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Trop tard… Prologue du livre : Mylène

Posté par francesca7 le 21 août 2015

 

villaronga myleneIl n’y a plus un seul coffret au premier étage de la Fnac Saint-Lazare. En ce lundi 25 août 2008, le magasin a exceptionnellement ouvert ses portes dès neuf heures du matin. Mais trop tard.

La vingtaine de collectors de l’album Point de suture mise en vente s’est arrachée en moins de trente secondes, me dit-on. Il est neuf heures dix. Je m’engouffre dans le métro et file en catastrophe vers la Fnac des Ternes. Elle n’ouvre qu’à dix heures. J’attends une demi-heure devant les grilles de l’entrée. Là, j’ai toutes mes chances. Je plaisante avec une fille qui a réussi à se procurer le coffret tant convoité, mais qui veut en acheter un autre pour un ami – louable intention. « Il contient une aiguille et une pince à suturer », me dit-elle, enthousiaste.

À l’heure dite, dès que les grilles commencent à remonter, une trentaine de personnes se ruent vers l’intérieur. Bien décidé à mettre la main sur le précieux trésor, je prends l’escalator et m’élance jusqu’au deuxième étage. Las, point de collectors sur les présentoirs. « Ils sont au rez-de-chaussée », nous indique un vendeur, constatant la panique qui s’empare des clients. Je redescends aussitôt sans traîner, tourne et vire à la recherche des boîtiers métalliques couleur argent. En vain. J’aperçois un présentoir vide. Les coffrets se trouvaient-ils ici ? En quelle quantité ont-ils été livrés au magasin ? Comment ont-ils pu se volatiliser aussi vite ? Autant de mystères que je ne résoudrai pas. Je repars bredouille. Furieux et frustré. ** Pourquoi le nier, j’aime Mylène.

Depuis 1989, au moins. Depuis qu’elle a posé cette question qui m’obsédait déjà à l’époque : « À quoi je sers ? » Je débutais alors dans l’enseignement et partageais bien des doutes existentiels avec les élèves de terminale qui découvraient la philosophie par mon intermédiaire. À bien y réfléchir, pourtant, mon mal vient de plus loin. Trois ans auparavant, j’avais été intrigué par le clip de Plus grandir, par cette femme brune et frêle qui promenait sa poupée en poussette dans les allées d’un cimetière pour la conduire sur sa propre tombe. Déjà, je m’étais dit : voilà une artiste qui détonne. Par la suite, initié par une amie qui ne jurait que par elle, j’ai succombé à mon tour. J’ai attendu ses albums comme autant de pièces formant un puzzle inachevé. Je me suis suspendu à son filet de voix comme à la parole d’une sœur.

J’ai puisé dans certains textes des consolations provisoires à un mal de vivre qui, aujourd’hui encore, m’étreint parfois comme un baiser au goût morbide. Amélie Nothomb a raison de dire que Mylène aide « bien des personnes dans leur vie ».

En pointant ses propres fêlures, ce sont les nôtres qu’elle nous renvoie, comme dans un miroir. En cela, elle remplit le rôle le plus précieux qui incombe aux artistes : non pas simplement nous divertir en nous faisant sortir de nous-mêmes, mais nous conduire à l’intérieur de nous-mêmes pour nous aider à mieux nous comprendre et nous accepter. ** Être fan suppose, toutefois, une soumission qui m’est impossible. Mylène n’est pas ma colonne vertébrale, je tiens debout sans elle. Amateur, c’est autre chose. Ça n’exclut pas de garder un certain sens critique. Malgré l’exigence de qualité qui traverse sa carrière depuis ses débuts, tout ce que publie la chanteuse n’emporte pas mon adhésion béate.

Il m’arrive même d’être exaspéré par une forme de complaisance dans l’exposé de la souffrance. Mais ces petits agacements n’ont jamais suffi à me détourner d’elle. Si elle exerce un tel pouvoir de séduction sur moi comme sur tant d’autres c’est, bien au-delà de l’indéniable sex-appeal qui la rend si désirable, parce qu’elle offre à qui veut l’entendre un univers rare autant que complexe. Et c’est là qu’il faut être vigilant, éviter le piège des clichés. Car depuis plus de vingt ans qu’elle fait carrière, Mylène est l’objet d’une rhétorique stérile qui l’a enterrée vivante dans une posture d’icône.

Pour résumer : « C’est une star inaccessible, secrète, mystérieuse qui n’aime pas se livrer à la presse ; une diva sulfureuse adulée par des fans hystériques ; ses clips forment un cocktail de sang, de religion et de mort ; ses concerts ressemblent à des messes ; elle offre des shows à l’américaine, c’est notre Madonna française. »

Si rien de tout cela n’est totalement faux, on conçoit bien qu’un tel laïus, aussi hagiographique soit-il, porte en germe un risque de fossilisation. Les biographies nombreuses déjà publiées à la gloire de la chanteuse semblent retracer une histoire qui s’est figée à force d’être réécrite dans les mêmes mots. Voilà pourquoi il importe de dépoussiérer un mythe qui sent déjà la naphtaline. Oui, il est urgent de retrouver le souffle de Mylène derrière la machine de guerre Farmer.

Mylène Farmer, c’est bien davantage qu’une discographie. C’est un monde qui s’ouvre. Un livre sans fin qui en contient d’autres. Il faut insister sur ce point : en multipliant les références littéraires, la chanteuse aspire son public vers le haut. Pour celui qui la suit, c’est une source de richesse intarissable. Si la chanteuse a pu échapper à la banalité ambiante et se forger une mythologie singulière, c’est parce que son œuvre ressemble à un labyrinthe. Ne faut-il pas accepter de se perdre si l’on veut conserver une chance de se trouver ?

« J’aime l’idée que chacun puisse y puiser ce qu’il a envie d’y puiser, et se raconter, dans le fond, sa propre histoire », dit-elle à propos de ses chansons. On comprend mieux, dès lors, la sainte horreur de la justification qu’elle revendique depuis ses débuts. L’essentiel, n’est-ce pas cette relation profonde qu’elle a nouée avec son public ? Si les gens se déplacent en masse pour venir l’applaudir lors de ses shows pharaoniques, c’est en réalité avec chacun des spectateurs qu’un lien se tisse.

FarmerBercy10L’immensité d’un Bercy n’empêche pas une forme d’intimité. En laissant sa « voix d’ange déchu » – comme la qualifie joliment Salman Rushdie – lui souffler des mots à l’oreille, chacun puise ce qu’il est venu chercher.

 « Pourquoi percer l’hymen si fragile de notre relation que je devine fusionnelle2 ? », écrit Mylène en guise de préface au livre de Claude Gassian qui immortalise ses derniers concerts à Paris-Bercy. Loin de moi l’idée, à travers ces pages, de briser un lien aussi unique. Dans ce monde paradoxal où l’essor des technologies vouées à la communication engendre plus de solitudes que jamais, Mylène n’a plus à se demander à quoi elle sert. Être là pour nous, ce n’est pas rien du tout.

Extrait du livre : MYLÈNE par Hugues ROYER aux Editions Flammarion 2008

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MYLENE par Hugues Royer

Posté par francesca7 le 21 août 2015

 

Du même auteur Mille et Une raisons de rompre, Zulma, 1998. Mémoire d’un répondeur, Le Castor Astral, 1999. La Vie sitcom, Verticales, 2001. Comme un seul homme, La M artinière, 2004. Ma mère en plus jeune, Le Cherche-M idi, 2006. Daddy Blue, Le Cherche-M idi, 2007. La Société des people, essai, M ichalon, 2008.

 

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À Papa… « La vie des autres m’intéresse beaucoup plus que la mienne. » Mylène Farmer 

Sommaire du livre intitulé : MYLENE

Prologue 1 – « Pourquoi moi ? »

 

2 – De l’inconvénient d’être née

3 – La neige qui recouvre tout

4 – Une timidité maladive

5 – « Fille manquée »

6 – La veine artistique

7 – « Être indépendante »

8 – La muse et le Pygmalion

9 – Et Mylène devint Farmer

10 – Occuper le terrain

11 – Pourvu qu’elle soit rousse

12 – Créer une image

13 – Mylène est Libertine

14 – Provoquer pour exister

15 – Never explain

16 – Dernier sourire

17 – Je t’aime mélancolie

18 – « On va le payer très cher »

19 – L’exil américain

20 – L’épreuve du miroir

21 – Ce que Mylène veut…

22 – La lectrice cannibale

23 – « Oui, je suis narcissique »

24 – Le bestiaire farmerien

25 – Un corps parfait

26 – Les mots sont nos vies

27 – Dieu ou l’angoisse du vide

28 – Naissance d’une femme

29 – Tout contrôler

30 – « C’est un ami, c’est lui »

31 – Dans la main d’Isis

32 – « Rentrez chez vous, il fait froid »

33 – « Je m’ennuie »

34 – Le business Farmer

35 – « Tendre et drôle »

36 – Peut-être lui

37 – Icône gay

38 – La voix d’un ange déchu

39 – Tourner la page

40 – Un mythe de son vivant

41 – Le risque de l’absence

42 – Si vieillir lui était compté Remerciements Les records Discographie sélective

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