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Créer une image réussie de MYLENE

Posté par francesca7 le 5 septembre 2015

 

 

   Mylène réussie   Le paradoxe vaut d’être souligné : Mylène Farmer est la première artiste de variétés à avoir autant misé sur l’image que sur la musique. Certes, il existe un son « Boutonnat », reconnaissable entre tous, un sens des mélodies imparables qui accrochent l’oreille dès la première écoute. Mais cette manière de composer se rattache elle-même à un univers cinématographique. Un cas unique dans l’Hexagone, qui s’explique par la configuration unique de la rencontre entre la muse et son Pygmalion. Rien d’étonnant, au fond, à ce que deux êtres qui rêvent de cinéma s’attellent au même but : créer une image qui marque les esprits.

      Selon la formule bien connue de Gainsbourg, la chanson n’est qu’un art mineur. Afin de l’élever à un niveau où elle transcende son destin éphémère, Laurent Boutonnat ne cache pas son ambition : « Une chanson, c’est bien, mais c’est quelque chose de très simple. Travailler autour de ça, l’image et tout ce que ça comporte, c’est passionnant », affirme-t-il dès 1986. À l’origine même, le clip remplit une double fonction : il est le support promotionnel d’un titre et participe à l’élaboration de l’image, à plus long terme, de l’artiste. Aux États-Unis, Michael Jackson l’a bien compris, lui dont l’album Thriller cartonne dans le monde entier en 1983 grâce à l’impact du court-métrage fantastique de John Landis. En France, seuls Mylène et Laurent vont méditer la leçon.

      « J’aime travailler sur le long terme, sur une image qu’on pourrait qualifier de mythique », explique Mylène. Avant d’ajouter : « L’illustration en images des paroles d’une chanson est une chose, mais on peut aussi en faire un clip original tout en pensant à l’instrument promotionnel qu’il représente. » Une approche d’un nouveau genre qui nécessite un travail à part entière. Tandis que la plupart des artistes de l’époque semblent improviser leurs vidéos, celles de Mylène reposent sur l’écriture d’un scénario original et la participation d’une équipe technique issue du septième art.

      Boutonnat le confirme : « Le clip a aussi la fonction d’un spot publicitaire. Et dans la conception même, il faut savoir en tenir compte, tout en sachant que cela peut être une œuvre cinématographique. Tout cela nous met dans une position bâtarde, y compris dans les négociations que l’on a avec les gens de la télévision et du cinéma, qui eux non plus ne savent pas trop comment l’appréhender. » Pas facile, en effet, de trouver des financements pour ces véritables courts-métrages qui réclament des budgets conséquents. À ses débuts, Mylène ferait presque pleurer dans les chaumières : « Nous investissons nos propres deniers dans ces clips, préférant manger des pâtes tous les jours et nous offrir ce genre de création. » Il s’agit bien d’un investissement en effet, un pari sur le long terme, assumé comme tel.

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     Ce qui est rare est cher, dit-on. Pour parvenir à un résultat à la hauteur de leur exigence, Mylène et Laurent ne vont pas lésiner sur les moyens. Dans le tiercé des clips les plus onéreux pour un artiste français, la chanteuse rousse règne sans partage. Jugez plutôt : neuf cent mille euros pour L’Âme-Stram-Gram, six cent mille euros pour California et quatre cent cinquante mille euros pour la vidéo de Pourvu qu’elles soient douces. Bien entendu, aucune maison de disques ne se risquerait à financer des œuvres aussi coûteuses. C’est encore plus vrai aujourd’hui, avec la crise du marché du disque.

     Malgré tout, par le biais de sa société Stuffed Monkey, créée en 1993, Mylène continue de s’offrirces écrins si précieux pour sa légende, et que ses fans savourent avec délectation. Ainsi, pour Dégénération, fer de lance de son nouvel album, sorti le 25 août dernier, elle revient avec une vidéo truffée d’effets spéciaux digne de ses débuts : une trentaine de comédiens et une troupe de danseurs ont été mobilisés près d’une semaine à Prague, sous la houlette de Bruno Aveillan, réalisateur venu du monde de la publicité.

      Attirer l’attention, ce n’est pas seulement proposer des œuvres de qualité, c’est faire bouger les lignes, sortir du formatage traditionnel. Ainsi les clips de Mylène Farmer sont-ils exceptionnels par leur durée. Laurent Boutonnat, boulimique d’images, en est le responsable direct : filmer est une telle jouissance que le cadre d’une chanson d’à peine quatre minutes lui semble trop étroit. Le record historique va être atteint avec Pourvu qu’elles soient douces : 17 minutes 52. Un choc dans le paysage culturel de l’époque. Mais de nombreuses autres vidéos se caractérisent également par leur longueur inhabituelle, comme si la chanson se pliait aux impératifs du scénario, et non l’inverse. Dans l’ordre décroissant : Tristana (11 minutes 33), Libertine (10 minutes 53), Désenchantée (10 minutes 12), Sans contrefaçon (8 minutes 53), L’Âme-Stram-Gram (7 minutes 50), Plus grandir (7 minutes 32), Regrets (6 minutes 17), ou encore Sans logique (5 minutes 37).

      Ce qui caractérise ces productions, c’est qu’elles se réfèrent au cinéma, s’inscrivent par leurs scénarios et leur esthétique dans une temporalité imaginaire. Génériques soignés, choix du format cinémascope, diffusion de plusieurs clips en avant-première dans certaines salles obscures : tous ces ingrédients font de Mylène Farmer une héroïne de fiction davantage qu’une chanteuse. Avec Libertine et Pourvu qu’elles soient douces, elle a imposé une image forte et ne changera jamais de cap. Même lorsqu’elle demande à des réalisateurs étrangers et plutôt pointus comme Abel Ferrara, Marcus Nispel,Ching Siu-tung (très réputé à Hong Kong), ou à l’Espagnol Augustin Villaronga de travailler avec elle, elle reste en dehors des modes. Comme une alternative au présent.

 

      Créer une image, c’est aussi faire appel à des photographes qui vont sublimer la beauté naturelle de Mylène. Laissant derrière elle les clichés de ses débuts, où elle posait tout sourire, dans des vêtements trop larges, la chanteuse veut s’entourer de talents d’exception. C’est ainsi que Christophe Mourthé est approché par Bertrand Le Page. « À vingt-quatre ans, j’ai l’habitude de façonner des “égéries” pour en faire des femmes très glamour, des icônes106 », dira-t-il. Tel est l’enjeu de son travail, en effet. Et ce doux jeune homme au regard bleu va y parvenir en nouant une complicité de tous les instants avec la chanteuse.

Grâce à lui, Mylène se livre comme jamais face à l’objectif. Il sera le premier à fixer sur pellicule une image intemporelle qui colle parfaitement à son modèle. En noir et blanc ou en couleurs, ses portraits façon Angélique, marquise des anges restent parmi les plus réussis.

      Durant deux ans, Mourthé travaille presque exclusivement pour l’écurie Farmer. D’autres photographes prendront le relais : Elsa Trillat, à qui l’on doit la pochette mythique de l’album Ainsi soit  je, puis Marianne Rosenstiehl, qui restera longtemps la collaboratrice attitrée de Mylène. Des clichés noyés de lumière, où la star semble de plus en plus irréelle, beauté diaphane aux traits effacés. Un regard quasi absent, qui fixe rarement l’objectif en face, comme par pudeur. Quand on lui demande pourquoi les portraits qui sont faits d’elle sont systématiquement surexposés, la chanteuse répond par une jolie pirouette : « J’ai toujours en moi le conflit entre l’ombre et la lumière107. »

      Depuis le milieu des années 1990, c’est Claude Gassian qui bénéficie de la confiance de Mylène.

images (2)Présent sur de nombreux tournages de clips, dont celui de Dégénération, il s’est vu confier la mission délicate de fixer pour l’éternité les concerts de la star. Mais cette fidélité n’empêche pas quelques incartades dans d’autres univers. Consciente que son statut lui permet de tutoyer les plus grands, Mylène ne se prive pas, désormais, de faire appel aux grands noms de la profession.

      En 1995, elle contacte Herb Ritts afin de lui proposer de signer le visuel de l’album Anamorphosée. Une seule rencontre a lieu, le 25 août de la même année. Ce jour-là, tandis que Marcus Nispel tourne, à Philmore, les dernières séquences du clip de XXL avec les figurants, Mylène pose devant l’objectifd’Herb Ritts, dans un studio de Los Angeles, à une centaine de kilomètres. Dans les années qui suivent, elle s’offrira les services de Marino Parisotto Vay, Ellen von Unwerth, Dominique Issermann, ou encore le légendaire Peter Lindbergh. Avec, toujours, une constance dans la démarche : elle contacte un photographe après avoir repéré son travail.

 

      Élaborer une image qui tranche avec le tout-venant, quand on possède le tempérament perfectionniste de Mylène, c’est aussi soigner le design de tous les supports proposés au public. Dès1991, la chanteuse confie l’habillage de ses productions à un spécialiste en design graphique, Henri Neu. À partir de cette date vont fleurir divers objets destinés à renforcer la réputation, déjà très élitiste, de la star : promos de luxe envoyées à la presse, objets divers et variés – peignoir, fer forgé, statues, enveloppes épaisses –, qui alimentent un véritable phénomène de collection. « Mylène s’investit beaucoup dans le design de tout ce qui sort, explique Henri Neu. Elle ne le fait pas seulement par conscience professionnelle, mais aussi parce qu’elle adore ça. Elle a toujours aimé le graphisme et la peinture. Notre travail est très complémentaire et, comme il n’y a pas de réelle contrainte de la maison de disques, c’est vraiment passionnant de pouvoir tout construire de A à Z. »

      Les supports dont il se montre le plus fier ? Le CD promo de California, avec la silhouette de la star qui se soulève, ou encore l’enveloppe de velours de Je te rends ton amour, contenant un CD en forme de croix. Au départ, Mylène et Laurent ne lui ont pas demandé de concevoir des « objets promotionnels aussi fous ». Séduits par sa créativité, ils l’ont néanmoins encouragé à « poursuivre dans cette voie ».

téléchargementPour réaliser le titre Innamoramento, par exemple, Mylène lui suggère, un an avant la sortie de l’album, de réfléchir à tout ce que peut lui inspirer ce vocable aux résonances infinies. « Dans ce mot, j’entends le “mento” qui donne son impulsion et son rythme à la vie, mais aussi “amen”, “mort”, “amor” – l’amour – et “innamor” – le désamour. De même, le filet qui relie les deux représente à mes yeux les mouvements réciproques entre la vie et la mort. »

     On le voit, rien n’est laissé au hasard. Et même si certains fans de la première heure, nostalgiques des fresques signées Boutonnat, ont trouvé les vidéos de l’album Avant que l’ombre… un peu en retrait dans sa clipographie, on doit reconnaître que Mylène n’a pas dévié de sa trajectoire. Depuis ses débuts, elle n’a jamais lâché prise sur l’image. Au contraire, plus sa carrière a avancé, plus elle a exercé un contrôle strict sur tout ce qui la concerne. La récompense de cette exigence, c’est qu’elle n’a à rougir de rien de ce qui jalonne son parcours artistique. Qui d’autre, dans le métier, pourrait en dire autant ?

 Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Pourvu qu’elle soit ROUSSE

Posté par francesca7 le 4 septembre 2015

 

 MYLENEFARMER POP

      Une chevelure. Lumineuse, rougeoyante, incandescente. Un signe de ralliement. Un panache roux.

Sur certaines photos d’elle, de dos, cette cascade abricot suffit à suggérer sa présence. Dans le livret de l’album Avant que l’ombre… , signé Dominique Issermann, le visage n’apparaît jamais en totalité. La plupart du temps, il est masqué par cette chevelure, reconnaissable entre toutes, qui s’impose comme une signature. Et qui permet de poursuivre la partie de cache-cache engagée avec le public il y a longtemps déjà.

      Rarement une artiste aura été à ce point liée à une couleur de cheveux. Et pourtant, Mylène n’est pas née rousse. Lorsqu’elle débute dans la chanson, ses cheveux sont châtains. Même s’il s’agit, selon elle, d’une « erreur de la nature », force est de constater que cette métamorphose a contribué à forger la légende Farmer. « Une chanteuse, ce n’est pas châtain. C’est blond, brun ou roux. Il faut trancher dans le vif, donner une couleur, une marque, une griffe. » Bertrand Le Page sait de quoi il parle. Au milieu des années 1980, une certaine Jeanne Mas, toute de noir vêtue, squatte le sommet des charts avec une panoplie de brune incendiaire et des chansons qui décoiffent. Un succès fulgurant dont rêve le manager pour sa protégée. « En 1984, la star du moment qui nous impressionnait tous, y compris Mylène, c’était Jeanne Mas95 », confiera le manager. De fait, l’interprète de Toute première fois a pris une sérieuse longueur d’avance. Sûre d’elle, maquillée à outrance, exubérante dans sa gestuelle, elle intimide la chanteuse débutante, qui la cite en exemple lors d’une de ses premières interviews. « Les gens ne connaissent pas encore bien mon visage. Maman a tort a surtout énormément été diffusée en radio.

Jusqu’ici, je n’ai fait que peu de télés. Et peut-être n’ai-je pas, comme Jeanne Mas, ce truc qui marque et accroche les gens. »

      Cent mille copies écoulées pour Maman a tort, ce n’est pas rien, mais Laurent et Bertrand veulent jouer dans une autre division. Un look plus affirmé, Le Page en est convaincu, aidera Mylène à sortir du lot. C’est donc lui qui, selon toute vraisemblance, suggère le premier à la chanteuse de se teindre en rousse. Elle est séduite par l’idée. Depuis des années, elle trouve ses cheveux trop fins. Pour le clip de Plus grandir, une permanente leur a donné davantage de volume, mais le brun lui durcit les traits, accentue le relief de son nez. Une première coloration va provoquer le choc attendu. Lorsqu’elle tourne Libertine avec sa nouvelle chevelure auburn, l’évidence s’impose à tous : Mylène a trouvé son identité visuelle, l’image qui correspond à son moi profond. « Il y a eu une erreur de la nature : j’aurais dû naître rousse », dira-t-elle.

 

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1      Par la suite, la nuance de roux va être corrigée grâce à l’entremise de Christophe Mourthé, jeune photographe que Bertrand a présenté à Mylène, jugeant que leurs univers présentaient d’évidentes corrélations. À l’époque, il vient de réaliser une série de clichés qu’il a baptisés « Casanovas », où figurent des femmes grimées en hommes dans des costumes du XVIIIe siècle. « Parmi ces images, j’ai un personnage aux cheveux abricot qui plaît beaucoup à Mylène. Jusque-là, elle est rousse dans Libertine, c’est vrai, mais ce ton n’est pas très joli, pas bien défini. On en discute avec elle chez Bertrand, puis on finit chez le coiffeur. On lui présente le cliché et on lui dit : “C’est abricot, faites-nous la même chose !”

Mylène adopte alors la couleur flamboyante qui sera sa marque de fabrique. On ne peut pas prétendre que Bertrand et moi l’ayons décidé, personne n’a besoin de tirer la couverture à lui. En fait, l’idée a germé en même temps dans nos trois cerveaux. »

      Dans les années qui suivent, le roux de Mylène va encore évoluer. Très pâle, genre blond vénitien, après la tournée de 1989, il devient carrément carotte lorsque Mylène adopte un look à la garçonne pour l’album L’Autre, en 1991. Selon Marie-Stéphanie Lohner99, stagiaire régie sur le tournage du clip de Pourvu qu’elles soient douces, cette coupe radicale aurait été choisie parce que la chevelure de la star se trouvait, à l’époque, abîmée par une succession de décolorations agressives.

 

     Consciente que son ramage roux fait désormais partie de son identité artistique, Mylène va, tout au long de sa carrière, jouer avec ce symbole. Afin d’étonner son public, elle chargera son coiffeur attitré, Pierre Vinuesa, de créer pour elle des coiffures toutes plus extravagantes les unes que les autres. Un défi qu’il relèvera haut la main, notamment lors des tournées 1996 et 1999. Mèches dressées sur la tête évoquant les rayons du soleil ou épaisse crinière entourant le visage comme une auréole… Pour réaliser ces véritables chefs-d’œuvre d’architecture capillaire, Vinuesa n’hésitera pas à recourir à des postiches.

Et Mylène de prendre goût à ces perruques et autres extensions qui donnent un beau volume à sa chevelure naturelle. Ses chignons n’en sont que plus impériaux, ses boucles plus nombreuses. Pour chacun des clips qu’elle tourne, pour chacune de ses apparitions télévisées, elle soigne sa coiffure avec la même exigence qu’elle choisit ses vêtements.

     Quant à Bertrand Le Page, il va être peu à peu écarté de la galaxie Farmer, après cinq ans de bons et loyaux services. L’hiver 1989 sera son chant du cygne.

     Un soir de décembre, Bertrand a organisé un dîner à l’École des beaux-arts en présence de cinq cents convives, composés de personnalités du métier et de journalistes. Une fête donnée en l’honneur de Mylène, qui doit recevoir un disque de diamant pour plus d’un million d’exemplaires vendus de l’album Ainsi soit je. Hélas ! rien ne se passe comme Le Page l’avait imaginé. La chanteuse reçoit son trophée des mains d’Alain Lévy, le patron de Polydor, alors que tout le monde a le nez plongé dans son assiette.

Écœuré par une telle absence de magie, le manager broie du noir et se console comme il peut en sifflant des coupes de champagne.     Vers une heure du matin, certains invités ont déjà quitté les lieux et le personnel commence à empiler les chaises Napoléon III utilisées pour le dîner. C’est alors que Bertrand laisse éclater sa colère et hurle ce qu’il a sur le cœur. Pour lui, la soirée est un échec. Où est le panache ? Où est le goût de l’excellence ? Les yeux injectés de sang, il empoigne une chaise et la lance sur celles déjà entassées : la pile dégringole dans un bruit d’apocalypse. Sans hausser la voix, Mylène le somme de se calmer, maisles derniers convives présents, embarrassés, se précipitent vers la sortie. Laurent Boutonnat ne dit mot.

Parce qu’il ne « sentait » pas la soirée, me racontera Philippe Séguy, il n’a pas ôté son manteau de tout le dîner.

 

     Entre Mylène et Bertrand, rien ne sera plus comme avant. En réalité, tout a commencé à se dégrader lorsque, deux mois plus tôt, en octobre 1989, le manager a appris que la chanteuse et son mentor avaient Créé Requiem Publishing, une société d’édition musicale qu’ils cogèrent à égalité. Auparavant, ce sont les éditions Bertrand Le Page qui créditaient les titres de Mylène. Dès lors, il voit son avenir financier menacé au sein de l’écurie Farmer. Mais pour cet affectif, là n’est pas l’essentiel. Ivre de gloire, il se croit indispensable. N’est-ce pas lui qui, relevant un défi lancé par sa protégée, a boosté le succès de Sans contrefaçon en convaincant la radio NRJ de multiplier par deux les diffusions du titre ? Fort de ses exploits, Bertrand est confiant : la star a besoin de ses conseils, et leur amitié est tellement forte qu’elle ne peut se briser. Il se trompe cruellement.

      Paradoxalement, c’est Mylène qui, le lendemain de l’incident à l’École des beaux-arts, prend l’initiative de recoller les morceaux. « Si tu as besoin de moi, je suis là101 », lui dit-elle par télégramme.

Quelques jours plus tard, rendez-vous est pris dans le restaurant d’un palace parisien. Le Page campe sur ses positions, ne regrette pas ce que la chanteuse considère comme un « dérapage ». Dans un sursaut d’orgueil, il quitte même la table, espérant que Mylène va le retenir. Elle n’en fait rien.

      Un mois plus tard, elle l’appelle pour lui signifier leur rupture : « On arrête de travailler ensemble. Ton comportement est devenu impossible. » Il recevra par la suite une lettre que la star, de sa belle écriture, achève par ces mots : « Je t’aime comme personne. »       Dès lors, c’est le tourneur Thierry Suc, au tempérament moins tapageur, qui fera office de manager.

   FanNicolas5   Ultime message en forme de justification, Mylène écrira une chanson à l’ami éconduit sur l’album L’Autre. Dans Pas de doute, elle s’adresse à un homme au tempérament ingérable, évoque des tensions vaines, des sautes d’humeur insupportables : « Quant tu n’as plus ta tête, tu fais tout trop vite. » On ressent bien, dès lors, une divergence qui semble irrémédiable : « Tu précipites / Moi je prends mon temps. » Jusqu’à la rupture assumée : « Quitte à faire vite / Je prends les devants. »       Le Page ne se remettra jamais de cette séparation. Persuadé que, sans lui, Mylène est perdue, il va guetter l’instant où l’idole dégringolera de son piédestal, sans pour autant cesser de l’aduler. Un après- midi de 1995, dans son appartement proche de la porte Maillot, il me confie que les textes de l’album Anamorphosée sont totalement hermétiques : « On n’y comprend rien, ça va faire un bide. » Deux jours plus tard, il m’appelle pour me demander si j’ai vu le clip de L’Instant X. « Mylène est sublissime, elle n’a jamais été aussi belle », me dit-il, conquis. En 1996, en découvrant l’affiche des concerts de la star à Bercy, il s’effondre en larmes.

      En avril 1999, quelques jours après la publication de l’opus Innamoramento, Le Page, atteint d’une grave maladie, se tire une balle dans la tête, à Hyères, sur la côte d’Azur, où il s’est exilé depuis un an. « Il s’est suicidé le dimanche de Pâques, je sais qu’il écoutait l’album en boucle », dira Guillaume Vial, un ami de la dernière heure.

      À la fin du clip de L’Âme-Stram-Gram, l’héroïne que joue Mylène se jette dans le vide pour retrouver sa jumelle disparue. Le Page semble avoir voulu répondre par un geste spectaculaire aux jeux fantasmés de Mylène avec sa propre mort. Quelques jours avant son suicide, Bertrand a laissé un message sur mon répondeur. Sa voix était sereine.

      En signe de deuil, Mylène se tait. La promotion de l’album est suspendue durant quelques jours. Une interview, prévue sur RTL le jour même, est annulée. La chanteuse ne se rendra pas à Saint-Malo, le 9 avril, pour les obsèques de son ancien manager. Elle n’enverra pas de fleurs. Ses souvenirs avec Bertrand, les mots écrits ou échangés, elle veut les garder dans son cœur. Leur amitié, qui fut si passionnelle, n’appartient qu’à eux deux.

  

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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MYLENE veut Occuper le terrain

Posté par francesca7 le 4 septembre 2015

 

 1987-j10

      Elle est si rare aujourd’hui dans les médias qu’on a le sentiment qu’elle ménage ses apparitions depuis toujours. Rien n’est plus faux. À ses débuts, Mylène sait qu’elle n’a pas le choix. Il lui faut obtenir un maximum de diffusions à la radio pour ses singles, multiplier les interviews à la presse et décrocher des passages à la télévision, ce formidable accélérateur de notoriété, sans quoi elle ne pourra jamais sortir du lot. Pour être reconnue, il faut au préalable être connue. Telle est la loi du métier.

      Un homme va être l’artisan de cette percée médiatique : Bertrand Le Page. À l’âge de dix-huit ans, cet autodidacte lettré a quitté Saint-Malo, où il a grandi, pour réussir à Paris. Après avoir renoncé à être chanteur, il rêve de devenir acteur. Puis jette l’éponge : les complexes qu’il nourrit sur son physique paralysent trop ce rouquin de petite taille à l’enfance difficile. Lucide, il comprend que son rôle n’est pas d’être en première ligne. Ce sont les autres qu’il projettera dans la lumière. Après avoir lancé Jackie Quartz, qui cartonne tout l’été 1983 avec Mise au point, sa cote grimpe dans le métier. C’est alors que Boutonnat, croisé quelques années auparavant, lui propose de rejoindre l’écurie Farmer. La chanteuse a besoin d’un manager, Laurent, accaparé par l’artistique, ne peut assurer ce rôle.

Ça tombe bien pour LePage, dont les relations avec Jackie Quartz sont arrivées à un point de non-retour. Il accepte de prendre Mylène sous son aile, moyennant un pourcentage de 25 % sur les bénéfices, via sa société d’éditions musicales.

 

      D’emblée, Mylène est séduite par le personnage. Bertrand est élégant, provocateur et excessif en tout. C’est un affectif qui va mobiliser toute son énergie pour que sa protégée se hisse au sommet. Non seulement il détient un carnet d’adresses dont il va faire profiter la jeune chanteuse, mais il ambitionne aussi de la « coacher » au sens moderne du terme, en lui dispensant des conseils qui dépassent la sphère strictement professionnelle. Comment pourrait-elle devenir une grande artiste si son esprit ne goûte pas les nourritures spirituelles les plus stimulantes ? Très vite, Bertrand devient l’ami intime, une oreille constamment à l’écoute, un confident précieux.

      Féru d’astrologie, domaine qu’il aborde avec un mélange de rigueur scientifique et d’intuition quasi médiumnique, il commence par dresser le thème astral de Mylène. Lui parle avec finesse de son tempérament plutonien qui la rend si proche du Scorpion, bien qu’elle possède le double signe de la Vierge. Un gage de profondeur, de remise en question permanente aussi. Il le pressent déjà, la jeune femme est capable de se mettre en danger. C’est aussi une Uranienne, soucieuse d’exprimer sa différence avec force, ce qui signifie qu’elle est peu disposée à composer. Quant au fait que Vénus se situe dans la maison des épreuves, cela n’augure pas un parcours sentimental semé de roses.

      Bertrand est un être en perpétuelle quête d’intensité. Il lit la presse, dévore les livres, s’intéresse au cinéma, se passionne pour une exposition de peinture. Tout ce qu’il touche s’enflamme aussitôt. C’est lui qui conseille à Mylène la lecture de L’Apprentissage de la ville, de Luc Dietrich. Un roman qui l’a bouleversé et qui, par contagion, va également marquer la chanteuse. Paradoxalement, c’est auprès de cet autodidacte à la culture éclectique que la jeune femme poursuit ses études interrompues trop tôt, en début de terminale.

Consciente de l’impasse où peut conduire sa relation gémellaire avec Laurent, Mylène accorde une place privilégiée à ce manager hors-norme. « Heureusement, il y a Bertrand, dit-elle. On vit pratiquement à trois. Pas simple, mais riche. J’ai toujours su que le trois était le chiffre parfait. » En découvrant ces propos, on ne peut s’empêcher de penser à la triangulation familiale reconstituée. L’équilibre de la jeune femme semble être à ce prix.

      Bertrand lui veut du bien, aussi va-t-elle suivre ses conseils à la lettre. Il sait, elle a tout à apprendre. Malgré son caractère insoumis, Mylène arrive à se montrer docile lorsque son intérêt est en jeu. Alors, oui, son manager la fatigue parfois avec ses coups de fil incessants, dont certains au milieu de la nuit. Avec ses sautes d’humeur aussi, et cette nervosité extrême qui l’électrise, elle qui a tant besoin de lenteur. Mais elle prend sur elle, force sa nature. Une petite voix lui murmure, même quand elle ronge son frein, que Bertrand doit avoir raison. Il a lié sa réussite à celle de Mylène, alors leur alliance est totale :

pour lui, qu’elle devienne une star est une question de vie ou de mort.

 

                                                      **

 1 - AOUT My

      En attendant, Le Page se démène comme un diable pour que la chanteuse débutante puisse interpréter à la télévision Maman a tort, sorti en mars 1984. C’est Michel Drucker qui, le premier, accorde sa chance à Mylène dans « Champs-Élysées » pour sa première émission en prime time. Un coup de pouce qui attire l’attention sur cette débutante aux longs cheveux châtains. De ce jour, alors que sa comptine gentiment licencieuse passe de plus en plus en radio, elle devient l’objet d’une petite curiosité médiatique. De nombreux clichés, libres de droits, sont offerts à la presse. Pas question de se défiler face aux demandes d’interviews qui, grâce au travail ciblé de Bertrand, commencent à tomber. À ce moment- là, le moindre entrefilet est bon à prendre.

      Mylène parle. Elle répond aux questions sans rechigner, et avec le sourire s’il vous plaît. Pourtant, à y regarder de plus près, elle fait déjà entendre sa différence, comme si le jeu d’une promotion formatée ou dictée par d’autres lui était impossible. Ainsi, elle ne manque jamais de dire l’inconfort qu’elle ressent face à un journaliste. « J’ai une sainte horreur des questions et des questionnaires. » Ou encore :

« Je ne suis pas particulièrement à l’aise pour les interviews. On déforme parfois ce que je dis85. » Très vite, au risque de se mettre à dos une partie de la presse, elle condamne le dictaphone. « Je n’aime pas cette petite machine. C’est un viol », lance-t-elle à un confrère de Charlie Hebdo. Dès 1987, d’ailleurs, sûre de ses exigences, elle n’autorisera plus qu’on enregistre ses propos. « Je ne veux pas que ma voix entre dans vos foyers », dira-t-elle à un journaliste médusé.

      Mais n’allons pas croire qu’il s’agisse de sa part d’un caprice. À ses débuts, Mylène montre au contraire une vraie modestie, consciente des défauts qu’il lui faut corriger. « Je voudrais progresser, devenir une artiste à part entière. L’aisance sur scène ou sur un plateau de télé, ça ne s’improvise pas. »

Et d’ajouter : « Je veux rester lucide et ne pas sentir ma tête enfler parce que mon premier titre marche bien. » Pour cela, elle souhaite se donner du temps, s’inscrire dans la durée. « Mes espérances, c’est de créer un style, le style Mylène Farmer, mais c’est un travail de longue haleine. »

     Ce qui frappe encore, c’est le rempart dressé d’emblée entre ce qu’elle offre comme artiste et sa vie personnelle. Contrairement à tant de ses consœurs, qui jettent en pâture à la presse moult anecdotes sur leur quotidien, leurs secrets de beauté ou le menu détaillé de leur petit déjeuner, la chanteuse débutante définit une ligne claire dont elle ne déviera pas. « Je ferai toujours en sorte de préserver ma vie privée.

Rien à voir avec mon métier. Si on y touche, attention je mords  », prévient-elle. Une exigence qu’elle n’hésite pas à justifier : « Il ne faut pas faire de vivisection de l’artiste. Je n’ai pas à ouvrir mon ventre. »

      Son obsession, à l’époque, est d’éviter d’être happée par un tourbillon où elle ne se reconnaîtrait plus. Lui importe d’abord de proposer au public quelque chose d’unique. L’intégrité, encore. « Je n’ai envie de ressembler à personne. Je veux être moi-même. » Ainsi écarte-t-elle toutes les questions relatives à l’air du temps. Pourquoi ne fréquente-t-elle pas les endroits à la mode ? « Je ne veux pas faire comme tout le monde », répond-elle.

     À vingt-trois ans, Mylène fait montre d’une étonnante maturité. Si, pour elle, tout reste encore à prouver, elle sait déjà où elle ne veut surtout pas être entraînée. Le succès, oui. La surexposition qui va avec, non. Être dans la lumière, elle le devine, exige qu’on se protège doublement. Alors, si elle s’acquitte, bon gré mal gré, de ses obligations médiatiques, il lui arrive d’être consternée par une  question sans intérêt ou mal à l’aise dans certaines situations – il n’est pas certain qu’elle ait apprécié le sketch plutôt kitsch qu’elle interprète sur le plateau de « Cocoricocoboy », entourée de l’équipe de Stéphane Collaro. Grâce à Laurent et Bertrand, qui la protègent sans la ménager, Mylène se constitue un cocon. Elle veut rester rassemblée, concentrée. C’est à cette seule condition qu’elle pourra être davantage qu’une étoile filante.

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Et Mylène devint Farmer

Posté par francesca7 le 2 septembre 2015

 

 

  mylène devient farmer   « Je refuse de devenir la femme que vous voulez faire de moi. Terne, insignifiante, normale. »

 Ce matin-là, Frances Farmer s’entretient avec Walter Freeman, le psychologue qui prétend la soigner, suite à un internement en psychiatrie décidé par sa propre mère. En signe de défi, comme pour montrer qu’elle veut rester elle-même envers et contre tous, elle écrase sa cigarette sur le cuir du bureau. Jessica Lange interprète le rôle dans Frances, le film réalisé par Graeme Clifford, en 1983. L’histoire vraie d’une actrice hors du commun qui, après avoir grandi à Seattle, a fait carrière dans les années 1930.

Une ascension aussi fulgurante qu’éphémère. Récompensée par un prix d’excellence à seize ans pour avoir rédigé une brillante dissertation niant l’existence de Dieu, puis star à Hollywood affichant des sympathies communistes, Frances Farmer n’obéit qu’à un seul principe : « Toujours faire ce qu’on juge bon et se moquer éperdument des autres. »

     D’où le diagnostic d’asociale qui lui colle à la peau. Pour la couler dans la norme, la psychiatrie va multiplier les tentatives. Camisole de force, traitements par électrochocs, injections d’insuline à haute dose, bains glacés prolongés… Rien n’y fait. Et Frances reste fidèle à elle-même, insoumise malgré tout. Jusqu’à ce que le bon docteur Freeman décide de la lobotomiser, afin de mettre en sourdine ses émotions.

Enfonçant une longue aiguille au fond du globe oculaire, il sectionne les nerfs reliant le cortex au thalamus. L’actrice, en qui le cinéaste Howard Hawks voyait une future Marlene Dietrich, mourra seule, à cinquante-sept ans, terrassée par un cancer de l’œsophage.

     Un destin bouleversant, qui a marqué la jeune Mylène. Elle a vingt-deux ans lorsqu’elle visionne le film dans une salle obscure. Lorsqu’il s’agit de choisir un pseudonyme, le nom de Farmer, qu’on voit à plusieurs reprises apparaître en lettres capitales sur la boîte aux lettres de la maison familiale, s’impose avec la force de l’évidence. Laurent Boutonnat, lui aussi, a été impressionné par l’œuvre de Graeme Clifford. On trouvera d’ailleurs, dans Giorgino, des séquences qui rappellent certaines scènes de Frances, notamment l’internement de Catherine au milieu des aliénées. Et cet insoutenable sentiment d’oppression qui saisit un individu doué de raison lorsqu’il est immergé au milieu des malades mentaux.

     Entre Frances et Mylène, il existe une filiation manifeste. Une haine farouche de l’hypocrisie sociale, d’abord. Dans le film, l’actrice, tout auréolée de gloire, revient à Seattle, où elle est célébrée par une fête, mais elle refuse de jouer le jeu. Ainsi, tout sourire, elle envoie ses quatre vérités à une dame patronnesse qui lui prédisait, il y a peu, qu’elle « finirait en enfer ». Sur le choix de son pseudonyme, Mylène restera plutôt laconique, se contentant d’évoquer son admiration pour cette femme « complètement écrasée par Hollywood79 » qu’elle aurait aimé interpréter au cinéma. Comme Frances, Mylène éprouve une aversion pour la lâcheté ordinaire. « Depuis mes débuts, je n’ai accepté aucune concession. La qualité que j’admire le plus, c’est l’intégrité, et je remercie la vie qui m’a permis de suivre ce chemin. »

 

Le 19 novembre 1988, lors des Victoires de la Musique, la chanteuse va prouver qu’elle n’entend pas être de ces artistes qui s’agenouillent devant la profession. Sacrée meilleure interprète féminine de l’année, elle reçoit son trophée des mains d’Alain Souchon en se disant « contente et triste » à la fois.

Une attitude mal perçue par le milieu qui, paradoxalement, la récompense ce soir-là. Quand on est ovationnée, ne faut-il pas s’incliner ? Pire, elle refuse d’interpréter une chanson en direct, comme la tradition l’exige des lauréats. En coulisses, c’est l’effervescence. En guise d’explication, son manager, Bertrand Le Page, n’apaise en rien les esprits chagrins : « Mylène ne chante pas avec un orchestre de bal », lance-t-il, comme pour jeter de l’huile sur le feu.

      Dans son édition du 21 novembre, le quotidien Libération ne manque pas d’épingler la chanteuse pour ce manquement à ces « obligations » et de railler les « nouveaux mystères » que « son laconisme » soulève. Peur de chanter en direct ? Orgueil démesuré ? Mylène est sommée de s’expliquer. Mais ceux qui s’attendent à un repli stratégique en seront pour leurs frais. « En prenant ma récompense, j’ai vu défiler les plus belles images de ma vie et les plus cruelles aussi. Dans la voiture, en quittant le Zénith, avec mon manager Bertrand Le Page, nous n’avons échangé aucun mot. J’étais assise à serrer très fort entre mes mains cet objet très lourd. C’est ma manière de vivre les choses. Mon sens de la fête est le repli sur soi, sans occulter le bonheur. Chez moi, j’ai placé la Victoire dans mon salon, sur un haut-parleur.

Comme beaucoup d’artistes, j’ai été étonnée, je n’ai vu aucune inscription sur le trophée, pas même la catégorie. Tout juste “Victoires de la musique 1988”. Je regrette cet anonymat. »

      C’est donc pour n’avoir pas vu son nom sur la statuette que Mylène s’est assombrie. Cette reconnaissance, si ardemment désirée, lui a soudain semblé vide de sens. Ce nom qu’elle s’est choisi pour atteindre son astre n’a même pas été gravé sur le socle du trophée. Pour elle, il ne s’agit pas d’un simple détail, c’est une indélicatesse qui montre que ce sacre relève de la mascarade. En elle, c’est la petite fille en quête de vérité qui souffre dans un monde où les adultes mentent.

 

     Mylène ne sera plus jamais nommée aux Victoires de la Musique. Tout juste évoquera-t-on en catimini sa récompense pour « l’album le plus exporté » en 1996. Le milieu n’a pas pardonné. Entre lui et la chanteuse, l’état de grâce n’a pas fait long feu. Rebelle à intégrer le moule, Mylène va mener sa route en toute indépendance, sans céder à ces compromissions qui la révulsent. Pour demeurer au sommet, pas besoin de taper dans le dos de ces artistes qui rêvent de l’intégrer dans leur grande et belle famille. Faire copain copain n’est pas son genre. L’amitié est une offrande qu’elle n’accorde qu’avec parcimonie.

Ainsi, on ne la verra jamais parader dans les concerts des Restos du Cœur ; cette liesse collective n’est pas pour elle.

     images (3)Dix-sept ans après l’incident des Victoires de la Musique, Mylène apprend par les organisateurs de la soirée que les votes du public l’ont sacrée « meilleure interprète féminine des vingt dernières années ».

Un plébiscite qui aurait pu tourner au sacre cathodique si la belle avait daigné répondre présente à l’invitation de la production. Mais la chanteuse n’a pas oublié. Pire, au risque d’être une nouvelle fois taxée d’ingratitude, elle rappelle que son dernier single a pour titre Fuck Them All. Un bras d’honneur qui provoque un vif émoi dans la salle, où se sont pourtant infiltrés de nombreux fans. La voix de Jean-Luc Delarue, qui anime la soirée, a du mal à couvrir les sifflets qui pleuvent de toutes parts. Histoire de calmer le jeu, Nagui, son coéquipier, lance à la star une invitation pour l’année suivante, assurant qu’elle est « la bienvenue aux Victoires ». Peine perdue… Confortablement installée devant l’écran de son

téléviseur, Mylène peut jubiler. Le bras de fer continue de tourner à son avantage.

 

De même, elle boude systématiquement les hommages institutionnels. C’est pour cette raison qu’elle a refusé de se voir remettre la Légion d’honneur. À ses yeux, être une artiste ne mérite aucune récompense qui se situe sur le terrain de l’honneur. Cohérente, la star s’est également opposée à ce que son nom figure dans le dictionnaire Larousse, assorti d’une notice biographique de quelques lignes. Parce que rien ne l’indispose davantage que d’être figée dans la posture d’une statue inerte, elle a, enfin, décliné l’offre qui lui a été proposée de faire son entrée au musée Grévin. Avoir sa réplique de cire ? Une idée terrifiante à ses yeux. Une façon de l’enterrer vivante alors qu’elle est loin d’avoir livré tout ce qui agite son esprit.

     Il faut une force colossale pour oser se mettre à dos une partie du métier. Une grande intégrité, aussi. Mais pour défendre son nom, si cruellement absent de son premier trophée, la chanteuse n’a jamais manqué de pugnacité. « Elle me fait penser au verre, me confie Philippe Séguy. Cette matière extrêmement fragile qui est, en même temps, d’une telle dureté qu’il peut traverser les siècles » Ce nom, emprunté à une autre, mais associé au prénom qu’elle a reçu à la naissance, Mylène en a fait, davantage qu’un patronyme d’artiste, une véritable signature.

     D’une pochette d’album à l’autre, il est d’ailleurs passionnant d’observer la lente évolution des typographies, sur lesquelles la star veille avec un soin quasi maniaque. Lettres qui semblent gravées dans le marbre, comme sur une pierre tombale, pour Ainsi soit je ; calligraphie épurée sur les deux albums suivants ; pleins et déliés sur l’opus Innamoramento, où prénom et nom se superposent pour former une forteresse inexpugnable ; sur Avant que l’ombre… apparaissent des pointes acérées qui, prolongeant le tracé des lettres, semblent protéger l’artiste comme une armure ; sur le dernier album, Point de suture, le « M » et Mylène et le « F » de Farmer sont reliés par un filet en une osmose parfaite, mais les pointes sont toujours là, donnant à cette architecture de lettres rouges des allures d’oursin. Pas besoin d’une longue exégèse pour décrypter le message : qui s’y frotte s’y pique.

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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Être indépendante : le souhait de Mylène F.

Posté par francesca7 le 2 septembre 2015

 
 

mylèneElle a prémédité ce moment depuis des mois. Elle a retenu son souffle jusqu’au 12 septembre 1979.

Ce jour-là, Mylène fête ses dix-huit ans. Elle sait que la majorité lui accorde le droit de dire non. Sûre d’elle, elle annonce à ses parents qu’elle quitte le lycée. À sa propre initiative ? « J’ai fait en sorte d’être renvoyée », lâchera-t-elle dans une des formules laconiques dont elle a le secret. En tout et pour tout, elle n’aura passé que deux jours en classe de terminale A4. Éclats de voix dans le salon. Max Gautier, qui a décroché un diplôme d’ingénieur à la prestigieuse École des ponts et chaussées, rêvait mieux pour sa fille. Quant à Marguerite, elle est consternée de voir Mylène abandonner si près du but. Si au moins elle avait passé son bac… Mais impossible d’aller contre ce choix. Ses parents le savent : elle a mûrement réfléchi sa décision.

Et puis, il faut se résoudre à l’évidence : l’école n’a jamais été sa tasse de thé. Elle n’aura brillé, durant sa scolarité, que dans deux disciplines, le français et l’histoire. Pour le reste, ses résultats ont toujours été médiocres, surtout dans les matières scientifiques, au grand dam de son père. « Comme je détestais l’autorité, j’étais en rébellion perpétuelle », avouera-t-elle. Refus d’être enfermée dans une salle de classe toute la sainte journée, refus d’apprendre, ennui mortel. L’école restera, pour Mylène, associée à une insupportable contrainte. Afin de devancer la souffrance, comme elle le dira plus tard, elle arrive d’ailleurs systématiquement une heure avant l’ouverture des grilles.

À ses parents qui la pressent de questions, veulent savoir si elle a la moindre idée de l’orientation qu’elle envisage, elle répond qu’elle veut devenir monitrice d’équitation. Ne s’entraîne-t-elle pas assidûment au club de Porche fontaine depuis six ans ? De fait, l’équitation est la passion la plus durable de Mylène qui, depuis l’enfance, a montré qu’elle n’était pas d’une constance exemplaire dans ses envies.

Ainsi, s’est-elle essayée à plusieurs instruments de musique, dont le saxophone et le piano, mais sans obtenir des résultats probants. Également douée pour le dessin, elle semble revêche à tout apprentissage qui pourrait lui permettre de progresser dans la maîtrise de son art.

Désormais, Mylène n’a pas le choix : puisqu’elle quitte la voie balisée de l’école, il va lui falloir inventer sa propre histoire. Et c’est bien cette perspective qui aiguise sa soif d’émancipation. « Je voulais faire le chemin toute seule, apprendre, découvrir, et surtout ne pas subir un parcours imposé. Il était essentiel pour moi que je me prenne en charge. » C’est là que le plus dur commence, car la jeune femme de tout juste dix-huit ans n’a pas l’idée d’une vocation. À ceux qui la croisent dans divers stages d’équitation, elle confie vouloir percer dans le show-business. « J’avais envie de me faire remarquer sous une forme ou une autre. D’exister à ma façon51. » Un projet d’autant plus vague qu’elle sait combien nul ne peut exister dans ce milieu sans faire les bonnes rencontres. Et elle ne connaît personne.

L’idée d’être comédienne s’impose à elle. Enfant, en écoutant les récits de sa Mamie Jeannette, elle rêvait de brûler les planches ou d’incarner une héroïne romantique sur grand écran. « J’avais très envie de m’orienter vers le théâtre ou le cinéma. En même temps, je pratiquais l’équitation. J’hésitais entre ces deux voies », dira-t-elle rétrospectivement. Parce qu’elle pense que la scène peut l’aider à sortir de sa coquille, elle décide de s’inscrire au fameux cours dramatique Florent. Pour payer ces leçons, pas question de s’adresser à ses parents. Il lui faut apprendre à se débrouiller seule, ce qui signifie d’abord  gagner sa vie. « Il était alors essentiel pour moi de me prendre en charge. Je possède un orgueil que je crois terrible. J’étais seule face à la vie, mais je n’ai jamais demandé d’argent à ma famille. »

Durant ces années de vaches maigres, Mylène va accepter de multiples petits boulots. Difficile, aujourd’hui, d’imaginer que la star énigmatique qu’on connaît a exercé comme vendeuse dans un magasin de chaussures, puis dans une librairie ; qu’elle a travaillé comme assistante d’un dentiste, puis d’un gynécologue. À l’époque, Mylène est déjà une jeune femme très séduisante. Regard volontaire, silhouette gracile, longs cheveux châtains, manières polies… Elle n’a aucun mal à décrocher de menus travaux. Revers de la médaille, elle n’hésite pas à claquer la porte à la moindre contrariété. « Ça ne durait jamais plus d’une semaine et demie, expliquera-t-elle. Soit parce qu’on s’apercevait de mon incompétence, soit encore parce que ça ne me convenait pas et que je me sauvais. La seule chose qui me faisait tenir, c’était l’idée qu’il fallait être indépendante. »

 

Mal à l’aise au cours Florent, intimidée par le tempérament extraverti jusqu’à l’hystérie de ses condisciples, elle s’aperçoit vite de l’hypocrisie qui règne parmi les apprentis comédiens. La soif effrénée de réussir transforme en une compétition stérile ce lieu qu’elle pensait propice à la méditation.

Pour Mylène, le théâtre représente une épreuve de vérité : ce n’est pas un moyen de se fuir en empruntant d’autres masques, mais de répondre aux doutes qui l’assaillent. Or, rien ne lui permet d’avancer dans cette quête d’elle-même. Écœurée, elle tourne les talons. Avant d’intégrer un autre cours, celui dispensé par l’acteur Daniel Mesguich, histoire de voir si l’ambiance est différente. Elle n’y restera que quatre mois, sans s’y faire davantage remarquer.

 « Je fus profondément choquée par l’artifice développé, je n’y ai vu que prétentions et contorsions », confiera-t-elle à Philippe Séguy. Un verdict sévère, qui traduit d’abord une immense déception. Anne Roumanoff croisera l’élève actrice durant ses pérégrinations théâtrales, où gravitent d’autres illustres inconnus, comme Agnès Jaoui ou Thierry Mugler. Elle se souvient d’une présence « extrêmement discrète ». Et pour cause : contrairement aux autres jeunes gens présents, pleinement concentrés sur leur envie de briller, Mylène n’a pas réglé un dilemme qui continue de la torturer. « Je ressentais déjà l’envie d’être en pleine lumière et de ne pas m’exposer en même temps56. » Ses questionnements existentiels l’empêchent d’avancer. Est-ce à dire qu’elle n’est pas faite pour le métier de comédienne ? Aujourd’hui encore, des années après Giorgino, elle persiste à vouloir être reconnue au cinéma. Impossible de renoncer à son rêve de petite fille.

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La fréquentation assidue de ce milieu lui permet néanmoins de décrocher, chemin faisant, quelques contrats : un peu de mannequinat, différents spots de publicité pour la télévision – les ciseaux Fiskars, Le Chat Machine. Rien de très marquant, même si l’argent récolté lui permet de payer son loyer. Rien en tout cas qui soit susceptible de provoquer ce changement de vie auquel Mylène aspire. Difficile pour elle de s’imposer alors que sa timidité maladive contrarie son désir profond. L’heure de la réussite n’a pas encore sonné. Pour donner le meilleur d’elle-même, elle a tant besoin de se sentir en confiance. Tant besoin d’un regard qui la galvanise.

En 1982, un homme va se pencher sur elle avec ce regard-là. Il s’appelle Laurent Boutonnat. En apprivoisant l’énergie brute de la jeune femme, en révélant, grâce à sa caméra, les trésors que recèle son âme, il va faire d’elle une star.

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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