« Je m’ennuie » s’écrie Mylène

Posté par francesca7 le 17 octobre 2015

 

 

   FARMERIEN  Rosy Ryan s’ennuie dans son Irlande natale. L’homme qu’elle a épousé, Charles Shaughnessy, et qui fut naguère son instituteur, ne comble pas le vide de son existence. Pour elle, qui rêve de devenir quelqu’un d’autre en basculant dans un ailleurs, la nuit de noces a un goût d’inachevé. Confrontée à la monotonie du quotidien, elle ignore la cause de son insatisfaction. Son mari a beau être attentionné, il ne voit pas l’attente que Rosy nourrit en secret, cet éveil des sens dont elle soupçonne qu’il pourrait faire d’elle quelqu’un d’autre. Elle s’en confesse au pasteur Collins, qui la réprimande : elle s’est trouvé un bon époux, sa santé est excellente et le couple ne manque pas d’argent, alors que demander de plus ? « Il doit bien y avoir autre chose », réplique-t-elle, insoumise. Nous sommes en 1916 et cette liberté d’exprimer ses émotions passe pour de l’insolence. Rosy rêve d’un orage qui la rendra enfin vivante. Il survient en la personne d’un jeune officier anglais, le major Randolph Doryan, aussi séduisant que ténébreux, qui devient son amant. Mais cette passion dévorante causera la perte de la jeune femme. Pour avoir couché avec l’ennemi, elle va être lynchée et tondue en public. Quant à l’officier dont elle est amoureuse, il est acculé au suicide. Finalement, Rosy et son mari quitteront le village sous les huées des badauds. L’Irlandaise a vaincu son ennui, mais elle en a payé le prix fort.

 

     C’est le réalisateur David Lean qui, en 1970, a porté à l’écran cette histoire qui fait songer à celle d’Emma Bovary, sous le titre La Fille de Ryan. Un film méconnu qui n’a pas rencontré un succès comparable à Lawrence d’Arabie ou au Docteur Jivago, mais qui s’impose comme le film du réalisateur anglais que Mylène préfère. Elle le cite d’ailleurs dans L’Amour naissant : « Ma vie comme / La fille de Ryan. » Avec le recul, il semble indiscutable également que l’œuvre ait inspiré Laurent Boutonnat dans l’écriture de Giorgino. Sans doute Mylène s’est-elle identifiée au personnage de Rosy Ryan, à ce sentiment d’incomplétude qui l’étreint. En tout cas, l’ennui s’impose comme un thème récurrent dans l’univers farmerien. 

     Je m’ennuie, fredonne la chanteuse sur l’album Point de suture, étirant la dernière syllabe, non sans ironie, comme le ferait une enfant capricieuse exigeant que son entourage la divertisse. On songe à la toute-puissance des rois de France dans l’imagerie populaire, à leurs bâillements devant les numéros de saltimbanques qui les laissent indifférents. Est-ce la star ou bien la femme qui s’ennuie ? Un peu des deux, sans doute. D’une certaine façon, pour l’adolescente, tout a commencé par là. On trouve le temps long, on se dit qu’on désire une autre vie que celle que vos parents vous présentent, malgré eux, comme un modèle, et qui sert au contraire de repoussoir. 

     Quant à la star, son ennui peut provenir de l’immense vide qui succède au vertige éprouvé lors d’un concert, par exemple. Plus l’exaltation a été forte, plus ce sentiment risque d’être redoutable. « Pourquoi remonter sur scène trois ans après vos derniers concerts à Bercy ? » demande à Mylène le journaliste Jérôme Béglé. « Parce que je m’ennuie ! répond-elle. J’ai besoin de réinventer ma vie. » Et la chanteuse de citer Pascal : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans divertissements, sans passions, sans affaires. »

 

     Fort heureusement, l’oisiveté n’est pas dans son tempérament. Ainsi, à l’automne 2008, entre la promotion de son nouvel album, la conception des clips qui accompagneront la sortie des singles extraits et, surtout, la préparation de la tournée qui la conduira, en septembre 2009, au Stade de France, il y a fort à parier que Mylène ne va pas trouver le temps de s’ennuyer. « Le métier que je fais me convient parfaitement, il se passe toujours quelque chose, je ne m’ennuie jamais», déclarait-elle déjà à l’époque de Libertine. 

      En attendant, elle le chante sur tous les tons, mais sans gravité aucune, comme le souligne la rythmique ultra-light concoctée par Boutonnat : « Je m’ennuie / Un néant béant / Petite nausée / Temps dilué / À l’infini. » Au passage, la chanteuse s’amuse même à fleurir la fameuse formule de La Motte- Houdar : « L’ennui naquit un jour de l’uniformité » devient, dans sa bouche, « L’ennui naquit un jour gris / D’une uniformité que je / Sais invincible. » Pour elle, ce sentiment provient d’une difficulté à apprivoiser la temporalité. Toucher du doigt la sérénité, n’est-ce pas parvenir à faire corps avec l’instant, l’épouser dans une adéquation parfaite ? Or, bien souvent, nous n’arrivons pas à vivre le présent parce que, comme l’a écrit avec justesse saint Augustin, nous sommes parasités par le passé et obsédés par l’avenir.

 

      « Le temps n’est pas mon ami, explique Mylène. Quand il est trop long, je m’ennuie. Quand il est trop court, je m’angoisse. » D’où cette oscillation entre deux sentiments extrêmes, aussi inconfortables l’un que l’autre : « Me balancer / De la tourmente à l’ennui. » Fort heureusement, si la mélancolie est un état paralysant qui n’inspire que le repli sur soi plaintif, l’ennui cherche toujours une échappatoire. Il porte en germe une explosion salutaire qui libère l’énergie et invente une issue à l’insupportable routine. 

Bref, il est moteur : c’est un état qui pousse à l’action, au mouvement. Déjà, dans L’Instant X, la chanteuse abordait cet état où l’être s’englue dans l’attente de l’équation magique qui lui permettra de quitter sa torpeur. 

      Dans L’Âme-Stram-Gram, c’est le plaisir sous toutes ses formes qui est envisagé comme sortie de secours. « Partager mon ennui le plus abyssal / Au premier venu qui trouvera ça banal », entonne Mylène avant se suggérer, avec force calembours cryptés, des pratiques sexuelles nombreuses et réjouissantes.

Dans la littérature du marquis de Sade, qui l’a beaucoup inspirée, conversations philosophiques et tableaux érotiques alternent avec un bel équilibre. L’ennui est d’ailleurs souvent le déclic qui permet de basculer de l’un à l’autre. 

Dégénération explore cette thématique avec force, ajoutant une dimension collective là où Mylène se contentait de ne parler qu’en son nom propre dans L’Âme-Stram-Gram. « J’sais pas moi / Mais faut que ça bouge », dit-elle au milieu de la chanson, exhortant ses frères humains à se réveiller de leur « coma », qui est aussi un « trauma ». Entendez pas là : la vie ne nous donne pas d’autre choix que d’avancer, de passer du « statique » à l’« extatique ». Secouer l’ennui pour retrouver le désir, n’est-ce pas au fond nous remettre en contact avec la libido, qui est notre énergie fondamentale ? La thérapie par le sexe, rien de tel pour réamorcer l’appétit de vivre. 

     30016112686-5146D’une manière générale, d’ailleurs, tout l’album Point de suture semble décliner l’idée du mouvement. Mylène le confie en interview : « On commence par l’ennui, puis vient le temps du Sextonik. » Les arrangements électro-pop, le nombre plus élevé que d’ordinaire de titres up-tempo, qui prennent largement le pas sur les ballades mélancoliques, n’y sont sans doute pas pour rien. La chanteuse veut Réveiller le monde, rien de moins : « Ouvrir les portes / Diminuer l’obscurité. » Celle qui ne jurait que par l’hiver se prend à « Rêver d’un autre été ». Plus adolescente que jamais, elle appelle de ses vœux l’avènement d’un « droit d’aimer » au fronton d’une nouvelle République du cœur. 

     Un message mièvre, plein de bons sentiments ? C’est ce que certains commentateurs n’ont pas manqué d’insinuer. Pourtant, si le fond n’est pas très novateur, la star parvient à renouveler la forme, mêlant habilement ses états d’âme et l’état du monde. « Révolus les mondes / Sans une révolution », chante Mylène, qui sait mieux que quiconque qu’on ne survit pas si l’on n’accepte pas de faire sa propre révolution. Elle semble avoir fait sienne cette formule de Nietzsche : « Le serpent périt lorsqu’il ne change pas de peau. » 

      Combattre l’ennui, pour elle, revient aussi à refuser le ronronnement dans son approche de la scène. Chaque fois c’est un défi nouveau, chaque fois elle met la barre plus haut. Et le public ne s’y trompe pas : sûr que Mylène va se surpasser, il achète ses places à l’aveugle, plus d’un an avant l’événement.

Comment a-t-elle réagi face au raz-de-marée sur les billets pour le Stade de France auquel on a assisté au printemps 2008 ? « L’immense bonheur que le public m’a procuré en se manifestant de cette manière m’a d’abord fait verser quelques larmes… et s’est bientôt transformé en une angoisse terrible ! Peur de décevoir. J’ai gravé dans mon cœur l’énergie transmise par seize mille Personnes tous les soirs à Bercy, et je sais le cadeau qui m’est fait pour le Stade de France et la tournée. Pourvu que mon cœur ne lâche pas ! » 

      Toujours cette oscillation… Mylène n’y échappe pas. Sauvée de l’ennui par la perspective du défi scénique, elle bascule aussitôt dans l’autre volet de sa personnalité : cette angoisse qui la tient éveillée des nuits durant, imaginant les moindres détails de son prochain spectacle avec un compte à rebours terrifiant qui résonne dans sa tête. Pourtant, cette fois, loin de la mélancolie narcissique, il s’agit d’un sentiment productif, lié au désir d’impressionner ceux qui l’aiment, à l’idée d’un plaisir partagé.  

      Rosy Ryan s’ennuie dans son Irlande natale. Seule face aux quatre-vingt mille spectateurs du Stade de France, elle s’ennuierait sans doute beaucoup moins. 

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008


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