MYLENE, faut-il Provoquer pour exister

Posté par francesca7 le 8 septembre 2015

 

 

     1 Avec le recul, on n’en croit pas ses oreilles. Ce jour-là, le 10 octobre 1987, Mylène est l’invitée d’honneur de « Mon Zénith à moi », l’émission de Michel Denisot sur Canal +. Les cheveux attachés par un catogan noir, elle a rarement paru si enjouée. La présence d’un chimpanzé à ses côtés, qu’elle caresse tout en tentant de contenir ses débordements, n’est sans doute pas étrangère à cette humeur badine. Le téléspectateur ne sait pas encore que le programme, concocté par Mylène, sera une escalade de provocations. Après une séquence où elle confesse son trouble fantasmatique pour les hommes d’Église, Michel Denisot annonce que, selon un choix de la chanteuse, vont être diffusées des images « très difficiles » utilisées par Amnesty International pour sensibiliser l’opinion à la torture.

      Et Mylène de lancer tout sourire une première bombe : « J’aime la violence. » L’animateur la reprend immédiatement : « Vous aimez la dénoncer ? » Elle enfonce le clou. « J’aime la regarder. » Et  tandis que défilent des images furtives où l’on voit des pendaisons, une exécution capitale à bout portant, une tête coupée qu’un homme tient par les cheveux avant de la jeter dans une fosse, la chanteuse poursuit :

« Ce n’est pas un plaisir sadique, mais presque. J’ai une sorte de complaisance vis-à-vis de la violence dans ces images de mort. Ça suscite plein de réflexions. J’aime bien voir ça. Je crois bien que ça provoque en moi une forme d’excitation. » Elle s’interrompt – le chimpanzé vient de lui mordre la main – et caresse à nouveau l’animal. Denisot stupéfait, tente de ne rien montrer. Il n’est pas au bout de ses surprises. Car la photographie de l’homme exécuté à bout portant n’a pas comblé Mylène. « C’est dommage qu’elle soit statique », dit-elle, ajoutant qu’elle aurait préféré voir la mort filmée en intégralité.

      Cette séquence jette un froid sur le plateau. La chanteuse a visionné les images sans émotion, ni compassion. Et ce n’est pas le reportage émouvant qu’elle a réalisé à l’hôpital de Garches, auprès des enfants accidentés de la route ou atteints de maladies génétiques, qui va suffire à effacer cette première impression. Malgré la tendresse manifeste de Mylène vis-à-vis d’une fillette aux cheveux courts atteinte de la maladie des os de verre, le charme est brisé. Et quand retentit le générique de fin de l’émission, le téléspectateur demeure troublé.

      Après avoir visionné l’émission, Bertrand Le Page ne décolère pas. À ses yeux, Mylène est allée trop loin. Elle a pris un risque énorme pour son image et sa carrière. Iconoclaste, c’est un atout. Mais là, il s’agit selon lui d’un dérapage. Le grand public, qui la suit depuis Libertine, ne peut adhérer à de tels propos. Certains artistes sont tombés pour moins que ça. Par chance, l’émission a été diffusée sur une chaîne cryptée. Et le manager d’imaginer le cataclysme qu’aurait provoqué une telle prestation dans une émission en prime time, sur TF1 par exemple.

      Ce jour-là, Mylène a-t-elle perdu le contrôle d’elle-même ? Ses propos ont-ils dépassé sa pensée ?

Ce qui est certain, c’est que la présence remuante du chimpanzé sur le plateau a altéré son comportement. Ceci explique peut-être une certaine brutalité dans la forme, qu’elle aurait pu nuancer si elle avait eu le loisir de rester concentrée. Ce qui frappe, dans sa prestation, c’est qu’elle semble n’établir aucune frontière entre la réalité et l’imaginaire. Elle évoque des images réelles comme elle commenterait les séquences d’une fiction.

Voilà pourquoi, sans doute, elle ne semble pas consciente d’avoir commis une erreur. N’a-t-elle pas, au fond, été sincère ? Car son goût pour des sujets que d’autres jugent insoutenables ne date pas de cette émission. « J’éprouve de confus plaisirs aux dessins macabres, j’aime l’esthétique morbide »,  lâche-t-elle dès ses débuts. À la même époque, certains proches le confirmeront, le livre fétiche de Mylène, celui qu’elle montre à son entourage comme si elle partageait un trésor, est un imposant album de photos où figurent des monstres de la nature. Bébés estropiés et autres curiosités du genre, comme par exemple des enfants nés avec des écailles de crocodile. Complaisance sadique ? « Non, m’assure la photographe Elsa Trillat, qui avoue avoir pincé le bec en feuilletant l’ouvrage. Elle était intriguée par ces  malformations. Profondément troublée. »

     Par miracle, le public ne lui tiendra pas rigueur de ces fausses notes. Mais pour Bertrand, la preuve est faite que Mylène doit éviter de se répandre dans les talk-shows. Elle fera le strict minimum pour assurer sa promotion, mais devra éviter les pièges qu’on ne manquera pas de lui tendre pour la faire déraper à nouveau. Sur TF1, d’ailleurs, quelques mois plus tard, dans un « Sacrée soirée » spécial, Mylène se montrera d’une sobriété étonnante. Des propos qui frisent la banalité, des remerciements chaleureux, quelques larmes versées. Le contraste avec sa prestation sur Canal + est flagrant. La leçon semble avoir été comprise.

      Malgré tout, Mylène ne renoncera pas, durant les longues années de carrière qui s’annoncent, à ce mode explosif de communication qu’est la provocation. Il faut dire que, jusqu’à cet incident, c’est à son image sulfureuse qu’elle doit son succès. « J’aime la provocation, c’est peut-être une forme de caractère », dit-elle en 1984, alors qu’elle chante Maman a tort, qui relate, ne l’oublions pas, un amour saphique. Une forme de caractère, peut-être. Plus sûrement, choquer est un risque que Mylène assume parce qu’il est contenu, en germe, dans tout projet artistique. Ce qu’un artiste revendique avant tout, c’est sa liberté. Non pas de dire ou faire n’importe quoi, mais de projeter ce qui jaillit des tréfonds de son âme. « La provocation, elle est dans la liberté que je me donne de dire les choses ou de proposer les images qui correspondent à ce que je ressens. Être un artiste, c’est déjà une provocation. »

      Bien sûr, même si elle ne cherche pas à « choquer à tout prix », Mylène sait les risques qu’elle encourt à explorer certaines zones obscures de son imaginaire. « Le piquant de la vie pour moi, est de provoquer, quitte à être censurée  », dit-elle dès 1984, montrant au fond que l’espoir inconscient de toute provocation revient sans doute à se heurter à des limites. Elle ne croit pas si bien dire. Car plusieurs de ses clips feront l’objet, non d’une censure, mais de restrictions quant à leur diffusion. Ainsi, en 1992, le clip de Beyond My Control fait scandale : des images de loups dévorant une charogne sont superposées à un baiser qui dégénère en morsure vampirique. L’association entre l’amour et la mort est dénoncée comme susceptible de perturber le jeune public. Michel Drucker, à qui Polydor propose de diffuser la vidéo en exclusivité dans « Champs-Élysées », met son veto après avoir visionné les images.

Même si le CSA ne se prononce pas en faveur de l’interdiction, M6, prudente, ne diffusera Beyond My Control qu’après minuit.

     mylène Sept ans plus tard, un autre clip va faire couler beaucoup d’encre : celui de Je te rends ton amour, tourné par François Hanss dans l’abbaye de Mériel, en région parisienne. On y voit une Mylène qui se baigne nue dans une mare de sang après avoir été violentée par une créature maléfique. Un scénario lourd de symboles qui revisite le thème de la défloraison, déjà évoqué dans Plus grandir ou Tristana. Mais, cette fois, le sang qui jaillit de la rupture de l’hymen prend des allures de torrent d’hémoglobine. Choqué, le CSA ne tarde pas à donner un avis défavorable, sans exercer de contrainte sur les chaînes de télévision. Après avoir consulté un comité de mères de famille, M6 décide d’amputer les deux dernières minutes du clip et de ne le diffuser en intégralité que tard dans la nuit.

     Furieuse à l’idée que le public ne puisse voir sa vidéo que mutilée, ce qui porte atteinte à son intégrité artistique, la chanteuse réagit immédiatement en mettant en vente une cassette du clip, accompagnée d’un fascicule de photos inédites du tournage. Les quelque quatre-vingt mille exemplaires proposés en kiosque avec l’intitulé « le clip censuré » disparaîtront en quelques jours. Et pour montrer qu’il ne s’agit nullement d’une opération commerciale, la chanteuse reverse les bénéfices à l’association Sidaction.

     Un an plus tard, revenant sur cet épisode lors d’une interview télévisée, Mylène reconnaît qu’il ne lui déplaît pas de jouer avec le feu : « Il se trouve que j’aborde des sujets épineux, voire tabous. C’est un risque. » Puis elle ajoute : « Maintenant, la censure en France est un peu sévère. »

     Durant toute sa carrière, la star n’aura donc de cesse de chercher à exercer le plus loin possible sa liberté artistique. Quant à ses propos sur la violence, prononcés face à Michel Denisot, jamais elle ne les reniera. Tout juste consentira-t-elle à surveiller de plus près ses déclarations publiques, afin de respecter les sensibilités de chacun. Sans jamais renoncer, toutefois, à faire scandale.

     Ainsi, au moment où la tournée 2009 a été annoncée, l’affiche placardée dans toutes les grandes villes de France a fait, elle aussi, l’objet d’une polémique. Sur la photographie, signée Claude Gassian, Mylène est étendue sur le bitume, jambes écartées. Sous sa robe blouse, déboutonnée à hauteur du nombril, elle porte un shorty aux motifs panthère. Si elle n’avait pas les yeux ouverts, on jurerait qu’elle s’est défenestrée. Ou qu’elle vient d’être violée. Une image, en tout cas, dont l’érotisme provoque un certain malaise. C’est parce que le cliché intrigue qu’il retient l’attention. C’est aussi parce qu’il invite à la réflexion qu’il constitue une œuvre artistique à part entière. « Une nuit qui n’agite rien, c’est une nuit pour rien », écrit Mylène dans Lisa-Loup et le conteur   . Que dirait-on alors d’un artiste qui n’agite rien ?

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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