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Le bestiaire farmerien

Posté par francesca7 le 16 septembre 2015

 

 

bestiaire farmérienElle feuillette un magazine en froissant nerveusement les pages. Elle saisit un stylo dont elle ôte le capuchon, avant de griffonner un dessin en quelques traits sur une feuille de papier. Un mouchoir à la main, elle essuie une chaussure noire, à talon plat, comme pour la faire reluire. Elle décroche le téléphone, puis le repose aussitôt, avec maladresse. Elle craque une allumette et pousse un cri en voyant la flamme. 

Elle, c’est E.T., le singe capucin qui partage la vie de Mylène depuis vingt ans. Un animal de sexe féminin qu’elle a accepté de filmer, chez elle, pour les besoins d’une émission de télévision. C’est dans une boutique des quais de Seine que Mylène a eu le coup de foudre pour le regard triste et drôle de ce petit animal. Depuis, dans chacun de ses appartements successifs, la chanteuse a conçu un espace pour cette compagne miniature : une pièce avec une grande cage afin qu’elle puisse se dépenser. Impossible de la laisser en liberté totale : elle pourrait tout saccager sans scrupule. Impossible également d’introduire une autre espèce : sa jalousie maladive pourrait être fatale à l’intrus.  Chaque fois qu’elle évoque E.T., Mylène jubile comme une petite fille. Elle est intarissable sur le sujet des capucins. « Ils ressemblent tellement aux enfants », dit-elle. Leur vivacité, leur capacité à imiter certains gestes humains ne cessent de l’émerveiller. Avec eux, elle peut se montrer tour à tour joueuse ou maternelle. Pendant quelque temps, E.T. a partagé sa cage avec Léon, un mâle de la même espèce, ainsi prénommé en hommage au film de Luc Besson. Mais la cohabitation n’était pas des plus faciles, et la chanteuse a dû se résoudre à se séparer de lui. 

Si les capucins sont des animaux de compagnie sans doute fascinants, Mylène n’a jamais caché sa proximité avec le règne animal dans son ensemble. « J’aime les animaux. Ils correspondent peut-être à une certaine forme de solitude et de lâcheté que je ressens : ne pas vouloir affronter la réalité des êtres. » Si le Québec de son enfance lui a offert des contacts privilégiés avec quelques chats, mais aussi un écureuil, c’est pour les chevaux que la chanteuse se prend d’affection à l’adolescence. Pour beaucoup de jeunes à cet âge, l’équitation n’est pas seulement une façon d’apprivoiser la plus belle conquête de l’homme. C’est aussi une école de la vie, la célébration d’un certain mode d’existence, proche de la nature, avec la responsabilité d’un animal dont il faut prendre soin, après l’avoir chevauché.

Le rapport de force et d’affection qui s’établit alors ne cesse de fasciner la jeune femme.

 

À cette époque, Mylène, plutôt misanthrope, voudrait bien être vétérinaire, un métier idéal lorsqu’on veut fuir les humains. Mais la durée des études la dissuade de persévérer dans cette voie. Elle décide alors de devenir monitrice d’équitation. Un challenge à sa portée, pense-t-elle. Elle fréquente assidûment le centre hippique de Porche fontaine, près de Versailles. Mais, afin d’améliorer son niveau, elle veut effectuer un stage équestre en Normandie. Max Gautier, son père, accepte de la laisser partir à Conches, au début de l’été 1977. Elle n’a pas encore seize ans. Là, en échange de leçons gratuites, elle s’occupe d’établir les menus et de préparer les repas pour l’équipe des moniteurs. Rien des tourments qui la rongent n’est vraiment réglé, mais le contact avec les chevaux lui permet au moins d’échapper à un

environnement familial qui l’oppresse. « Je ne veux pas jeter la pierre à mes parents, mais j’étais en manque affectif », confiera-t-elle. 

Passion de circonstance, moyen de respirer en se créant une vie parallèle ? Pas seulement. Car la chanteuse restera fidèle à son amour des chevaux. À ses débuts, Laurent Boutonnat va exploiter ses talents de cavalière dans les clips qui ont fait sa légende. Par la suite, on la verra encore plusieurs fois sur une selle. Lors du Jumping de Bercy 1998, Mylène accepte de participer au spectacle qui célèbre les cinquante ans de son ami Mario Luraschi, qui réalise des cascades équestres au cinéma depuis trente ans. Sur l’air de Pourvu qu’elles soient douces, la star, vêtue d’une redingote grise, s’essaie à quelques exercices réputés difficiles qui ont fait l’objet d’un entraînement préalable. Elle conduit sa monture jusqu’au tiers de la piste et parvient à la faire saluer, avant de s’élancer au galop. Si l’équitation a disparu de son présent, Mylène est tout de même réapparue à cheval en 2004 dans le clip de Fuck Them All, preuve qu’elle n’a pas perdu la main.  

Chez elle, l’amour des animaux demeure constant. À ses débuts, Mylène rejoint parfois des amis qui possèdent une ferme en Normandie. Elle se ressource au milieu de leur étonnante ménagerie, où cohabitent des chiens, des chats, des poules, mais aussi des perroquets, une panthère noire, un tigron, un chimpanzé, des scorpions, une mygale, un dromadaire et même un loup. Une véritable arche de Noé où elle se sent chez elle. Par la suite, alors qu’elle a déjà plusieurs succès à son actif, la chanteuse continue de fréquenter le zoo de Thoiry avec le photographe Christophe Mourthé. Tous deux y passent des après- midi entiers à s’amuser comme des enfants, observant les chimpanzés, les ours et les girafes, un cornet de glace à la main. 

Les animaux ont en commun avec les enfants de ne jamais tricher. Ils manifestent leurs envies ou leurs besoins de manière claire et entière. Il n’y a donc pas à se méfier d’eux comme on peut craindre la duplicité des adultes. Présents dans sa vie, il était naturel qu’ils traversent son œuvre. Sans doute Mylène a-t-elle songé à la ferme de ses amis en clôturant l’album Ainsi soit je par « The Farmer’s conclusion », un titre entièrement musical où sont mixés des cris d’animaux divers et variés, hennissements, bêlements et autres beuglements. Seule manifestation humaine ? Un râle mimant la jouissance sexuelle. 

1987-11-bProbablement Mylène cherche-t-elle à réveiller en elle l’animalité qui sommeille, enfouie sous le poids du raisonnable, celui qui dicte les interdits et frustre les désirs. Parfois, elle se sent araignée. Elle lui donne un prénom, Alice, et lui chuchote des mots tout bas pour ne pas l’effrayer. Sur scène, en 1996, elle jubile de cette métamorphose, prend un malin plaisir à chevaucher son araignée de métal, symbole de l’artiste torturée et dépressive. À d’autres moments, elle éprouve le besoin d’être entourée de corbeaux. Sur l’album L’Autre, l’un d’eux s’est posé sur son épaule. « Il passe pour incarner un oiseau de mauvais augure mais là, je l’associe plutôt à un allié, un protecteur», dira-t-elle. Cette fervente lectrice d’Edgar

Poe a peut-être songé au poème que l’écrivain a composé sur ce volatile mal aimé. « Quelque maître malheureux à qui l’inexorable Fatalité a donné une chasse acharnée, toujours plus acharnée, jusqu’à ce que ses chants n’aient plus qu’un unique refrain, jusqu’à ce que les chants funèbres de son espérance aient adopté ce mélancolique refrain : Jamais ! Jamais plus ! » Le cri du corbeau, rauque et désagréable à l’oreille, ressemble à une plainte qu’on aurait étouffée. Comment Mylène pourrait-elle ne pas se sentir proche de cette espèce, elle qui a transformé sa douleur intérieure en un chant harmonieux ? Fidèle au symbolisme qu’elle développe, la chanteuse sera d’ailleurs escortée d’une nuée de corbeaux dans le clip de Fuck Them All.

 

Pour elle, il existe une forme de continuité entre les règnes animal et humain. La preuve, c’est qu’il peut lui arriver d’éprouver de la compassion… pour un tourteau. Le 25 mai 1996, les propriétaires du restaurant « Le Lido », situé à Toulon, sur la plage du Mourillon, sont fiers d’accueillir dans leur établissement Mylène et l’ensemble de la troupe de son spectacle, qui fêtent le démarrage de la tournée dans la ville du Var. Durant le dîner, la chanteuse ne peut détacher son regard du vivier où sont retenus, à la vue de tous les clients, deux tourteaux et quatre étrilles, dont le destin est de finir, tôt ou tard, dans une assiette. S’adressant aux patrons du restaurant, elle les supplie de les libérer. Une demande qui leur semble incongrue. Alors elle insiste : « Pour moi, c’est un symbole. » À ce moment-là, ce n’est pas tant un caprice de star qu’un désir de petite fille. Comment lui refuser cette faveur ? Les témoins de la scène se souviennent d’une procession surréaliste : musiciens, danseurs et techniciens cheminent à pied vers la mer, suivis de quelques fans intrigués, avec tout le contenu du vivier. Et Mylène semble jubiler. Sa tournée démarre sous de bons auspices.

 

Les animaux ont quelque chose de précieux à nous apprendre. Quelque chose que nous avons perdu, et qui relève sans doute de l’instinct de survie. En les observant, la chanteuse se projette aisément dans leur règne. La vidéo de Comme j’ai mal en atteste de manière spectaculaire. La jeune héroïne passe des moments privilégiés avec les scarabées qu’elle retient prisonniers dans une boîte à chaussures percée de trous. Après les avoir libérés, elle les laisse courir sur ses bras. Une passion secrète qu’elle cultive loin du regard de son père, menaçant et violent. Elle veut tellement ressembler à ses insectes qu’elle se met à se 2nourrir, comme eux, de morceaux de sucre. Prélude à une métamorphose qui pourrait lui apporter cette carapace dont elle a tant besoin pour se protéger des autres. Au terme d’une étrange mue, durant laquelle elle semble engluée dans un cocon étouffant, Mylène s’est transformée en un gigantesque insecte. Sorte de libellule géante équipée de griffes qui lui permettent désormais de se défendre face à l’adversité. 

Voilà pourquoi l’animal est si fascinant aux yeux de Mylène : parce qu’il n’est pas façonné par l’éducation ou amputé de ses moyens par une morale qui lui coupe les ailes, il garde, intacte, la capacité de se défendre, même s’il lui faut tuer pour survivre. Durant sa longue carrière, la chanteuse a prouvé à maintes reprises que, lorsque c’est nécessaire, elle n’hésite pas à sortir ses griffes, comme la lionne rugissante qu’on aperçoit furtivement dans le clip de Optimistique-moi. « Pour faire ce métier, il faut avoir les reins solides parce qu’il y a des ennemis mortels », dit-elle. On devine, derrière ce propos, l’exceptionnel instinct de survie dont il faut disposer pour mener une carrière aussi exceptionnelle. 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008


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« Oui, je suis narcissique » : Parole de Mylène

Posté par francesca7 le 16 septembre 2015

Parole de MylèneLes bureaux de Toutankhamon, un après-midi de 1990. Le romancier Philippe Séguy assiste en exclusivité à la projection privée du clip Allan Live. Après la première tournée et le triomphe au Palais des Sports, Laurent et Mylène ont eu l’idée romantique de brûler au lance-flammes le cimetière qui avait servi de décor au spectacle. La séquence, filmée, est intégrée au montage. Tous les trois s’installent sur des chaises dans le studio prévu à cet effet. Sur le visage de Mylène, que Philippe scrute avec autant de curiosité que l’écran, aucune émotion n’affleure. Rien qui ne perturbe son teint laiteux. Manifestement, la chanteuse n’éprouve aucun plaisir à se contempler. Face à son reflet dans l’image, elle demeure d’une froide indifférence.

 

On la croit nombriliste, rien n’est plus faux. Elle est narcissique, ce qui n’a rien à voir. Et elle en fait l’aveu sans l’ombre d’un complexe : « C’est vrai, je suis narcissique. » On aurait tort de prendre cette déclaration pour une simple provocation. Mylène sait de quoi elle parle. Ce trait de son caractère, elle l’a constaté depuis l’enfance. L’attrait irrésistible du miroir, l’impression que le visage qu’on aperçoit n’est pas le sien, mais celui d’une amie qu’on a envie d’apprivoiser, de séduire… « Le miroir, dit-elle, est fondamental dans ma vie. J’ai en permanence besoin de mon reflet. » Un besoin viscéral en effet.

 

Lorsque le reflet semble bienveillant, la personnalité narcissique se sent apaisée, enfin complète. Cette faille, sans doute très archaïque, semble cicatriser, du moins provisoirement. On songe à la célèbre théorie du désir élaborée par Platon dans le Phèdre : nous aurions été autrefois scindés en deux et, depuis ce jour, nous rechercherions la moitié qui nous manque. Le clip de L’Âme-Stram-Gram met en scène cette dualité de manière limpide : les sœurs jumelles incarnées par la star sont dépossédées de leurs pouvoirs magiques dès lors qu’elles sont séparées. En revanche, une fois réunies, elles sont capables de mettre un groupe de cavaliers sanguinaires hors d’état de nuire.

 

C’est la même chose pour Mylène : il lui faut être en communion avec l’autre partie d’elle-même pour se rassembler et donner le meilleur de son talent. Elle ne délivre pas, au fond, d’autre message dans la chanson L’Autre, qui demeure une énigme pour bien des exégètes de son répertoire. Et lorsque la chanteuse tente d’expliquer ses intentions, elle prend soin de ne jamais fermer le sens. « L’autre suppose beaucoup d’autres. Ça peut être l’autre moi. Ça peut être cette chose qui n’a pas d’enveloppe physique et qui est au-dessus de vous et qui va vous aider, vous diriger parfois, vous contrarier aussi. Ça peut être l’autre, une autre personne. J’ai essayé de trouver un mot qui puisse évoquer beaucoup de choses. Ça peut être aussi la schizophrénie, pourquoi pas ? »

 

La schizophrénie. Un mot lâché au passage, excessif sans doute, puisqu’il évoque une forme de psychose dont, bien évidemment, Mylène ne souffre pas. En revanche, son imaginaire en atteste, l’aliénation mentale est un thème qui l’attire. « L’univers de la folie ne cesse de me fasciner  », dit-elle. Convaincue qu’il y a une forme de vérité à découvrir chez les personnes atteintes de ces troubles, elle n’hésite pas à déclarer : « J’ai toujours été attirée par les névrosés et les désespérés parce que je sais que la vraie vie est en eux. Pas dans cette fausse image renvoyée par les magazines où tout est trop lisse pour être vrai. »

 

Incarner à l’écran dans Giorgino, une jeune femme déséquilibrée va d’ailleurs lui permettre d’accomplir un envoûtant voyage intérieur aux frontières du pathologique. « Catherine m’a séduite par sa fragilité, son étrangeté, par cette violence sourde, enfantine, qui émane d’elle. Mal armée pour se défendre, elle exprime ses émotions brutalement, simplement, sans passer par le tamis de la réflexion. Je me sens moi-même proche de cette animalité, de cette réponse immédiate et instinctive à toute agression extérieure. D’ailleurs, au cours du tournage, je me suis demandé si c’était Mylène qui nourrissait Catherine, ou l’inverse. J’avais le sentiment que la frontière entre le normal et la folie est très mince. »

 

De ce point de vue, le clip de Sans logique illustre parfaitement la dualité du désir : coiffée de   cornes en métal, Mylène transperce l’homme qu’elle aime. Preuve que l’identité, au sens d’une unité à réaliser, demeure problématique. « Sans logique / Je me quitte », fredonne la chanteuse. Des paroles que ne renierait pas, en effet, un schizophrène.  Cette dualité fondamentale occupe une place de choix dans son répertoire. Parfois, elle déjoue même les apparences : on croit que la chanteuse s’adresse à quelqu’un d’autre et il ne s’agit que d’un dialogue… avec elle-même. Le « tu » se confond alors avec le « je », comme dans Tristana : « Adieu Tristana / Ton cœur a pris froid », murmure-t-elle dans un souffle, avant d’achever le refrain par : « Ne le dites pas / Tristana c’est moi. »

 

D’une certaine façon, Mylène poursuit dans l’écriture ces jeux de dédoublement

auxquels s’adonnent les jeunes enfants, seuls dans leur chambre. Lorsqu’on tend l’oreille, on s’aperçoit qu’ils peuvent tenir des conversations entières avec un objet transitionnel, peluche ou poupée, sur lequel ils projettent leur personnalité.

 

Flirter avec la schizophrénie, jouer avec le symbole, ne signifie pas qu’on risque soi-même de sombrer dans le dédoublement de personnalité. Au contraire, le privilège de l’artiste, en mettant à distance ses propres angoisses dans son œuvre, est de se prémunir contre le risque de la folie. Le quotidien de Mylène n’a rien de déstructuré, bien au contraire. Ainsi, lorsqu’elle se trouve à Paris, ses journées de travail sont plutôt calibrées : départ autour de midi vers les bureaux de Stuffed Monkey, sa société, et retour à son domicile vers dix-neuf heures. Rien à voir avec le tempérament borderline d’une Amy Winehouse. Le modèle « sex, drugs and rockʼn’roll », très peu pour elle ! « Elle déteste se coucher après minuit », m’a confié Bertrand Le Page dans les années 1990. Sans doute cet irréductible noctambule, qui avait besoin d’entendre des voix amies au cœur de la nuit, exagérait-il un peu. Aujourd’hui, en tout cas, la star semble se coucher plus tard. Dans Appelle mon numéro, elle évoque avec malice son « plus beau geste », celui de poser sa tête sur l’oreiller, privilège réservé à celui qui « entre dans l’histoire » – autrement dit, la sienne.

 

Fidèle à certains rituels dont l’empreinte remonte à l’enfance, Mylène aime à réunir les membres de sa famille le dimanche. Sa sœur Brigitte, son frère Michel, sa mère, Marguerite, mais aussi ses nièces. Ils sont les témoins de son passé, ses repères les plus intangibles, les garants d’une certaine continuité dans son parcours. Elle a besoin d’eux pour garder son équilibre. Dans les moments qu’elle partage avec eux, elle n’a pas besoin de jouer à la star, ni d’imposer ce rapport de force, de chercher de nouveaux subterfuges pour demeurer distante. Bref, sa famille l’aide à se rassembler, à lutter contre la tentation périlleuse du morcellement.

 

« Dans mes chansons, je ne parle que de moi ! C’est de l’égocentrisme artistique », reconnaît Mylène. Une manière d’assumer son narcissisme avec panache. Mylène ne peut faire autrement : ce qu’elle exprime d’abord, c’est sa difficulté à recoller les morceaux de son être. Toutefois, passer son existence à gérer ses paradoxes ne signifie nullement que les autres ne formeraient qu’un simple décor. Une personnalité narcissique n’est pas nécessairement obsédée par son plaisir égoïste. Elle ne désire pas forcément, non plus, être le centre de toutes les conversations. Ses collaborateurs le confirment, Mylène n’a rien de ces artistes nombrilistes centrés sur leur petite personne, qui envahissent les autres avec leurs états d’âme. Christian Padovan, bassiste sur la tournée de 1989, a d’ailleurs été frappé par le comportement atypique de la chanteuse : « Mylène ne pleure pas sur elle, la plupart du temps, comme peuvent le faire d’autres chanteurs. Elle n’attend pas les congratulations habituelles, les “tu es formidable”. Elle s’en fiche. Elle a travaillé, c’est cela qui est bien. »

 

Autre trait de son caractère qui détonne : un sens de l’écoute exceptionnel. Tous les témoignages concordent sur ce point. « Elle n’a rien d’une fille égocentrique, me dit Elsa Trillat. Quand les gens l’intéressent, elle pose même énormément de questions. » « Dans la vie, c’est quelqu’un de tout à fait courtois, charmant, calme, très attentif, à l’écoute des gens », confirme Agnès Mouchel, monteuse des premiers clips. Quant au photographe Jean-Marie Périer, il semble encore sous le charme de leur première rencontre. « J’ai été séduit par son incroyable faculté d’écoute et l’intérêt qu’elle sait porter aux autres. Une artiste qui peut parler d’autre chose que d’elle-même est, croyez-moi, une denrée des plus rares. Je n’avais pas rencontré cette qualité d’attention depuis Simone Signoret. »

 Mylène narcissique

Elle possède ce regard qui vous transperce, ce désir de savoir comment vous tenez debout malgré tout, comment vous parvenez à gérer le paradoxe de la vie, à surmonter vos doutes qui sont aussi les siens. « Tu sais que ta vie / C’est la mienne aussi », chante-t-elle dans Il n’y a pas d’ailleurs. Il y a une universalité dans la difficulté d’être, une communion peut s’instaurer. N’allons pas croire que les personnalités narcissiques soient enfermées en elles-mêmes : cette faille qui rend leur bonheur incertain leur sert de rampe d’accès à l’autre et c’est par ce biais qu’elles pénètrent, parfois avec fulgurance, l’âme de ceux qui croisent leur route. Voilà sans doute une autre clé du succès de Mylène : alors qu’elle ne parle que d’elle-même, chacun peut éprouver le sentiment, lors d’un concert, qu’elle ne s’adresse qu’à lui.

 

Bien sûr, la chanteuse ne s’intéresse pas à tout le monde. Elle le dit elle-même, dès ses débuts, quitte à passer pour misanthrope : « J’aime très peu de gens. Je suis très exigeante. » Mais ça ne l’empêche pas de se montrer attentionnée avec ceux qui travaillent pour elle. Généreuse, même. Car, ce qu’on ignore, c’est qu’elle adore faire des cadeaux : choisir précisément l’objet qui va toucher l’autre, lui apporter la preuve qu’elle le voit. Ainsi, après les représentations de son spectacle au Palais des Sports, du 18 au 25 mai 1989, tous les musiciens se voient offrir un magnifique stylo Bulgari en argent massif. Ou encore, le jour de son anniversaire, le bassiste Christian Padovan a la surprise de recevoir un joli pull en cachemire. Être attentive à son équipe, c’est aussi, à la même époque, faire livrer, tous les soirs, après le spectacle, du champagne Cristal Roederer à foison dans les loges.

 

Pour Mylène, cette première tournée va d’ailleurs être l’occasion d’une prise de conscience inattendue. Le déclic se produit lors d’une de ces conversations qui s’amorcent parfois après le show, au moment où, galvanisée, la chanteuse semble peiner à redescendre sur terre. « Un ami m’a demandé : “Pourquoi chantes-tu ?” J’ai répondu : “Pour moi.” Il m’a dit : “Moi, je chante pour eux.” Dans l’incroyable ferveur dont j’étais l’objet, j’ai mesuré alors l’attente que le public, les autres, avaient de moi. » Habituée à tout donner, Mylène n’avait pas encore pris la peine de recevoir.

 

Il ne faut pas chercher ailleurs le sens de ces torrents de larmes, versés sur scène, et qui ont fait couler tellement d’encre. On lui a reproché de tricher, de théâtraliser un chagrin d’opérette. Des soupçons qui l’ont profondément choquée. « Quand les larmes coulent, c’est l’émotion qui parle. Et là, quoi que certains veuillent en penser, on ne triche pas. Je sais ce que j’ai ressenti chaque soir sur scène. Personne ne pourra me convaincre d’avoir menti sur ce que j’éprouvais216. » Certes, l’image d’une artiste qui craque en public semble inhabituelle, voire déplacée. N’est-ce pas les spectateurs qui sont censés vibrer d’émotion ?

 

Chacun de ses spectacles comporte un moment propice à ses débordements lacrymaux. Une ballade triste, son visage se crispe, sa gorge se serre, et l’émotion la submerge. En 1989, elle pleure en interprétant Ainsi soit je, puis, au moment du rappel, Je voudrais tant que tu comprennes. En 1996, elle sanglote sur Rêver – le public reprend même le refrain à sa place –, puis sur Laisse le vent emporter tout. En 1999, elle a toutes les peines du monde à chanter jusqu’au bout Pas le temps de vivre et Dernier sourire. À Bercy, en 2006, fredonner L’Autre la bouleverse à chaque fois. Quelle chanson provoquera le même effet au Stade de France en 2009 ? Si j’avais au moins…, sans doute.       Face aux sceptiques, persuadés que la star met en scène ses émotions, le guitariste Slim Pezin n’hésite pas à monter au créneau. « Mylène sait ce qu’elle dit, ce qu’elle chante avec des références à son parcours. Bien entendu, il y a certainement son côté comédienne, mais elle le vit vraiment. Quand on est en répétition, cela va au-delà de ce qu’on peut imaginer. » Pour ce grand musicien, le fait que la chanteuse pleure aussi en l’absence du public est la preuve irréfutable de sa sincérité. Si tout était le fruit d’un calcul cynique, n’économiserait-elle pas ses larmes durant les répétitions ?

 

De son côté, la star s’est expliquée sur l’émotion qui l’habite dans ces moments-là : « Il y a des chansons dont les textes me touchent profondément. Et puis, c’est vrai que l’écoute que j’ai, qui est d’une grande qualité, d’une grande chaleur, me provoque, me suscite des émotions. » En fait, ses larmes ne sont pas étrangères à son tempérament narcissique. Parce que la chanteuse fait partie de ceux pour qui donner est plus facile que recevoir, les instants où elle ressent cet amour sont particulièrement dévastateurs. Cette affection démesurée, lorsqu’elle perce la cuirasse de la chanteuse, a donc des allures de raz-de-marée intérieur. En même temps, c’est une émotion libératrice. Des instants miraculeux où Mylène échappe à sa forteresse de solitude. Le temps d’une chanson.

 

 

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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