Créer une image réussie de MYLENE

Posté par francesca7 le 5 septembre 2015

 

 

   Mylène réussie   Le paradoxe vaut d’être souligné : Mylène Farmer est la première artiste de variétés à avoir autant misé sur l’image que sur la musique. Certes, il existe un son « Boutonnat », reconnaissable entre tous, un sens des mélodies imparables qui accrochent l’oreille dès la première écoute. Mais cette manière de composer se rattache elle-même à un univers cinématographique. Un cas unique dans l’Hexagone, qui s’explique par la configuration unique de la rencontre entre la muse et son Pygmalion. Rien d’étonnant, au fond, à ce que deux êtres qui rêvent de cinéma s’attellent au même but : créer une image qui marque les esprits.

      Selon la formule bien connue de Gainsbourg, la chanson n’est qu’un art mineur. Afin de l’élever à un niveau où elle transcende son destin éphémère, Laurent Boutonnat ne cache pas son ambition : « Une chanson, c’est bien, mais c’est quelque chose de très simple. Travailler autour de ça, l’image et tout ce que ça comporte, c’est passionnant », affirme-t-il dès 1986. À l’origine même, le clip remplit une double fonction : il est le support promotionnel d’un titre et participe à l’élaboration de l’image, à plus long terme, de l’artiste. Aux États-Unis, Michael Jackson l’a bien compris, lui dont l’album Thriller cartonne dans le monde entier en 1983 grâce à l’impact du court-métrage fantastique de John Landis. En France, seuls Mylène et Laurent vont méditer la leçon.

      « J’aime travailler sur le long terme, sur une image qu’on pourrait qualifier de mythique », explique Mylène. Avant d’ajouter : « L’illustration en images des paroles d’une chanson est une chose, mais on peut aussi en faire un clip original tout en pensant à l’instrument promotionnel qu’il représente. » Une approche d’un nouveau genre qui nécessite un travail à part entière. Tandis que la plupart des artistes de l’époque semblent improviser leurs vidéos, celles de Mylène reposent sur l’écriture d’un scénario original et la participation d’une équipe technique issue du septième art.

      Boutonnat le confirme : « Le clip a aussi la fonction d’un spot publicitaire. Et dans la conception même, il faut savoir en tenir compte, tout en sachant que cela peut être une œuvre cinématographique. Tout cela nous met dans une position bâtarde, y compris dans les négociations que l’on a avec les gens de la télévision et du cinéma, qui eux non plus ne savent pas trop comment l’appréhender. » Pas facile, en effet, de trouver des financements pour ces véritables courts-métrages qui réclament des budgets conséquents. À ses débuts, Mylène ferait presque pleurer dans les chaumières : « Nous investissons nos propres deniers dans ces clips, préférant manger des pâtes tous les jours et nous offrir ce genre de création. » Il s’agit bien d’un investissement en effet, un pari sur le long terme, assumé comme tel.

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     Ce qui est rare est cher, dit-on. Pour parvenir à un résultat à la hauteur de leur exigence, Mylène et Laurent ne vont pas lésiner sur les moyens. Dans le tiercé des clips les plus onéreux pour un artiste français, la chanteuse rousse règne sans partage. Jugez plutôt : neuf cent mille euros pour L’Âme-Stram-Gram, six cent mille euros pour California et quatre cent cinquante mille euros pour la vidéo de Pourvu qu’elles soient douces. Bien entendu, aucune maison de disques ne se risquerait à financer des œuvres aussi coûteuses. C’est encore plus vrai aujourd’hui, avec la crise du marché du disque.

     Malgré tout, par le biais de sa société Stuffed Monkey, créée en 1993, Mylène continue de s’offrirces écrins si précieux pour sa légende, et que ses fans savourent avec délectation. Ainsi, pour Dégénération, fer de lance de son nouvel album, sorti le 25 août dernier, elle revient avec une vidéo truffée d’effets spéciaux digne de ses débuts : une trentaine de comédiens et une troupe de danseurs ont été mobilisés près d’une semaine à Prague, sous la houlette de Bruno Aveillan, réalisateur venu du monde de la publicité.

      Attirer l’attention, ce n’est pas seulement proposer des œuvres de qualité, c’est faire bouger les lignes, sortir du formatage traditionnel. Ainsi les clips de Mylène Farmer sont-ils exceptionnels par leur durée. Laurent Boutonnat, boulimique d’images, en est le responsable direct : filmer est une telle jouissance que le cadre d’une chanson d’à peine quatre minutes lui semble trop étroit. Le record historique va être atteint avec Pourvu qu’elles soient douces : 17 minutes 52. Un choc dans le paysage culturel de l’époque. Mais de nombreuses autres vidéos se caractérisent également par leur longueur inhabituelle, comme si la chanson se pliait aux impératifs du scénario, et non l’inverse. Dans l’ordre décroissant : Tristana (11 minutes 33), Libertine (10 minutes 53), Désenchantée (10 minutes 12), Sans contrefaçon (8 minutes 53), L’Âme-Stram-Gram (7 minutes 50), Plus grandir (7 minutes 32), Regrets (6 minutes 17), ou encore Sans logique (5 minutes 37).

      Ce qui caractérise ces productions, c’est qu’elles se réfèrent au cinéma, s’inscrivent par leurs scénarios et leur esthétique dans une temporalité imaginaire. Génériques soignés, choix du format cinémascope, diffusion de plusieurs clips en avant-première dans certaines salles obscures : tous ces ingrédients font de Mylène Farmer une héroïne de fiction davantage qu’une chanteuse. Avec Libertine et Pourvu qu’elles soient douces, elle a imposé une image forte et ne changera jamais de cap. Même lorsqu’elle demande à des réalisateurs étrangers et plutôt pointus comme Abel Ferrara, Marcus Nispel,Ching Siu-tung (très réputé à Hong Kong), ou à l’Espagnol Augustin Villaronga de travailler avec elle, elle reste en dehors des modes. Comme une alternative au présent.

 

      Créer une image, c’est aussi faire appel à des photographes qui vont sublimer la beauté naturelle de Mylène. Laissant derrière elle les clichés de ses débuts, où elle posait tout sourire, dans des vêtements trop larges, la chanteuse veut s’entourer de talents d’exception. C’est ainsi que Christophe Mourthé est approché par Bertrand Le Page. « À vingt-quatre ans, j’ai l’habitude de façonner des “égéries” pour en faire des femmes très glamour, des icônes106 », dira-t-il. Tel est l’enjeu de son travail, en effet. Et ce doux jeune homme au regard bleu va y parvenir en nouant une complicité de tous les instants avec la chanteuse.

Grâce à lui, Mylène se livre comme jamais face à l’objectif. Il sera le premier à fixer sur pellicule une image intemporelle qui colle parfaitement à son modèle. En noir et blanc ou en couleurs, ses portraits façon Angélique, marquise des anges restent parmi les plus réussis.

      Durant deux ans, Mourthé travaille presque exclusivement pour l’écurie Farmer. D’autres photographes prendront le relais : Elsa Trillat, à qui l’on doit la pochette mythique de l’album Ainsi soit  je, puis Marianne Rosenstiehl, qui restera longtemps la collaboratrice attitrée de Mylène. Des clichés noyés de lumière, où la star semble de plus en plus irréelle, beauté diaphane aux traits effacés. Un regard quasi absent, qui fixe rarement l’objectif en face, comme par pudeur. Quand on lui demande pourquoi les portraits qui sont faits d’elle sont systématiquement surexposés, la chanteuse répond par une jolie pirouette : « J’ai toujours en moi le conflit entre l’ombre et la lumière107. »

      Depuis le milieu des années 1990, c’est Claude Gassian qui bénéficie de la confiance de Mylène.

images (2)Présent sur de nombreux tournages de clips, dont celui de Dégénération, il s’est vu confier la mission délicate de fixer pour l’éternité les concerts de la star. Mais cette fidélité n’empêche pas quelques incartades dans d’autres univers. Consciente que son statut lui permet de tutoyer les plus grands, Mylène ne se prive pas, désormais, de faire appel aux grands noms de la profession.

      En 1995, elle contacte Herb Ritts afin de lui proposer de signer le visuel de l’album Anamorphosée. Une seule rencontre a lieu, le 25 août de la même année. Ce jour-là, tandis que Marcus Nispel tourne, à Philmore, les dernières séquences du clip de XXL avec les figurants, Mylène pose devant l’objectifd’Herb Ritts, dans un studio de Los Angeles, à une centaine de kilomètres. Dans les années qui suivent, elle s’offrira les services de Marino Parisotto Vay, Ellen von Unwerth, Dominique Issermann, ou encore le légendaire Peter Lindbergh. Avec, toujours, une constance dans la démarche : elle contacte un photographe après avoir repéré son travail.

 

      Élaborer une image qui tranche avec le tout-venant, quand on possède le tempérament perfectionniste de Mylène, c’est aussi soigner le design de tous les supports proposés au public. Dès1991, la chanteuse confie l’habillage de ses productions à un spécialiste en design graphique, Henri Neu. À partir de cette date vont fleurir divers objets destinés à renforcer la réputation, déjà très élitiste, de la star : promos de luxe envoyées à la presse, objets divers et variés – peignoir, fer forgé, statues, enveloppes épaisses –, qui alimentent un véritable phénomène de collection. « Mylène s’investit beaucoup dans le design de tout ce qui sort, explique Henri Neu. Elle ne le fait pas seulement par conscience professionnelle, mais aussi parce qu’elle adore ça. Elle a toujours aimé le graphisme et la peinture. Notre travail est très complémentaire et, comme il n’y a pas de réelle contrainte de la maison de disques, c’est vraiment passionnant de pouvoir tout construire de A à Z. »

      Les supports dont il se montre le plus fier ? Le CD promo de California, avec la silhouette de la star qui se soulève, ou encore l’enveloppe de velours de Je te rends ton amour, contenant un CD en forme de croix. Au départ, Mylène et Laurent ne lui ont pas demandé de concevoir des « objets promotionnels aussi fous ». Séduits par sa créativité, ils l’ont néanmoins encouragé à « poursuivre dans cette voie ».

téléchargementPour réaliser le titre Innamoramento, par exemple, Mylène lui suggère, un an avant la sortie de l’album, de réfléchir à tout ce que peut lui inspirer ce vocable aux résonances infinies. « Dans ce mot, j’entends le “mento” qui donne son impulsion et son rythme à la vie, mais aussi “amen”, “mort”, “amor” – l’amour – et “innamor” – le désamour. De même, le filet qui relie les deux représente à mes yeux les mouvements réciproques entre la vie et la mort. »

     On le voit, rien n’est laissé au hasard. Et même si certains fans de la première heure, nostalgiques des fresques signées Boutonnat, ont trouvé les vidéos de l’album Avant que l’ombre… un peu en retrait dans sa clipographie, on doit reconnaître que Mylène n’a pas dévié de sa trajectoire. Depuis ses débuts, elle n’a jamais lâché prise sur l’image. Au contraire, plus sa carrière a avancé, plus elle a exercé un contrôle strict sur tout ce qui la concerne. La récompense de cette exigence, c’est qu’elle n’a à rougir de rien de ce qui jalonne son parcours artistique. Qui d’autre, dans le métier, pourrait en dire autant ?

 Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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