Un passage de Ainsi soit-elle

Posté par francesca7 le 20 août 2015

 

Le texte qui suit a été écrit par l’écrivain Philippe SEGUY (seul biographe officiel de Mylène Farmer), qui sortait à l’époque son ouvrage Le Vent de Sud : Mémoires du compte de Cagliostro  (éditions Les Presses de la Renaissance, 1999). A cette occasion il écrit pour le Mylène Farmer International Fan-Club (aujourd’hui fermé) un texte qui trace un parallèle entre la conception de la révolte par Laurent Boutonnat et les évènements de mai 1968.   Philippe SEGUY a publié une biographie (depuis très recherchée) de Mylène FARMER en 1990 Ainsi soit-elle. On reconnaît dans tous ces textes le style de son auteur… 

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     Un visage aigu, entouré d’une coiffe de cheveux roux. Un regard clos, une bouche fermée. Seul le col blanc, en fer de lance, éclaire le costume sombre de cette garçonne qui marche, pommette rosie des coups reçus, sur cette plaine Hongroise, emportant dans son sillage un troupeau d’enfants carapaçonnés de hardes. En 1991, Mylène FARMERinterprète Désenchantée. Laurent BOUTONNAT réalise le clip. Tous deux semblent conjuguer un passé défini, une mémoire prête à jaillir et qui se fige, pareille à de la cire, pour cause de nostalgie et de défaites répétées à croire, encore, en l’homme et en ses idées.

    Cette infinie langueur intime dangereusement le mal dont souffre une génération tout entière, privée, bien malgré elle, des bruits et des agacements furieux du mois de mai 1968. C’est en elle, c’est pour elle que Mylène FARMER incruste le désenchantement, source amère où elle boit seule. Le je qu’elle emploie ici n’a pas figure de règle, ne fait pas vœu de sacerdoce, ne prétend à rien d’autre qu’au constat d’une solitaire, déçue. Blessée par ce qu’elle récent comme une trahison, délestée de tous les mots d’ordre, des anathèmes brandis, des idées d’amphithéâtre. Le drapeau rouge n’en finit plus de s’effilocher dans le chaos. De lui ne demeure qu’un rideau de scène s’entrouvrant par à-coups sur un théâtre d’ombres, la satisfaction amère de ressasser les causes perdues par les autres, de s’en rassasier jusqu’à le crier dans une chanson.

    Mylène FARMER admet que l’on partage sa souffrance, qu’elle sait véritable, qu’elle ne veut pas contagieuse, mais ne juge personne digne de réparer les cicatrices. Dans cet enclos lugubre où la plongent les caméras de Laurent BOUTONNAT, elle suscite et mène la révolte, rompt des liens, se grise, un temps, de liberté. Voici de quoi nourrir un malentendu définitif, elle qui se refuse à fédérer, à rassembler et dont la première place l’expose encore davantage. La fatalité ouatée de l’échec rattrape la bande de forçats miniatures, courant sous le soleil qui tombe vers un désarroi glacé. Pas une plainte. Plus une larme. Le piège du paradoxe se referme. Faire le tour de la prison n’est pas l’apprivoiser. Dans le regard de Mylène FARMER, se lit le courage triste d’avoir perdu la foi en franchissant le seuil de l’age adulte.

Philippe SEGUY.

                                                 extrait du mfifc n°26 – printemps 2000.

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