LA TIMIDITE MALADIVE DE MYLENE

Posté par francesca7 le 26 août 2015

 

 
2000-ClaudeUne enfilade de couloirs où même les pas feutrés résonnent. 

Une odeur d’éther qui vous prend à la gorge. Des chambres glacées, des lits étroits,
 des brancards qui vont et viennent dans les ascenseurs. 
Chaque dimanche, elle est fidèle au rendez-vous. Au départ, Mylène accompagnait
 d’autres élèves de son âge après les cours de catéchisme. 
Et puis, depuis plusieurs semaines, elle y vient seule. 
Elle préfère s’y rendre loin du regard des autres. 
Chaque dimanche, « pour échapper à l’ennui », dit-elle, elle visite les enfants
 malades à l’hôpital de Garches. Certains, victimes d’accidents de la route, 
sont paralysés. D’autres souffrent de maladies génétiques. Elle a quatorze ans. 
Voilà un souvenir, une fois n’est pas coutume, qui demeure indélébile. 
Mylène l’a évoqué maintes fois, et y revient sans cesse, comme un épisode
 marquant de son enfance à Ville-d’Avray. « Un électrochoc », dit-elle. 
« Une clé », même, pour comprendre qui elle est. 
 
Avant de préciser : « S’occuper d’enfants tétraplégiques, c’est insupportable
 pour quelqu’un qui marche. » Révoltée devant le spectacle de la maladie, 
l’adolescente ressent une forme de culpabilité, qui s’ajoute au chagrin. 
Impuissante devant ces drames souvent irrémédiables, elle se force à sourire,
 à s’ouvrir à ces enfants qui ont le même âge qu’elle. 
« J’essayais de communiquer avec eux, de jouer, de leur apporter quelque chose.
 C’est quelque chose qui vous marque fatalement à vie. Ça rend triste, définitivement. »
 Pour passer autant de temps auprès de ces êtres que la vie a diminués, 
il faut éprouver une immense solitude. 
Surtout, il faut se sentir soi-même différent de la multitude. 
Le handicap n’est pas nécessairement une catégorie répertoriée par un diagnostic médical.  
 
Il peut être vécu de l’intérieur, comme une fêlure qui vous rend inapte à une
 existence sociale normale. Baudelaire l’a bien montré dans son poème L’Albatros.
 « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher », écrit-il à propos du poète, 
moqué par ses frères humains parce qu’il semble incapable de trouver 
sa place dans leur communauté. Pour Mylène, partager des moments 
intenses avec ces enfants n’a rien d’une sinécure.  
Pourtant, la jeune fille y trouve son compte. Elle échappe à l’ambiance familiale,
 où elle se sent souvent incomprise. 
À leur contact, surtout, elle trouve un sens à ce mal-être sourd qui grandit 
depuis que sa famille a quitté le Canada. C’est cette proximité avec l’autisme 
qui permettra à Mylène d’incarner avec tant de crédibilité Catherine, l’héroïne 
de Giorgino. Pour se préparer au rôle, elle visitera d’ailleurs à nouveau un
 hôpital psychiatrique. « Je suis fascinée, confiera-t-elle, par les enfants autistes.
 Par le mystère qu’ils gardent, leur incapacité à communiquer. » 
                                                     **
 
     Dans ces derniers mots, tout est dit, ou presque. Si l’adolescente se sent 
différente, c’est parce qu’elle se vit comme emmurée en elle-même.  
« Je suis constamment gênée par le regard des autres depuis que je suis toute petite»,
 avoue-t-elle. Une timidité maladive, voilà son infirmité. Trait de caractère qui
 la rapproche de son père, un homme du genre réservé, y compris dans le travail, 
si l’on en croit ses collègues de l’époque canadienne. Elle n’y peut rien : dès 
qu’un inconnu pénètre dans la maison de Ville- d’Avray, elle devient muette comme une carpe. 
Incapable de s’ouvrir, elle baisse les yeux et ne décroche pas un mot.  
Tous ceux qui, plus tard, ont croisé un jour la route de Mylène ont été frappés 
par cette timidité extrême. Sophie Tellier, la célèbre rivale de Libertine dans 
le clip et sur scène, en témoigne. « Elle est très renfermée. Lorsqu’il y a plus
 de deux personnes autour d’elle, elle ne parle pas. » 
 mylene-farmer-photo-facebook« Face aux gens, elle semble être totalement démunie, sans défense, comme si elle
 n’avait pas de cuirasse27 », m’explique la photographe Elsa Trillat. Christophe Mourthé,
 qui a réalisé quelques-uns des clichés les plus glamours de la chanteuse entre 1986 
et 1988, me raconte :  
« Quand nous marchions ensemble tous les deux dans la rue, elle était toujours 
du côté du mur, comme s’il lui fallait un rempart pour être protégée des autres. »
 Philippe Séguy, le premier biographe officiel de la star, relate comment Mylène 
s’est présentée à lui au premier rendez-vous. « Elle baissait les yeux, m’a tendu
 la main, n’a fait que pincer la mienne, offrant un sourire aussitôt ravalé de 
petite fille intimidée. » 
                                                     **
 
Un tempérament qui constitue un obstacle majeur pour sa carrière. 
À ses débuts, elle est tellement réservée qu’il est impensable, pour Jérôme Dahan,
 qui a cosigné Maman a tort avec Laurent Boutonnat, d’envisager pour elle une 
carrière tonitruante à la Jeanne Mas. Lui, songe davantage à un créneau plus 
discret à la Françoise Hardy. « Chez ma mère, où il y avait une grande pièce avec un piano,
 on répétait la mise en scène des morceaux. Mylène avait du mal à appréhender tout cela,
 et on devait, Laurent et moi, lui apprendre les chorégraphies. Elle n’avait pas du tout
 de vision, de conscience de son corps. » 
Bertrand Le Page, son premier manager, m’a également confié son désarroi devant 
une artiste aussi peu extravertie. « Ce n’était pas dans sa nature, il a fallu 
qu’elle travaille dur pour sortir quelque chose d’elle-même. Je mettais la chanson,
 je montais le son à fond et je lui disais : “Vas-y, montre-moi ce que tu sais faire.” 
Mais ce n’était pas du tout concluant. » 
C’est là que Sophie Tellier va jouer un rôle déterminant. Danseuse professionnelle
 proche de Redha, créateur de ballets cultes dans les années 1980, elle devient la
 chorégraphe personnelle de Mylène. Il lui faut d’abord rompre cette gangue qui 
emprisonne le corps de son élève. Patiente, Sophie se rend tous les jours au domicile
 de la chanteuse et gagne sa confiance en la faisant rire. Peu à peu, elle parvient à
 trouver les mouvements de bras, de jambes et de tête qui lui sont naturels. 
Avec un professeur aussi doué, les résultats sont spectaculaires. 
Malgré tout, lorsqu’on revoit les sauts de cabri de Mylène chantant Libertine sur le
 petit écran, on ne peut s’empêcher d’y déceler une raideur encore maladroite. 
Une telle exubérance force sans doute à l’excès son côté introverti. Plus tard,
 à mesure qu’elle trouvera des gestuelles plus adaptées à son véritable caractère,
 une indéniable grâce se dégagera des tableaux de certaines chansons comme Désenchantée
 ou L’Âme-Stram-Gram. Mais cette aisance inattendue, gagnée à la sueur de son front, 
ne changera rien à la nature profonde de Mylène.
                                                      **
 
Pour tous ceux qui ont partagé des moments forts avec la chanteuse, en tout cas, 
cette réserve extrême, loin d’être rebutante, s’impose comme un charme supplémentaire.
 « Elle en use et en abuse, mais elle le fait tellement bien que tout le monde est 
amoureux d’elle », explique Christian Padovan, bassiste sur la première tournée en 1989. 
 La chanteuse Marie Laforêt, dont Mylène reprendra sur scène Je voudrais tant que tu 
comprennes, n’est pas insensible non plus à la séduction qui se dégage d’une nature 
aussi effarouchée. « Je me suis retrouvée deux fois en interview avec elle, raconte-t-elle. 
Elle était quasiment muette, si bien que je me sentais obligée de meubler un peu. 
Elle était infiniment touchante : elle avait l’air d’un oiseau tombé du nid. » 
 
Des années plus tard, cette timidité semble s’être encore aggravée, si l’on en croit 
Mylène elle-même : sa cruelle absence médiatique, y compris au moment de promouvoir 
ses albums, serait la conséquence de cette appréhension ancrée en elle. 
En décembre 2005, ce n’est que sur l’insistance de sa maison de disques et de ses fans
 qu’elle consent à accorder une interview à Thierry Demaizière, dans le cadre de l’émission 
« Sept à huit » sur TF1. Un moment terrifiant pour elle. « Je vous dois une semaine 
et demie d’insomnie et un presque ulcère », dit-elle en préambule avec ironie. 
Quant au journaliste, qui n’a pas pu rencontrer l’artiste auparavant, il confiera après coup : 
 « Elle tremblait à la fin de l’entretien. Elle souffrait vraiment. 
1996-08-a» On la retrouve encore superbe et tétanisée, les cheveux défaits en cascade,
 le 12 décembre 2006, face à Patrick Poivre d’Arvor, dans le 20 heures de TF1,
 où elle vient annoncer la sortie de son DVD live. Sourire crispé, rires nerveux 
émaillent cette interview aux allures de séance de torture. 
Le regard de l’autre, d’autant plus acide lorsqu’une caméra la filme, semble aussi
 difficile à accepter qu’à l’époque où Mylène était petite fille. Seule la scène lui
 permet de dépasser cette angoisse. Il lui faut se sentir démesurément aimée, 
submergée d’un amour XXL, pour offrir au public ses trésors les plus intimes.
 
Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

Une Réponse à “LA TIMIDITE MALADIVE DE MYLENE”

  1. SNI éditions dit :

    Ne te détourne pas de cette voix, vos articles nous plaisent

Laisser un commentaire

 

linergeek |
give to eat by eating |
ecouteconseil |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hé ! lecteurs à Saint Marti...
| parlons-en!
| Je me SOUVIENS...