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Le business Farmer

Posté par francesca7 le 17 octobre 2015

 MYLENE

 

      Un dispositif inédit pour une star française. Le 20 août 2008, deux cent cinquante mille portables SFR-Sony Ericsson contenant en exclusivité l’album Point de suture sont mis en vente. Il s’agit de la plus grosse opération de ce genre dans l’Hexagone. Dix jours plus tard, Universal annonce le chiffre de cent soixante-quinze mille albums écoulés par ce biais. Si l’on ignore tout des termes du contrat passé entre la chanteuse et l’opérateur téléphonique, la réputation de femme d’affaires de Mylène n’est, en revanche, plus à établir. Elle force même l’admiration de bien d’autres artistes, qui lui envient son savoir-faire. 

« C’est un génie de la communication », m’a dit un jour Étienne Daho, plein d’admiration. Même Jean-Louis Murat, devenu l’un des plus ardents défenseurs de la chanteuse, semble s’incliner face à une réussite aussi époustouflante : « Mylène et Laurent, je les adore et les respecte infiniment. D’une intelligence à la Warhol. Ce sont ceux qui comprennent le mieux les mécanismes de ce business, qui sont en meilleure position pour le pervertir, en tirer tous les fruits. Ils crachent dessus tout en faisant cracher le fruit. » 

      Une analyse qui fait penser à une phrase choc de Michel Houellebecq dans La Possibilité d’une île : « Si l’on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric. » Est-ce à dire que réussir à attirer toute la lumière – talent réservé à quelques-uns – passerait par un calcul cynique ? Bien sûr que non. Sinon, la recette serait éventée depuis des lustres. Ce que veut signifier Houellebecq, c’est que, si l’on veut être entendu, il faut exprimer un message suffisamment subversif pour mettre radicalement en question la société. N’oublions pas que c’est en chantant « Je suis une catin » que Mylène a réussi à se faire un nom. Il lui aura fallu bousculer l’ordre bourgeois pour faire fructifier sa popularité.  

      Aujourd’hui, la chanteuse a la réputation d’être richissime. L’est-elle autant qu’on le prétend ? Pas sûr. Mais l’idée qu’on l’imagine à la tête d’une fortune colossale est sans doute loin de lui déplaire. 

Chaque année, son nom apparaît en bonne place dans le top 10 des gains les plus conséquents de la chanson française établi par Le Figaro. En 2001, avec des revenus avoisinant les 10,4 millions d’euros, elle prend même la tête du classement, devant Patrick Bruel et Jean-Jacques Goldman. Le plus souvent, Johnny Hallyday, son pendant masculin, n’est pas loin. En moyenne, les gains de la star s’élèveraient à près de trois millions d’euros par an.  

      Pour autant, nul ne s’est encore risqué à évaluer le montant de sa fortune totale, pratique courante dans le monde anglo-saxon. Tout ce qu’on sait, c’est que Mylène habite depuis peu une résidence huppée dans l’un des quartiers les plus verdoyants de la capitale. Qu’elle a le goût de s’habiller couture et qu’elle ne rechigne pas à traverser l’Atlantique pour assister au vernissage d’un de ses amis artistes. Pour le reste, elle semble avoir peu d’attrait pour les signes ostentatoires de la richesse.

 

     Sans doute faut-il alors la croire sur parole lorsqu’elle chante dans Mylène s’en fout : « Moi mes splendeurs / Sont celles du cœur. » Ce qui compte pour l’épater, ce n’est pas tant la valeur marchande du cadeau qu’on lui offre que la symbolique qu’il représente. Les lys blancs ne sont plus les fleurs les plus onéreuses, ce sont pourtant celles qu’elle préfère. Dans sa chanson, elle se dit plutôt insensible à l’attrait du diamant : « L’éclat du chic / Mylène s’en fout / Le jade est un joyau bien plus doux. » Ce qui est en jeu là, ce sont les valeurs de la bourgeoisie, dans lesquelles la chanteuse ne s’est jamais reconnue. 

Réfractaire aux codes imposés, qu’ils soient esthétiques ou éthiques, elle n’en fait qu’à sa tête, exactement comme lorsqu’elle avait quinze ans, face à sa mère qui regardait, l’air consterné, sa manière de s’habiller. 

      Riche peut-être, mais pas question d’avoir l’esprit étriqué d’une bourgeoise. Fille d’ingénieur, elle connaît bien ce milieu pour y avoir grandi et souffert. « C’est une femme très bien éduquée, m’assure Philippe Séguy. On ne se plaint pas, on ne pleure pas. On reste droite, digne et dure . » De cette éducation, elle garde le meilleur, connaît par cœur les bonnes manières, mais rejette le conformisme qui la fait vomir. C’est plus fort qu’elle, elle ne peut s’y soumettre. Il faut toujours qu’elle se distingue. Ainsi, aujourd’hui, Mylène a beau acheter de nombreuses toiles d’art moderne, elle possède un sens plutôt singulier de la décoration. « J’en ai beaucoup, partout. Non pas sur les murs, je n’accroche pas les tableaux, je les laisse par terre, mais ils sont en revanche toujours encadrés3. » La présence du cadre montre que cette disposition ne doit rien à une quelconque négligence : elle est le fruit d’un esprit contestataire qui ne s’est jamais vraiment assagi. 

    Pour Mylène, faire ses preuves, au moment où elle se lance dans la chanson, signifie d’abord parvenir à gagner sa vie sans rien demander à ses parents. Ce n’est pas simple, d’autant que les droits d’auteur couronnant ses premiers succès vont tarder à atterrir sur son compte en banque. « Quand je l’ai connue, me raconte Elsa Trillat, elle n’avait encore rien touché pour Libertine, alors nous déjeunions dans des restaurants chinois ou des fast-foods. Mylène n’y trouvait rien à redire. À l’époque, elle n’a absolument pas de goûts de luxe. » Bien sûr, sa situation financière va changer brutalement et irréversiblement. Témoin de ce virage, Bertrand Le Page trouvera « sa » chanteuse plutôt à l’aise avec son nouveau statut d’artiste prolifique. « Dans le salon de soixante-dix mètres carrés du nouvel appartement où elle s’installe, à l’époque, elle prend des pauses élégantes sur le canapé. » Quant à ses rendez-vous avec la presse, elle les donne au bar du George-V. 

      Ni cigale, ni vraiment fourmi, la star a engrangé un capital qui la met à l’abri du besoin. Aux yeux de sa famille, qui doutait d’elle, la mission est plus que remplie. Ce dont sa mère, Marguerite, convient volontiers : « Mylène s’est faite toute seule. Elle ne nous doit rien. » Il y a dans cette phrase une évidente fierté, mais aussi l’instauration d’une distance, comme si la chanteuse s’était imposé de réussir sans rien recevoir de ses parents, afin qu’ils ne puissent surtout pas s’approprier une part de son succès.  

    FARMER L’argent, en tout cas, ne lui a jamais fait tourner la tête. Peu de dépenses inconsidérées, quelques coups de cœur assumés, beaucoup de cadeaux spontanés pour ses amis ou ses proches collaborateurs… 

Se faire plaisir, oui. Mais ne jamais fermer à double tour l’horizon du désir. Mylène le sait, pouvoir s’offrir tout ce dont on a besoin ne rend pas heureux. Il faut toujours garder en soi une part d’envies inassouvies, des rêves secrets ou impossibles à réaliser. Cette forme de sagesse lui vient de l’enfance. « Je ne remercierai jamais assez mes parents d’avoir su régler parfaitement le problème de l’argent de poche. J’en avais un peu, mais pas trop. Dans des limites raisonnables qui font qu’on apprécie toujours les choses, qu’il vous reste des désirs. » 

De quoi pourrait-elle bien rêver sans pouvoir se l’acheter ? « J’aimerais beaucoup avoir un Miró, ou un Egon Schiele… Mais c’est impossible ! », lâche-t-elle, mi-frustrée, mi-résignée. Pour acquérir une toile de ces artistes, il lui faudrait en effet dépenser plusieurs dizaines de millions d’euros. Ce qui n’est sans doute pas impossible, mais totalement déraisonnable ! Alors elle se résigne : « Je sais qu’il faudra me contenter d’aller les voir au musée. » Mais elle n’a pas dit son dernier mot. L’essentiel, c’est de continuer à fantasmer, ne pas s’enfermer dans une toute-puissance qui vous déconnecte de la réalité. 

      Prudente, Mylène n’a jamais considéré que son succès était acquis une fois pour toutes. L’argent n’est pas une fin en soi, mais la juste récompense de son travail. Il n’y a aucune raison de le mépriser, pas davantage que de l’idolâtrer. L’idée n’est pas d’accumuler pour accumuler, mais d’avoir conscience qu’il

est le meilleur garant de la liberté que revendique la chanteuse. Quand elle a compris que le succès la plaçait à l’abri du besoin, Mylène a voulu bétonner sa position, se donner les moyens de son indépendance. Il y a dans cette obsession quelque chose qui rappelle le projet professionnel de son père au Québec : construire un barrage suffisamment solide pour retenir les eaux du  Manicouagan. 

      Si Mylène a créé plusieurs sociétés, ce n’est pas tant pour faire du business à tout prix que pour protéger sa liberté artistique. Il fallait faire en sorte que sa maison de disques ne lui dicte jamais ses choix. Combien d’artistes, et non des moindres, ont été contraints de se plier au bon vouloir de leur distributeur, y compris sur le plan musical… Avec la complicité de Laurent Boutonnat, Mylène s’est offert la possibilité de contrôler son destin. On a beaucoup glosé sur la création, en octobre 1989, de Requiem Publishing, société chargée d’éditer désormais ses albums. Était-ce un coup tordu à l’encontre de Bertrand Le Page, qui assurait ce rôle jusqu’alors ? Même si le premier manager de la chanteuse l’a vécu ainsi, il est indéniable qu’une telle décision s’imposait dans l’optique du duo Farmer/Boutonnat d’accroître son indépendance. 

      Le choix des musiciens, mais aussi du studio où les chansons vont être enregistrées puis mixées, n’échappera pas non plus à la vigilance du tandem. Afin de s’assurer une autorité absolue dans la production des albums, Laurent Boutonnat monte Toutankhamon au début de la carrière de sa muse – société dont il a revendu toutes les parts à Polygram aux alentours de 1997. Après les frictions consécutives à l’épopée Giorgino, Mylène crée Stuffed Monkey, en décembre 1993, qui produira tous ses albums à partir d’Innamoramento, mais aussi ses clips. Aujourd’hui, six salariés travailleraient pour cette société. Même si elle continue de déléguer certaines questions à Laurent Boutonnat, qui  demeure son partenaire musical exclusif, la chanteuse est désormais seule maîtresse du jeu. Quant à Polydor, la maison de disques à laquelle elle est demeurée fidèle depuis ses débuts, elle n’est que le distributeur de ses albums. Bien que des accords financiers existent entre les deux partis, Mylène peut donc mettre sur le marché des albums qui lui ressemblent à cent pour cent – ce qui est rare dans le métier.  

     Pour certains, toutefois, la volonté d’indépendance n’explique pas tout : Mylène se serait piquée au jeu du business. Sa réussite financière aurait décuplé son envie de faire fructifier son capital. Sinon, pourquoi aurait-elle créé d’autres SARL que celles strictement nécessaires à la production et à l’édition de ses albums ? Ainsi, s’ajoutant à Requiem Publishing et Stuffed Monkey, elle a fondé deux autres sociétés musicales : Dichotomie, en 2000, et Isiaka, en 2002, cogérée avec Laurent Boutonnat. Pour compléter le tableau, la chanteuse est également à la tête d’une société de production de films publicitaires (Innamoramento), et d’une autre, baptisée ML, qui gère des biens immobiliers. 

Cette diversification, qui s’est accrue avec le temps, semble totalement insoupçonnée à ses débuts. « Pour moi, Mylène s’est complètement transformée, explique Sophie Tellier. À la fin des années quatre-vingts, c’était le papillon qui sort de la chrysalide. Et puis, à partir des années quatre-vingt-dix, elle est devenue vraiment “une femme d’affaires”, quelqu’un de totalement différent. »  

      images (9)Bien sûr, le lancement de la carrière d’Alizée, en 2000, a beaucoup fait pour cette réputation de « working girl ». Et pourtant, au début, tout part d’une seule chanson. Après avoir lu le roman de Nabokov, la chanteuse écrit le texte de Moi… Lolita sur une musique dansante de Boutonnat. Tous deux sentent intuitivement le potentiel du titre, mais Mylène n’a plus l’âge de l’héroïne, quinze ans. C’est alors que le tandem décide de faire appel à une autre interprète. Repérée lors d’un passage à « Graines de stars », Alizée, petite brune au regard piquant, va être approchée. Aussitôt commercialisée, la chanson devient un succès colossal. Tube de l’été 2000, comparable sur le plan des ventes au triomphe de Désenchantée neuf ans plus tôt, Moi… Lolita fera, en outre, une carrière internationale comme n’en a jamais connu aucun titre de Mylène : en quelques semaines, Alizée fait un tabac aux Pays-Bas, en Italie, en Espagne, en Angleterre, et surtout au Mexique, où elle devient une star. 

      Préparé dans la précipitation – alors que Mylène est en pleine tournée – et produit par Requiem Publishing, l’album Gourmandises sort dans la foulée, le 28 novembre. Pour en écrire les paroles, la chanteuse a longuement conversé avec sa jeune protégée. Les ventes hexagonales seront au rendez-vous, mais n’atteindront pas le million d’exemplaires, chiffre auquel Mylène semble, elle, abonnée pour chacun de ses albums. En 2003, un second opus naîtra de cette collaboration fructueuse, Mes Courants électriques, édité cette fois par Isiaka. 

Mylène s’y investit pleinement, et pas seulement en signant les textes des chansons. C’est elle qui aurait eu l’idée de l’escarpin géant dans lequel Alizée semble trouver refuge sur la pochette. Elle dessine également certaines tenues portées par la Lolita lors de ses passages très remarqués à la télévision et l’aide à répéter les chorégraphies. 

      Malgré tout, le single J’en ai marre ne parvient pas à tirer l’album vers les sommets. Et le spectacle qui suit, pourtant cornaqué avec soin par Laurent Boutonnat, ne remporte pas un franc succès. C’est à la suite de ces résultats mitigés que la collaboration cessera, d’un commun accord, entre l’écurie Farmer et la jeune Corse. 

      Entre-temps, la Lolita a rencontré l’homme de sa vie, Jeremy Châtelain, musicien qui participa à la Star Academy, l’a épousé à Las Vegas et a donné naissance à une petite fille. Elle veut voler de ses propres ailes, ce qu’elle fera en auto-produisant son troisième album, Psychédélices, en 2007 – ses parrains lui ayant cédé la marque Alizée, leur propriété, pour un euro symbolique. Un retour en demi- teinte dans l’Hexagone, qui permet cependant à la brunette de retrouver son public d’Amérique latine. Et malgré toutes les questions des journalistes cherchant à jeter de l’huile sur le feu quant à ses relations avec Mylène Farmer, elle n’aura que des mots pleins de reconnaissance pour celle qu’elle regarde comme une marraine. « Elle m’a tout appris », dira-t-elle, mettant fin à une polémique autour d’une chanson, Idéaliser, censée être un portrait au vitriol de l’idole. 

   

     Voilà comment la parenthèse Alizée s’est refermée pour la productrice Farmer. Depuis, on a beaucoup glosé sur ses velléités de lancer d’autres artistes, afin de pouvoir quitter la scène un jour sans cesser de tirer les ficelles du métier. Hélas ! pour l’heure, Mylène n’a pas eu la main vraiment heureuse. 

Elle a produit un groupe de musique électronique, Good Sex Valdes, qui a sorti un single, You, dans unerelative indifférence. Via sa société Dichotomie, elle a également poussé le titre de Christia Mantzke, I’m not a boy en 2001, sans qu’il rencontre le succès escompté. Aura-t-elle davantage de réussite avec le générique du dessin animé Drôle de Creepie, sorti en septembre 2008, et interprété par la jeune Lisa, la fille de Michel, son frère cadet ? Trop tôt pour le dire.  

     Évidemment, sa réputation de femme d’affaires a encore gagné du terrain depuis qu’on a appris que Mylène avait déposé une marque, Lonely Lisa, en septembre 2007, à l’Institut national de la propriété audiovisuelle. Utilisant comme logo l’héroïne de son conte illustré, Lisa-Loup et le conteur, paru en 2003, elle donne la liste des différents produits qui pourraient être estampillés de ce label. Articles de papeterie, papiers peints, linge de maison, vaisselle, mais aussi jouets, bijoux et vêtements. Des fausses pistes destinées à brouiller le jeu ? Dans une interview au magazine Têtu, elle livre une clé mettant un terme à Atoutes les supputations : « Lonely Lisa donnera naissance à un site Internet communautaire dans les prochains mois. »  

     Pour celle qui a toujours refusé de créer un fan-club officiel, ce projet semble particulièrement bien ciblé : ses fans sont nombreux à participer aux innombrables forums qui lui sont consacrés sur la Toile. 

Un site communautaire serait un moyen idéal de fédérer ces énergies tout en permettant à chacun de s’exprimer. Une fois de plus, Mylène montre qu’elle fourmille d’idées en tous genres, en dehors même de son métier. Revendiquer une œuvre digne de ce nom, singulière et sans concessions, ne l’empêche pas de posséder un sens aiguisé du marketing. Bref, elle est la preuve vivante qu’on a souvent tort d’opposer, comme des entités inconciliables, l’artistique et le commercial. 

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

Publié dans MYLENE par H.ROYER | Pas de Commentaire »

« Je m’ennuie » s’écrie Mylène

Posté par francesca7 le 17 octobre 2015

 

 

   FARMERIEN  Rosy Ryan s’ennuie dans son Irlande natale. L’homme qu’elle a épousé, Charles Shaughnessy, et qui fut naguère son instituteur, ne comble pas le vide de son existence. Pour elle, qui rêve de devenir quelqu’un d’autre en basculant dans un ailleurs, la nuit de noces a un goût d’inachevé. Confrontée à la monotonie du quotidien, elle ignore la cause de son insatisfaction. Son mari a beau être attentionné, il ne voit pas l’attente que Rosy nourrit en secret, cet éveil des sens dont elle soupçonne qu’il pourrait faire d’elle quelqu’un d’autre. Elle s’en confesse au pasteur Collins, qui la réprimande : elle s’est trouvé un bon époux, sa santé est excellente et le couple ne manque pas d’argent, alors que demander de plus ? « Il doit bien y avoir autre chose », réplique-t-elle, insoumise. Nous sommes en 1916 et cette liberté d’exprimer ses émotions passe pour de l’insolence. Rosy rêve d’un orage qui la rendra enfin vivante. Il survient en la personne d’un jeune officier anglais, le major Randolph Doryan, aussi séduisant que ténébreux, qui devient son amant. Mais cette passion dévorante causera la perte de la jeune femme. Pour avoir couché avec l’ennemi, elle va être lynchée et tondue en public. Quant à l’officier dont elle est amoureuse, il est acculé au suicide. Finalement, Rosy et son mari quitteront le village sous les huées des badauds. L’Irlandaise a vaincu son ennui, mais elle en a payé le prix fort.

 

     C’est le réalisateur David Lean qui, en 1970, a porté à l’écran cette histoire qui fait songer à celle d’Emma Bovary, sous le titre La Fille de Ryan. Un film méconnu qui n’a pas rencontré un succès comparable à Lawrence d’Arabie ou au Docteur Jivago, mais qui s’impose comme le film du réalisateur anglais que Mylène préfère. Elle le cite d’ailleurs dans L’Amour naissant : « Ma vie comme / La fille de Ryan. » Avec le recul, il semble indiscutable également que l’œuvre ait inspiré Laurent Boutonnat dans l’écriture de Giorgino. Sans doute Mylène s’est-elle identifiée au personnage de Rosy Ryan, à ce sentiment d’incomplétude qui l’étreint. En tout cas, l’ennui s’impose comme un thème récurrent dans l’univers farmerien. 

     Je m’ennuie, fredonne la chanteuse sur l’album Point de suture, étirant la dernière syllabe, non sans ironie, comme le ferait une enfant capricieuse exigeant que son entourage la divertisse. On songe à la toute-puissance des rois de France dans l’imagerie populaire, à leurs bâillements devant les numéros de saltimbanques qui les laissent indifférents. Est-ce la star ou bien la femme qui s’ennuie ? Un peu des deux, sans doute. D’une certaine façon, pour l’adolescente, tout a commencé par là. On trouve le temps long, on se dit qu’on désire une autre vie que celle que vos parents vous présentent, malgré eux, comme un modèle, et qui sert au contraire de repoussoir. 

     Quant à la star, son ennui peut provenir de l’immense vide qui succède au vertige éprouvé lors d’un concert, par exemple. Plus l’exaltation a été forte, plus ce sentiment risque d’être redoutable. « Pourquoi remonter sur scène trois ans après vos derniers concerts à Bercy ? » demande à Mylène le journaliste Jérôme Béglé. « Parce que je m’ennuie ! répond-elle. J’ai besoin de réinventer ma vie. » Et la chanteuse de citer Pascal : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans divertissements, sans passions, sans affaires. »

 

     Fort heureusement, l’oisiveté n’est pas dans son tempérament. Ainsi, à l’automne 2008, entre la promotion de son nouvel album, la conception des clips qui accompagneront la sortie des singles extraits et, surtout, la préparation de la tournée qui la conduira, en septembre 2009, au Stade de France, il y a fort à parier que Mylène ne va pas trouver le temps de s’ennuyer. « Le métier que je fais me convient parfaitement, il se passe toujours quelque chose, je ne m’ennuie jamais», déclarait-elle déjà à l’époque de Libertine. 

      En attendant, elle le chante sur tous les tons, mais sans gravité aucune, comme le souligne la rythmique ultra-light concoctée par Boutonnat : « Je m’ennuie / Un néant béant / Petite nausée / Temps dilué / À l’infini. » Au passage, la chanteuse s’amuse même à fleurir la fameuse formule de La Motte- Houdar : « L’ennui naquit un jour de l’uniformité » devient, dans sa bouche, « L’ennui naquit un jour gris / D’une uniformité que je / Sais invincible. » Pour elle, ce sentiment provient d’une difficulté à apprivoiser la temporalité. Toucher du doigt la sérénité, n’est-ce pas parvenir à faire corps avec l’instant, l’épouser dans une adéquation parfaite ? Or, bien souvent, nous n’arrivons pas à vivre le présent parce que, comme l’a écrit avec justesse saint Augustin, nous sommes parasités par le passé et obsédés par l’avenir.

 

      « Le temps n’est pas mon ami, explique Mylène. Quand il est trop long, je m’ennuie. Quand il est trop court, je m’angoisse. » D’où cette oscillation entre deux sentiments extrêmes, aussi inconfortables l’un que l’autre : « Me balancer / De la tourmente à l’ennui. » Fort heureusement, si la mélancolie est un état paralysant qui n’inspire que le repli sur soi plaintif, l’ennui cherche toujours une échappatoire. Il porte en germe une explosion salutaire qui libère l’énergie et invente une issue à l’insupportable routine. 

Bref, il est moteur : c’est un état qui pousse à l’action, au mouvement. Déjà, dans L’Instant X, la chanteuse abordait cet état où l’être s’englue dans l’attente de l’équation magique qui lui permettra de quitter sa torpeur. 

      Dans L’Âme-Stram-Gram, c’est le plaisir sous toutes ses formes qui est envisagé comme sortie de secours. « Partager mon ennui le plus abyssal / Au premier venu qui trouvera ça banal », entonne Mylène avant se suggérer, avec force calembours cryptés, des pratiques sexuelles nombreuses et réjouissantes.

Dans la littérature du marquis de Sade, qui l’a beaucoup inspirée, conversations philosophiques et tableaux érotiques alternent avec un bel équilibre. L’ennui est d’ailleurs souvent le déclic qui permet de basculer de l’un à l’autre. 

Dégénération explore cette thématique avec force, ajoutant une dimension collective là où Mylène se contentait de ne parler qu’en son nom propre dans L’Âme-Stram-Gram. « J’sais pas moi / Mais faut que ça bouge », dit-elle au milieu de la chanson, exhortant ses frères humains à se réveiller de leur « coma », qui est aussi un « trauma ». Entendez pas là : la vie ne nous donne pas d’autre choix que d’avancer, de passer du « statique » à l’« extatique ». Secouer l’ennui pour retrouver le désir, n’est-ce pas au fond nous remettre en contact avec la libido, qui est notre énergie fondamentale ? La thérapie par le sexe, rien de tel pour réamorcer l’appétit de vivre. 

     30016112686-5146D’une manière générale, d’ailleurs, tout l’album Point de suture semble décliner l’idée du mouvement. Mylène le confie en interview : « On commence par l’ennui, puis vient le temps du Sextonik. » Les arrangements électro-pop, le nombre plus élevé que d’ordinaire de titres up-tempo, qui prennent largement le pas sur les ballades mélancoliques, n’y sont sans doute pas pour rien. La chanteuse veut Réveiller le monde, rien de moins : « Ouvrir les portes / Diminuer l’obscurité. » Celle qui ne jurait que par l’hiver se prend à « Rêver d’un autre été ». Plus adolescente que jamais, elle appelle de ses vœux l’avènement d’un « droit d’aimer » au fronton d’une nouvelle République du cœur. 

     Un message mièvre, plein de bons sentiments ? C’est ce que certains commentateurs n’ont pas manqué d’insinuer. Pourtant, si le fond n’est pas très novateur, la star parvient à renouveler la forme, mêlant habilement ses états d’âme et l’état du monde. « Révolus les mondes / Sans une révolution », chante Mylène, qui sait mieux que quiconque qu’on ne survit pas si l’on n’accepte pas de faire sa propre révolution. Elle semble avoir fait sienne cette formule de Nietzsche : « Le serpent périt lorsqu’il ne change pas de peau. » 

      Combattre l’ennui, pour elle, revient aussi à refuser le ronronnement dans son approche de la scène. Chaque fois c’est un défi nouveau, chaque fois elle met la barre plus haut. Et le public ne s’y trompe pas : sûr que Mylène va se surpasser, il achète ses places à l’aveugle, plus d’un an avant l’événement.

Comment a-t-elle réagi face au raz-de-marée sur les billets pour le Stade de France auquel on a assisté au printemps 2008 ? « L’immense bonheur que le public m’a procuré en se manifestant de cette manière m’a d’abord fait verser quelques larmes… et s’est bientôt transformé en une angoisse terrible ! Peur de décevoir. J’ai gravé dans mon cœur l’énergie transmise par seize mille Personnes tous les soirs à Bercy, et je sais le cadeau qui m’est fait pour le Stade de France et la tournée. Pourvu que mon cœur ne lâche pas ! » 

      Toujours cette oscillation… Mylène n’y échappe pas. Sauvée de l’ennui par la perspective du défi scénique, elle bascule aussitôt dans l’autre volet de sa personnalité : cette angoisse qui la tient éveillée des nuits durant, imaginant les moindres détails de son prochain spectacle avec un compte à rebours terrifiant qui résonne dans sa tête. Pourtant, cette fois, loin de la mélancolie narcissique, il s’agit d’un sentiment productif, lié au désir d’impressionner ceux qui l’aiment, à l’idée d’un plaisir partagé.  

      Rosy Ryan s’ennuie dans son Irlande natale. Seule face aux quatre-vingt mille spectateurs du Stade de France, elle s’ennuierait sans doute beaucoup moins. 

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008


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