un certain sens critique. Malgré l’exigence de qualité qui traverse sa carrière depuis ses débuts, tout ce que publie la chanteuse n’emporte pas mon adhésion béate.

Il m’arrive même d’être exaspéré par une forme de complaisance dans l’exposé de la souffrance. Mais ces petits agacements n’ont jamais suffi à me détourner d’elle. Si elle exerce un tel pouvoir de séduction sur moi comme sur tant d’autres c’est, bien au-delà de l’indéniable sex-appeal qui la rend si désirable, parce qu’elle offre à qui veut l’entendre un univers rare autant que complexe. Et c’est là qu’il faut être vigilant, éviter le piège des clichés. Car depuis plus de vingt ans qu’elle fait carrière, Mylène est l’objet d’une rhétorique stérile qui l’a enterrée vivante dans une posture d’icône.

Pour résumer : « C’est une star inaccessible, secrète, mystérieuse qui n’aime pas se livrer à la presse ; une diva sulfureuse adulée par des fans hystériques ; ses clips forment un cocktail de sang, de religion et de mort ; ses concerts ressemblent à des messes ; elle offre des shows à l’américaine, c’est notre Madonna française. »

Si rien de tout cela n’est totalement faux, on conçoit bien qu’un tel laïus, aussi hagiographique soit-il, porte en germe un risque de fossilisation. Les biographies nombreuses déjà publiées à la gloire de la chanteuse semblent retracer une histoire qui s’est figée à force d’être réécrite dans les mêmes mots. Voilà pourquoi il importe de dépoussiérer un mythe qui sent déjà la naphtaline. Oui, il est urgent de retrouver le souffle de Mylène derrière la machine de guerre Farmer.

Mylène Farmer, c’est bien davantage qu’une discographie. C’est un monde qui s’ouvre. Un livre sans fin qui en contient d’autres. Il faut insister sur ce point : en multipliant les références littéraires, la chanteuse aspire son public vers le haut. Pour celui qui la suit, c’est une source de richesse intarissable. Si la chanteuse a pu échapper à la banalité ambiante et se forger une mythologie singulière, c’est parce que son œuvre ressemble à un labyrinthe. Ne faut-il pas accepter de se perdre si l’on veut conserver une chance de se trouver ?

« J’aime l’idée que chacun puisse y puiser ce qu’il a envie d’y puiser, et se raconter, dans le fond, sa propre histoire », dit-elle à propos de ses chansons. On comprend mieux, dès lors, la sainte horreur de la justification qu’elle revendique depuis ses débuts. L’essentiel, n’est-ce pas cette relation profonde qu’elle a nouée avec son public ? Si les gens se déplacent en masse pour venir l’applaudir lors de ses shows pharaoniques, c’est en réalité avec chacun des spectateurs qu’un lien se tisse.

FarmerBercy10L’immensité d’un Bercy n’empêche pas une forme d’intimité. En laissant sa « voix d’ange déchu » – comme la qualifie joliment Salman Rushdie – lui souffler des mots à l’oreille, chacun puise ce qu’il est venu chercher.

 « Pourquoi percer l’hymen si fragile de notre relation que je devine fusionnelle2 ? », écrit Mylène en guise de préface au livre de Claude Gassian qui immortalise ses derniers concerts à Paris-Bercy. Loin de moi l’idée, à travers ces pages, de briser un lien aussi unique. Dans ce monde paradoxal où l’essor des technologies vouées à la communication engendre plus de solitudes que jamais, Mylène n’a plus à se demander à quoi elle sert. Être là pour nous, ce n’est pas rien du tout.

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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MYLENE par Hugues Royer

Posté par francesca7 le 21 août 2015

 

Du même auteur Mille et Une raisons de rompre, Zulma, 1998. Mémoire d’un répondeur, Le Castor Astral, 1999. La Vie sitcom, Verticales, 2001. Comme un seul homme, La M artinière, 2004. Ma mère en plus jeune, Le Cherche-M idi, 2006. Daddy Blue, Le Cherche-M idi, 2007. La Société des people, essai, M ichalon, 2008.

 

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À Papa… « La vie des autres m’intéresse beaucoup plus que la mienne. » Mylène Farmer 

Sommaire du livre intitulé : MYLENE

Prologue 1 – « Pourquoi moi ? »

 

2 – De l’inconvénient d’être née

3 – La neige qui recouvre tout

4 – Une timidité maladive

5 – « Fille manquée »

6 – La veine artistique

7 – « Être indépendante »

8 – La muse et le Pygmalion

9 – Et Mylène devint Farmer

10 – Occuper le terrain

11 – Pourvu qu’elle soit rousse

12 – Créer une image

13 – Mylène est Libertine

14 – Provoquer pour exister

15 – Never explain

16 – Dernier sourire

17 – Je t’aime mélancolie

18 – « On va le payer très cher »

19 – L’exil américain

20 – L’épreuve du miroir

21 – Ce que Mylène veut…

22 – La lectrice cannibale

23 – « Oui, je suis narcissique »

24 – Le bestiaire farmerien

25 – Un corps parfait

26 – Les mots sont nos vies

27 – Dieu ou l’angoisse du vide

28 – Naissance d’une femme

29 – Tout contrôler

30 – « C’est un ami, c’est lui »

31 – Dans la main d’Isis

32 – « Rentrez chez vous, il fait froid »

33 – « Je m’ennuie »

34 – Le business Farmer

35 – « Tendre et drôle »

36 – Peut-être lui

37 – Icône gay

38 – La voix d’un ange déchu

39 – Tourner la page

40 – Un mythe de son vivant

41 – Le risque de l’absence

42 – Si vieillir lui était compté Remerciements Les records Discographie sélective

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