MYLENE FARMER Dans la main d’Isis

Posté par francesca7 le 3 octobre 2015

 

 MYLENE ISIS

     Juillet 2000. Les lecteurs de Voici sont sous le choc en achetant leur magazine. Sous une photo de Mylène, tout sourire et très pulpeuse, on peut lire ce titre : « Enceinte. » Un incroyable scoop qui met la planète people en émoi. Dans les pages intérieures, l’article, fort élogieux, relate le long cheminement qui a conduit la chanteuse à prendre la décision d’accueillir la vie en son sein. Quelques jours plus tard, la bonne nouvelle est également annoncée dans Ici Paris. À trente-huit ans, la rouquine semble avoir franchi le cap de la maternité.

     Les fans, pourtant, sont sceptiques. Ils ont un peu de mal à imaginer leur idole au milieu des couches et des biberons. Trop beau pour être vrai ? Sans doute, puisque ce scoop se révélera être un canular. Comment le magazine Voici, dont on sait la fiabilité des sources, a-t-il pu diffuser une telle information sans la vérifier ? La légende veut que Mylène soit elle-même à l’origine de ce faux scoop. Furieuse que certaines fuites aient filtré sur sa carrière, notamment sur la scénographie du « Mylenium Tour », au risque de gâcher l’effet de surprise, elle aurait soufflé ce mensonge à des membres de son entourage afin de pouvoir remonter la filière.

 

     L’information, d’ailleurs, n’est pas totalement absurde, si l’on se fie aux déclarations de Mylène à l’époque. Longtemps, ses angoisses l’ont empêchée de se projeter dans la maternité. La peur de voir modifier son corps, aussi, sans doute. Pourtant, dès le milieu des années 90, l’idée d’être maman n’est plus appréhendée avec le même refus catégorique. « Jusqu’à il y a encore très peu de temps, cette idée de me prolonger à travers un être me terrifiait. J’ai toujours eu très peur de retrouver en cet enfant des facettes de moi-même que je n’aimais pas. J’ai toujours eu l’impression que je ne saurais pas l’aimer. Je ne me sentais ni la force ni l’espoir ni la capacité d’élever des enfants. Mais, à présent, la prolongation de moi m’est enfin devenue tolérable. Aujourd’hui, effectivement, je crois que j’aimerais avoir un enfant. » Un aveu détonnant qui semble indiquer qu’une décision est prise.

     Pourtant, il ne suffit pas d’avoir fait le chemin dans sa tête pour tomber enceinte. Contrairement à une Madonna qui, à l’aube de la quarantaine, angoissée à l’idée de ne jamais être mère, décide de planifier deux grossesses au milieu d’un agenda plus que surbooké, Mylène ne portera sans doute jamais d’enfant. Elle ne connaîtra pas ces sensations uniques de la vie qui grandit en soi, ce mélange  d’inquiétude devant son propre corps qui se transforme, et d’allégresse, lorsque l’enfant bouge, dans une forme de communication fusionnelle avec celle qui l’accueille en son ventre.

     Faut-il déplorer que Mylène n’ait pas été mère ? La réponse n’appartient qu’à elle seule. On peut être une femme accomplie sans pour autant être mère, évidence qu’elle incarne à merveille. En revanche, il est indéniable que la maternité donne accès à une dimension de la réalité qu’il est impossible d’imaginer si on ne l’expérimente pas soi-même. La chanteuse a caressé cette idée avec bienveillance.

Déjà, ce n’est pas rien. Cela suppose un long travail d’acceptation de sa part d’ombre.  

  Lorsqu’on écoute ses albums, il est frappant de constater à quel point la symbolique maternelle est présente. Il suffit de prêter attention à son plus grand tube, Désenchantée, pour s’en convaincre. « À quel sein se vouer / Qui peut prétendre / Nous bercer dans son ventre », fredonne Mylène, comme si elle se trouvait dans la position d’une orpheline. Le fait que le mot « saint » ait été remplacé par son homonyme « sein » n’est, bien entendu, pas anodin. Au fond, le désenchantement que la chanteuse porte en elle provient de ce qu’elle ressent comme une absence maternelle. « Enfant, je cherchais vainement un lieu où me blottir. Un cocon291 », dira-t-elle, confirmant le sentiment d’insécurité qui l’angoisse. Lorsqu’il se sent perdu, c’est dans les bras de sa maman qu’un jeune enfant se réfugie. Tout simplement parce qu’il retrouve symboliquement le « cocon » qui fut le sien durant la période où il nageait en toute quiétude dans un ventre douillet. Ce contact charnel est essentiel pour son développement futur : c’est la base sur laquelle se forge la confiance en soi, indispensable carapace face au monde extérieur. 

    MIMI

     Puisqu’elle a le sentiment de n’avoir pas été suffisamment protégée, la chanteuse va bâtir son propre « cocon ». La scénographie du « Mylenium Tour » va lui en donner une magnifique occasion. On se trompe lourdement si l’on voit dans la statue gigantesque d’Isis, qui sert de décor à la tournée, l’expression de quelque délire mégalomaniaque. Mylène ne se prend absolument pas pour la déesse égyptienne : entre les deux femmes, c’est un rapport de filiation qui s’instaure. Le programme du spectacle ne laisse d’ailleurs aucune ambiguïté sur ce point. La chanteuse y écrit : « Isis, seule et fière, mère de la nature vivante, est aussi messagère de la vie, inlassable foyer de résurrection et d’indulgence profonde. » C’est donc parce qu’elle incarne la figure maternelle qu’elle a été choisie comme symbole éloquent pour la tournée.

     Soudain, tombe l’immense voile bleu masquant la scène. La tête de la déesse apparaît, rougeoyante, se redresse, puis se fend en deux. Alors la silhouette de Mylène se dessine, déployant ses ailes transparentes. Elle reste un moment suspendue dans l’air, avant d’atterrir dans la main d’Isis, tandis qu’on entend résonner les chœurs africains de la chanson Mylenium. Bouleversante entrée en scène, qui évoque sans ambiguïté la naissance. Incommensurable quête d’amour maternel, aussi. À la fin du spectacle, comme pour boucler la boucle, la chanteuse se love en position fœtale dans la paume de la statue, qui remonte doucement. Elle s’en remet à la déesse, s’abandonne à son pouvoir de mère, celui de panser les maux qui la rongent.

     Car Isis n’est pas seulement, dans la mythologie égyptienne, la matrice, ou encore la coupe féminine qui reçoit le principe masculin. En tant que magicienne ayant ramené son époux Osiris à la vie, elle est aussi déesse guérisseuse et protectrice des enfants. Jadis, les malades portaient d’ailleurs parfois des amulettes à son effigie. Quant à son rôle maternel, il est attesté, notamment à l’époque romaine, par de nombreuses représentations de la déesse donnant le sein à son fils Horus. Non contente d’accomplir le mystère de la vie, elle protège et nourrit l’enfant qu’elle a vu naître.

     Ce n’est sans doute pas un hasard si cette scénographie a été conçue à l’époque, semble-t-il, où Mylène était le plus taraudée par la question de son éventuelle maternité. Chaque soir, la chanteuse rejoue sa propre venue au monde, comme pour se donner la chance de repartir sur de nouvelles bases, ressentir cet amour qui lui a tant manqué. La salle, d’ailleurs, sent confusément que l’esprit du spectacle diffère radicalement de celui de la tournée précédente : la Mylène triomphante qui cherchait à vamper le spectateur s’est muée en une femme qui n’hésite pas à exhiber une immense fêlure. C’est un cadeau extraordinaire qu’elle offre au public, dont l’amour prend, à cette occasion, un visage maternel. La foule devient cette main dans laquelle elle se recroqueville pour sentir un peu de chaleur.

 

      À partir de ce spectacle, qui a des allures de thérapie pour la chanteuse, tout s’éclaire. Certaines chansons, qu’on croyait adressées à un hypothétique prince charmant, désespérément absent, sont en réalité un grand cri d’amour en direction de cette mère qui n’a pas su offrir l’affection attendue. Ainsi, lorsque Mylène chante « Besoin d’un amour XXL », poussant sa voix dans les aigus, on comprend que ce qui l’empêche de vivre la passion amoureuse dévorante est un vide ressenti au fond de son cœur. Dans Le Choc amoureux, Francesco Alberoni explique que l’état amoureux est la reproduction du lien fusionnel archaïque entre la mère et le nourrisson. Comment pourrait-il exister si cette relation première n’a pas eu lieu ?

      1996-05-gDans ces conditions, devenir mère n’est pas une mince affaire. Comment donner à un enfant ce qu’on n’a pas reçu soi-même ? De toute façon, Mylène n’aura plus à se poser la question. La vie en a décidé autrement. Malgré tout, des circonstances tragiques vont lui donner l’occasion de nouer des contacts privilégiés avec le monde de l’enfance. En octobre 1996, la famille Gautier doit affronter un nouveau drame : Jean-Loup, le frère aîné de Mylène, trente-six ans, circule à rollers lorsqu’une voiture le heurte de plein fouet. Il mourra durant le trajet vers l’hôpital Foch de Suresnes où on le conduit d’urgence. En pleine tournée, Mylène, très affectée, va sobrement dédier « à Jean-Loup » le film du « live à Bercy » réalisé par Laurent Boutonnat et François Hanss.

      Surtout, la chanteuse va se montrer très présente pour sa jeune nièce Clémence, fille de son frère Jean-Loup, soudain privée de papa. Telle une marraine bienveillante, elle veille sur elle. En 2005, alors que Laurent Boutonnat cherche une actrice de douze ans pour incarner le personnage de Lina enfant dans son nouveau film, Jacquou le croquant, Mylène lui recommande d’auditionner sa petite protégée. Et Clémence décroche le rôle ! Un début de carrière prometteur, que sa jolie tante entend bien encourager. Il n’est pas de baume plus réconfortant aux douleurs que nous traînons du passé que le sourire d’un enfant. 

Désormais, Mylène le sait. Elle n’a pas besoin d’être mère pour goûter cette certitude.

 

 Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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