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Mylène : RECONTRE AVEC LA PRESSE RÉGIONALE

Posté par francesca7 le 8 février 2015

 

giorgi-02-aSeptembre 1994 : Laurent Boutonnat, Mylène Farmer et Jeff Dahlgren ont rencontré tous trois ensemble ­ pour la seule fois ­ les journalistes à l’occasion de la projection de presse de « Giorgino ». Différents journalistes interviewent alors longuement les trois protagonistes séparément, et leurs déclarations seront très partiellement reprises lors d’articles accompagnant la sortie du film dans les quotidiens L’Alsace, Le Républicain Lorrain, Le Guide Mériodional, L’Est Républicain et La Nouvelle République , ainsi que dans le supplément lillois Sortir (cf. ces références). Ce qui suit est la retranscription intégrale de l’enregistrement (près de quarante minutes) de l’entretien avec Mylène Farmer.

Comme pour l’entretien accordé en 1988 à Télé Star (cf. bonus de l’année 1988), on peut s’amuser à repérer les déclarations qui ont été gardées et observer comment parfois elles ont été remaniées.

Comment avez­vous abordé le passage de la chanson au cinéma ? C’est quand même différent…

­ C’est un travail différent. L’émotion est prodigieuse en scène, donc je crois que émotionnellement, il est difficile de rencontrer quelque chose de plus fort que la scène, en tout cas pour moi. Maintenant, d’un point de vue plus ludique, c’est un métier passionnant. Difficile, mais passionnant.

Laurent Boutonnat vient de nous dire que le rôle était très proche de vous. Vous le sentez comme ça ?

­ On va dire que ça n’engage que lui ! (rires) C’est la fosse aux lions ! Je ne me sens pas, oui, radicalement opposée au personnage de Catherine. Je ne suis pas Catherine. Peut­être avons­nous en commun à la fois cette fragilité et cette colère rentrée qu’elle a en elle, cette sensation parfois de n’être pas comprise et d’avoir un comportement parfois ou irrationnel, ou différent et dont on veut bien vous condamner. Voilà, peut­être en ça, je… Et puis définitivement, je ne retrouve plus le mot, l’enfant, voilà, qui est en Catherine et que je retrouve avant tout. Je vais y arriver ! (rires)

Et la colère rentrée que vous avez en vous, c’est une colère contre quoi ?

­ Contre la vie en général.

C’est­à­dire les injustices… ?

­ Oui. J’ai une colère en moi, quelque chose d’assez violent contre l’injustice, oui certainement, mais tout : la vie en général, la difficulté de vivre et toutes ces choses­là. Ce n’est pas passif, voilà.

Comment ça s’est passé, l’écriture du scénario ? Vous étiez impliquée dedans ?

­ Du tout, du tout. Non, non, Laurent Boutonnat a écrit son scénario, ses personnages. On en a très, très peu parlé et mon souhait était de lire le scénario fini, terminé.

Est­ce que vous avez une tendresse particulière pour certaines scènes ?

­ Me concernant, ou le film en général ?

Non, non, où vous êtes dedans. Une scène que vous aimez…

­ J’aime une partie du film qui est la réanimation : j’aime aussi bien d’un point de vue narratif que montage.

Toute cette partie où Marie, qui est la gouvernante, délire, devient complètement folle, elle est à l’extérieur. La réanimation… ce que ça suppose également. Je trouve ce passage vraiment magnifique.

Quand il réanime la fille. C’est différent, parce qu’il le joue quand même…

­ Voilà, avec l’amour. Je crois que c’est tout dit !

Est­ce que c’est une façon d’aller justement contre cette colère­là ? Est­ce que ça aide ?

­ Je pense que c’est un pansement, oui. C’est un joli pansement et c’est fondamental, je crois, pour la vie de chacun. L’amour est un pansement à la colère.

Comment vous avez décidé le passage du clip au film, quelque chose où on doit faire passer beaucoup de choses en un temps limité à un film qui a le temps d’installer un personnage ?

­ J’allais dire, sans prétention aucune, très, très naturellement, si ce n’est que c’est vrai qu’il y a toujours une frustration dans un clip parce qu’il n’y a pas la parole ­ si ce n’est qu’il y a les mots d’une chanson et qu’on n’a pas le temps de développer un personnage. En tout cas, c’est très concis, donc je dirais plus une ‘frustration d’actrice’ dans les clips, et puis cette envie aussi dans le fond d’interpréter quelqu’un d’autre que soi. Ca, c’était fondamental pour moi. Même si bien évidemment il y a des choses que j’ai puisées en moi, c’est quand même un personnage qui n’est pas le mien.

Et l’envie de passer au cinéma date de loin pour vous, ou pas ?

­ J’ai souhaité, j’étais très attirée par le cinéma bien avant la chanson, et quand j’ai rencontré Laurent Boutonnat, notre naissance a été la chanson. Une naissance commune, sachant qu’on pouvait aussi s’exprimer au moyen des clips ­ ça a été très important pour moi­ avec toujours cette idée qu’un jour on ferait quelque chose : lui en tout cas, un film et moi également, ensemble ou non.

Donc c’était clairement l’idée de départ que vous avez réalisée…

­ Oui, absolument. Oui, oui. Notre rencontre…ces deux passions­là étaient en chacun de nous, définitivement.

Sur scène, vous vous dirigez vous­même, or là, c’est différent. Est­ce que vous avez découvert que vous aviez la docilité nécessaire pour vous laisser faire ?

­ Non. Non, je l’ai réellement décidé parce que je savais que c’était capital pour moi et pour le film, c’est­à­dire justement de n’avoir à la fois plus ces inhibitions qui font partie de moi dans la vie de tous les jours, c’est­à­dire de baisser les bras et de se dire « Maintenant, laissons­nous porter ». Et c’est quelque chose, oui, d’assez difficile, mais en aucun cas il n’y a eu de conflit ou quelque chose comme ça.

Et c’est la première fois dans votre carrière où vous vous laissez porter complètement ?

­ Oui. C’est­à­dire cette volonté que de ne pas tout contrôler, sachant que c’est aussi un travail commun malgré tout avec Laurent avec mes propres décisions, mes textes et des choses quand même qui m’appartiennent. Maintenant, sur un film, j’étais ‘au service’ d’un metteur en scène.

Oui, mais un metteur en scène que vous connaissez bien, quand même…

­ Bien sûr, mais ça c’est…

Est­ce que vous avez refusé des rôles déjà, auparavant ?

­ Oui. Oui, oui, on m’avait proposé quelques rôles avant, que je n’ai pas acceptés parce que je n’ai pas trouvé ce que je voulais. Mais j’aurais pu commencer avec quelqu’un d’autre, oui…

Quels genres de films est­ ce que vous aimez, que vous allez voir ? Quels réalisateurs ?

­ J’aime beaucoup, beaucoup de réalisateurs, donc je peux vous donner une palette de réalisateurs. J’aime beaucoup Spielberg, je dirais tous les Spielberg ­ à part peut­être « Jurassic Park » qui ne m’a pas vraiment touchée, mais tous ses styles. J’aime David Lean profondément, David Lynch, Oliver Stone, Jane Campion, découverte il y a longtemps, lorsqu’elle avait fait son premier film que j’avais vraiment adoré. Il y en a tellement…

Vous allez les voir en salle ou bien vous les regardez à la télévision ?

­ Non, je vais les voir en salle. La télévision dénature quand même beaucoup. J’aime le cinéma…

Qu’est­ce qui vous a poussé à refuser les films qui vous avaient été précédemment proposés ?

­ Parce que ou les metteurs en scène ne m’attiraient pas, ou des rôles qui ne me plaisaient pas. Maintenant, c’est difficile, parce que je ne vais pas vous dire quoi, qui et pourquoi… !

Non, mais quels genres de rôles c’était ?

­ A l’époque de « Sans Contrefaçon », c’était un rôle sur l’androgynie ; à l’époque de « Libertine », c’était un rôle un petit peu plus dénudé…

Oui, donc une exploitation de…

­ giorgi-02-eUn petit peu, oui, plus qu’une réflexion réelle et puis aussi, on m’avait proposé un film et je travaillais, moi, sur mon spectacle, donc j’ai privilégié bien évidemment le spectacle à un tournage.

Et là, le fait de vouloir faire un long­métrage, ça impliquait que vous arrêtiez de penser ou de vivre comme une chanteuse ?

­ Totalement, oui.

C’est la première fois. Comment vous l’avez vécu, ça ?

­ Plutôt mal. Plutôt mal, oui. Une sensation d’abandon et peur des retrouvailles, donc oui, c’est…

Ca fait combien de temps que vous n’avez plus chanté ?

­ Deux ans, au moins…

Ha oui ! Et les retrouvailles, alors, c’est pour quand ?

­ J’espère bientôt ! Je vais attendre, comme je disais, que le réalisateur délaisse ses caméras pour reprendre son piano. (rires)

Donc vous étiez dans un autre état d’esprit pendant ces deux ans…

­ Oui, totalement. C’est­à­dire se dire « Voilà, maintenant une page est tournée ».

Vous avez découvert quelqu’un d’autre ?

­ C’est un bien grand mot, mais en quelques sortes, oui. C’est ­à­ dire maintenant, voilà : passons à une autre expression et puis tant qu’on veut de moi… Mais on ne revient jamais de la même façon, et je ne sais pas de quelle façon…

Vous savez que si vous continuez dans une carrière d’actrice et chanteuse, vous ferez ça à chaque fois, faire des coupures entre chaque…

­ Je pense que ça sera de cette façon, puisque je n’ai fait qu’une scène depuis que je fais ce métier. Je n’ai eu le souhait de monter sur scène qu’une fois et j’ai attendu longtemps avant de le faire, donc en ce sens je n’ai pas tout à fait la même façon d’envisager le métier qu’un autre artiste, qu’un autre chanteur qui fait de sa vie des tournées, du studio, des choses comme ça. Moi, je n’ai pas fait ça : j’ai fait peu de disques, j’ai fait peu de télévision, peu de scène donc je continuerai dans ce sens­là.

Et pourquoi cette envie de faire peu, mais bien ?

­ Hé bien, parce que c’est fondamental pour moi.

On en a connu d’autres à votre place qui font à la fois chanteur, acteur, quelques fois même présentateur de télé et voilà, quoi… !

­ …et qui se cassent la gueule ! (rires)

De qui voulez­ vous parler ?! (rires) C’est assez étonnant de voir que vous coupez à la limite une carrière pour en commencer une autre alors que beaucoup à votre place auraient dit « Je vais tout faire en même temps »…

­ Pour des choses un petit peu moins élevées ­ déjà, d’un point de vue technique ­ Laurent Boutonnat étant le compositeur, s’il décide de faire un long­métrage, en aucun cas je ne peux le perturber et lui dire « Voilà, maintenant faisons un album ! »…

Vous pouvez peut­être aller voir d’autres compositeurs…

­ Oui, mais je n’en ai pas envie. Je n’en ai pas envie. Et quant à, je sais pas, essayer d’expliquer ça, la scène par exemple, c’est quelque chose pour moi qui ne peut pas en aucun cas être routinier. Mais une fois de plus, ça n’engage que moi, c’est très personnel. L’émotion que moi j’ai eu au travers de la scène, c’est quelque chose que je ne pourrai pas avoir ou ressentir de la même façon éternellement, je le sais. Donc j’ai ce sentiment aujourd’hui, puisqu’on en parle, que je ferai peut­être une deuxième scène, et peut­être plus jamais…

Vous avez peur de gâcher le moment en le multipliant…

­ Parce que je pense, oui, que les choses s’affadissent.

Vous pouvez avoir la même réaction par rapport au cinéma. Si vous faites trop de films, peut­être que vous n’aurez plus…

­ Mais je n’en ferai jamais trop, je le sais aussi. Je pense que j’aurai le même comportement ­ou appréhension par rapport au cinéma, bien évidemment.

C’est une façon de se préserver, ça…

­ On peut voir ça comme ça, oui. Tout ça, c’est conflictuel aussi : parfois, on se dit qu’on aimerait bien penser un peu autrement ou vivre les choses un petit peu moins intensément ou violement comme ça, parce que dans le fond, le résultat est violent, à savoir qu’une scène, ou deux, ou trois uniquement dans sa vie, dans une vie d’artiste, c’est peu, donc… Je ne sais plus ! (petit rire)

Ce que vous recherchez, finalement, c’est la pureté…

­ Oui, c’est des mots…C’est difficile de s’attribuer ces mots­là pour soi, mais en soi, oui c’est préserver un sentiment. C’est vrai que je ne voudrais pas arriver et avoir le sentiment que de tricher ou que de ressentir ‘à peu près mais pas tout à fait’…Ca, c’est quelque chose qui réellement tuerait ma vie d’artiste, voilà, le ressentiment. Définitivement, donc en ce sens ça parait toujours très dramatique, quand j’emploie des mots comme ça, mais c’est réellement ce que je ressens, donc c’est pour ça…

Vous dites que vous faites peu de choses pour vous expliquer, et pourtant on a l’impression, et je pense que c’est probablement utile pour vous, qu’on vous voit énormément et on a l’impression que vous êtes très présente : il y a comme un paradoxe. Vous dites « Je fais peu pour faire bien » mais en même temps on a l’impression que vous êtes tout le temps là ­ je m’en plains pas, hein !

­ Ca, je ne sais pas…

Il y a les chaînes de télé, vos clips passent… J’ajoute un élément : quand on parle aux photographes de presse, ils disent « Mylène Farmer, elle est très difficile à photographier ». Donc vous préservez votre image, il y a encore un autre aspect, là. Est­ce que vous jouez avec votre ça ? Est­ce que vous jouez avec votre image ?

­ (légèrement agacée, sa voix se fait plus aiguë) Non, il n’y a pas de… (le journaliste continue, mais Mylène l’interrompt fermement) Non, non, non mais comment ça pourrait exister ?!

Mais parce que vous avez une image, vous êtes quelqu’un qui n’existez que…pour beaucoup de gens, vous avez une image : vous avez cité tout à l’heure « Libertine » ou des trucs comme ça. Pour beaucoup de gens vous représentez quelque chose…

­ Je crois que l’image a été très importante. Le clip est né il n’y a pas très, très longtemps, pour moi, pour ma carrière, ça a été très important. Maintenant, quant à une difficulté que de me photographier ou de m’interviewer, ça a été une décision de ma part, parce que ce n’est pas un moyen d’expression pour moi qui est très facile, que c’est quelque chose que j’appréhende. Je n’aime pas parler de moi.

Ca se passe bien, là !

­ Oui, bien sûr…Mais, en ce sens, j’ai préféré faire le minimum. Quant aux photos, c’est pareil : avec les journaux ou la presse, il peut y avoir une exploitation qui est outrancière et dérangeante. C’est quelque chose que je ne veux pas m’autoriser, donc j’ai refusé ça également, peut­être aussi parce que le contrôle m’échappe parce que c’est difficile de demander à un journal que de contrôler tout. Maintenant, c’est un peu mon souhait aussi : je veux dire, si des photos sont faites, j’estime que j’ai le droit de choisir ces photos­là, en tout cas de donner mon avis ou de demander tel ou tel photographe. Donc c’est des choses qui en général ne sont pas acceptées.

Mais il y a une différence entre dire « Je veux choisir les photos » et refuser les photographes !

­ Je sais pas bien et puis je vais vous dire quelque chose : il y a aussi beaucoup de choses qui se disent et qui n’existent pas, aussi. J’en veux pour preuve une séance de photos que j’ai fait il y a deux jours ­ ça, ça expliquera bien des questions ­ et qui s’est très bien passée. Et le soir, quelqu’un qui travaille à mes côtés m’appelle pour me dire « Je ne comprends pas, qu’est­ce qu’il s’est passé pendant cette séance de photos ?

Tu as refusé d’aller faire des photos dans les jardins du Luxembourg ?! », et c’est né de nulle part ! Donc, pour vous dire que j’ai moi­même des informations d’un comportement qui n’existe pas ! C’est­à­dire, dans le fond, plus vous êtes silencieux et plus on vous reproche de silence et on essaie de vous attribuer des comportements excentriques.

Et ça veut dire certainement plus intéressés…

­ Appelez ça comme vous voulez. Parfois c’est véhément, parfois c’est…Mais voilà, un silence provoque une réaction et provoque parfois une animosité…

Ce qui est quand même fascinant dans votre carrière, c’est que vous arrivez sur le devant de l’actualité ­ on vous voit, on vous entend ­ et on a l’impression que vous vous retirez. Vous arrivez à faire ça, il y a deux cas en France : il y a Isabelle Adjani, après certains films, on ne l’entend plus parler, et puis vous. Comment vous arrivez à faire ça ?

­ Là, je parlerais de nature profonde, non pas de marketing. Je pense que si c’est sa nature profonde, je pense qu’à un moment donné l’extérieur l’accepte. Je crois que je ne sais pas très bien répondre à cette question, parce que c’est comme ça, parce que je ne peux pas faire autrement.

Donc c’est pas du marketing, ça…

­ Non, parce que le marketing, ça peut marcher un an, deux ans, trois ans, mais pas sur la longueur : ça, ça n’existe pas. Marketing, il y en a toujours dans une carrière, que ce soit pour un film, que ce soit pour la chanson. Pour tous ces moyens d’expression, le marketing existe, on ne peut pas l’occulter et le nier.

Maintenant, dans ces choses­ là, non, définitivement ce n’est pas du marketing. Et d’ailleurs, je ne cherche pas à me justifier par rapport à ça !

Mais on ne vous demande pas de vous justifier, d’ailleurs…

­ Non, non, bien sûr…

…on vous pose des questions sur ce qui vous rend différente de beaucoup d’autres dans le showbiz !

­ Oui.

Qu’est­ ce vous avez prévu comme émissions télé pour ce film ?

­ Je pense que je vais faire les journaux de 20h ­ c’est­à­dire que ce sont là aussi des choses qui sont brèves, concises ­ avec Patrick Poivre d’Arvor, et puis je crois Antenne 2. Et puis je ne sais plus ! (rires)

Ce genre de manifestation, un peu comme aujourd’hui ou un journal de 20h, vous le faites avec plaisir ou vous forcez quand même un peu ? C’est pas un plaisir, comme ça, de rencontrer… ?

­ Là, maintenant tout de suite, sans parler de plaisir, c’est plutôt agréable ­ si ce n’est que j’espère que j’arrive à répondre à vos questions ! Vous dire que je le fais spontanément : non, définitivement pas ! (rires)

Est­ce que vous avez ramené ces jolis bracelets de Tchécoslovaquie ?!

­ Non ! (rires) Bizarrement, j’ai eu ça je crois il y a dix ans, et je ne les ai jamais portés. J’ai décidé de les mettre aujourd’hui !

Un événement, c’est pour nous.

­ Mais c’est français.

Dans l’avenir immédiat, c’est la chanson ? Vous y retournez, ou… ?

­ J’ai pas compris !

Dans l’avenir immédiat, vous retournez à la chanson ?

­ Oui, je pense. A moins d’une proposition fulgurante ! (rires)

Spielberg ? « Jurassic Park 2 » de Spielberg ? (rires de Mylène) Justement, ils font un casting en ce moment !

­ Mais sinon, la chanson, un album, oui…

Ca vous manque ?

­ Oui, oui.

La sortie, c’est pour quand ?

­ Je ne sais pas…

L’an prochain ?

­ J’avoue que je n’ai même pas la notion du temps, donc… ! Un album peut mettre quatre mois ­ quatre ou cinq mois ­ et puis la préparation d’une scène, peut­être un an. Peut­être, je ne sais pas… (il faudra en réalité patienter un an tout juste pour l’album et un an et demi pour la scène, nda)

Est­ce que vous allez voir les autres sur scène ? Il y a France Gall, en ce moment…

­ Précisément France Gall, non. Je vais peu dans les spectacles, non pas par manque d’intérêt mais parce que je ne m’y sens pas bien, que d’aller dans des lieux où il y a beaucoup, beaucoup de monde…

Une salle, ça vous dérange, quoi…

­ C’est­à­dire, une salle, quand on est sur une scène et qu’on voit beaucoup de monde, c’est prodigieux !

Quand on est assis et que fatalement on vous repère, j’ai toujours un petit peu de mal. Mais ça m’arrive, bien sûr, d’y aller mais enfin depuis deux ans, quasiment personne. J’aurais adoré aller voir Nirvana et je regrette d’avoir manqué ce moment. (le suicide de Kurt Cobain remonte alors à tout juste six mois, nda)

Et à aucun moment il n’a été question que vous enregistriez ne serait­ce que la musique du générique du film, ou une chanson dans le film ?

­ giorgi-02-dOui, il y a eu un souhait de Laurent, peut­ être des choses vocales plus que des mots, parce que des mots je pense que c’était une erreur. Et puis finalement ça ne s’est pas fait pour des emplois du temps différents, et il a choisi et il a eu raison ­ des chœurs d’enfants, et c’est magique ! (rires) Mais essayer de faire une chanson, non, et essayer après de la mettre en clip…

Oui, par exemple…

­ …non, je pense que ce film ne méritait pas ça. (elle se reprend) Non, j’allais dire qu’il n’avait pas besoin de ça, j’ai fait une confusion !

Qu’est­ce que vous pensez de la musique du film ?

­ Je la trouve très belle.

En tant qu’actrice, vous vous préparez comment à un rôle comme celui­là ? Vous avez dit que vous vous laissez faire…

­ Pas de préparation, non. Si ce n’est le souhait de… j’ai demandé à un docteur en psychiatrie, je   voulais assister à des entretiens entre des malades et donc un docteur.

Et vous avez pu le faire ?

­ Pardon ?

Vous avez pu le faire ?

­ Oui, je l’ai fait.

Ca vous a apporté quoi ?

­ J’avais envie de voir pour Catherine, lui trouver une gestuelle qui était particulière, donc je savais que je pouvais voir ça, observer ça. C’est plus dans une gestuelle que pour tout autre chose, et puis parce que de toute façon le sujet est passionnant.

Et ces entretiens, ça se passait comment ? Vous étiez assise à côté du docteur ?

­ Oui, c’est ça : j’avais une blouse blanche, donc j’aurais pu être quelqu’un de l’hôpital !

Donc il y a des malades qui ont été auscultés par Mylène Farmer, il faut le savoir ! (rires)

­ Oui, c’est malheureusement difficile d’y trouver un sourire, mais…

Vous avez fait ça en milieu hospitalier, alors ?

­ Oui. Et puis ça a été relativement bref et j’ai essayé d’être la plus discrète possible. Mais c’est troublant. C’est troublant.

Ca se passe comment, ce genre d’entretiens ?

­ C’est des entretiens qui sont très courts ­ en tout cas cette journée­là­ avec des personnes très diverses, qui ont fait des choses très diverses aussi, pour certaines qui ne sortiront probablement jamais. Et puis, vu de l’extérieur, on a un regard totalement faussé, c’est­à­dire qu’on lui donnerait son ticket de sortie immédiatement ! Et puis, oui, c’est des gens qui sont sous l’emprise des médicaments, donc c’est toujours aussi un peu faussé…

Ca doit quand même être quelque chose de soit choquant, soit bouleversant, ce genre d’expérience…

­ Oui, parce que ces gens ­là aussi… Je fais référence à un des entretiens où la personne avait beaucoup d’humour, et c’est vrai qu’à un moment donné, déjà parce que c’est oppressant pour soi et qu’on se prend à rire ou à éclater de rire avec la personne, et que dans le fond médecin, c’est tout sauf ça qu’il faut faire, parce que c’est donner raison à cette personne. Et c’est vrai qu’on est hors de ce monde…

Les malades, c’était des hommes, des femmes… ?

­ Des hommes et des femmes d’âge très différents…

C’est vous qui avez eu le besoin de faire cette démarche ?

­ Cette démarche ? Oui, j’avais vraiment envie. Vous dire que j’étais persuadée d’y puiser quelque chose pour Catherine, ça c’était l’inconnu. Mais j’ai vu par exemple, pour les mains ça, c’est quelque chose que j’ai retenu, parce que ces malades ont souvent la tête baissée et ont une, j’allais dire, une hystérie, en tout cas une raideur dans les mains et souvent les doigts très écartés ­pas des choses molles, c’est toujours des choses très tendues. Donc, c’est peut­être la chose que j’ai essayé de retenir…

Et les médecins expliquent ça comment ?

­ Je n’ai pas posé la question. Et puis je crois qu’on est soi­même, quand on est dans une tension nerveuse, on a des choses qui se raidissent ­ c’est presque naturel ­ sauf que eux, c’est décuplé. Et puis c’est de l’inquiétude, je crois, qui arrive dans les gestes et dans les mains et le regard. Ces malades, c’est les yeux et les mains. Le reste du corps est plutôt inerte, en général.

On se sent comment face à ça ?

­ C’est bouleversant, c’est perturbant et puis on se sent totalement inutile, c’est la chose la plus difficile. Après, évidemment, on lit. On n’a pas le choix.

Vous êtes née à Paris ?

­ Non, au Canada, à Montréal.

Et vous êtes revenue très tôt ?

­ J’ai passé neuf ans là­bas.

Et vous êtes d’une famille artistique ?

­ Du tout !

Vous êtes le vilain petit canard de la famille !

­ Oui ! (rires)

Qu’est­ce que vous espérez du film ? Qu’il va y avoir plein de propositions cinéma ?

­ J’espère réellement qu’il rencontrera un public. C’est vraiment mon souhait principal maintenant. Dans un deuxième temps, oui bien sûr, j’espère qu’il m’apportera d’autres rôles. Mais, là, ma vraie angoisse, c’est ça.

C’est­à­dire que ­ imaginons le pire ­ si ça devient un échec, vous le ressentirez très mal ?

­ Très certainement comme un échec personnel, oui. Même si je ne suis pas responsable dans le fond, mais oui. Oui, parce que c’est important, vraiment important.

Vous allez le présenter à Montréal ?

­ Je ne sais pas. (rires) Peut­être !…

Et vous sentez le poids du film ? C’est lourd sur vos épaules comme le poids d’un disque ?

­ Non. Non, parce que le poids du film, là, est quand même bien distribué. Il y a quand même le personnage de Giorgino (sic) qui est très important, et puis…

Oui, mais vous savez quand même que le gros de la promotion va être fait sur votre nom…

­ Bien sûr, oui. Il me semble que le disque est plus dur à porter pour moi, plus lourd. (elle pouffe puis se reprend) Je vais presque me contredire dans la seconde, je crois : les deux sont très durs et très angoissants. (rires)

Ca fait une différence, pour vous ?

­ Pas réellement, puisque mon implication, j’allais dire, est peut ­être de la même force, de la même ampleur, oui. Si ce n’est que dans la chanson il y a mes mots, il y a l’écriture, donc c’est quelque chose de… Dans le film, les mots ne m’appartiennent pas : ce sont les miens, mais ce sont ceux de quelqu’un d’autre.

Pourquoi vous n’avez pas essayé d’être co­scénariste pour proposer vos mots ?

­ Parce que je pense qu’à un moment, on se perd, parce que je n’ai pas ce talent, tout simplement, et qu’à un moment donné je préfère que quelqu’un s’occupe de moi un peu. Non, avoir cette envie que quelqu’un vous dise « Voilà, j’ai pensé à toi, j’ai écrit quelque chose. Je t’ai donné ces mots­là, en tout cas au personnage, maintenant débrouille­toi avec ».

Vous pourriez avoir exactement la même envie pour la chanson, que quelqu’un vous amène une chanson toute prête, la musique et le texte tout faits…

­ Jamais, non. Non, sinon je n’aurais pas fait ce métier.

C’est­à­dire que vous êtes prête à vous abandonner quand vous êtes actrice, mais quand vous êtes chanteuse vous avez besoin de tenir les rênes du métier ?

­ J’ai besoin d’écrire mes mots pour pouvoir moi y donner ce que j’ai envie d’y donner, sinon ça ne m’intéresse pas.

Et vous n’imaginez pas encore écrire des mots pour un film ?

­ Non. Non, non…

Laurent Boutonnat va faire beaucoup de films en Tchécoslovaquie ? Vous allez faire des tournées maintenant ?

­ Non, non. Je crois qu’il doit recevoir une chaîne, peut­être oui. (on verra en effet Laurent Boutonnat accorder quelques petits entretiens en télévision pour la sortie du film sur France 2, Canal + et M6, nda) Il est toujours surpris d’être reconnu, mais c’est quand même très modéré !

Les conditions de vie sont difficiles, là­bas…

­ Le propos n’était même pas celui­là. Vous savez, on était dans des lieux tellement retirés du monde qu’on n’a pas été vraiment confrontés à ça du tout.

Le phénomène des fans, vous le vivez comment ?

­ Est­ce que vous pouvez préciser ? Vous pensez à quoi ?

Parce que vous faites partie des actrices ­ des chanteuses, pardon ! ­ qui ont des fans, avec tout ce que ça peut comporter comme comportements d’idolâtrie. Comment est­ce que vous vivez ça ?

­ J’ai fait attention à ça ­ si ce n’est que c’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas, de toute façon ­ déjà en refusant de faire un fan­ club, voilà.

1996-05-cPourquoi ?

­ Parce que en tout cas que ça ne me convenait pas. Maintenant, que de rencontrer des personnes et leur comportement…il y a toujours des choses qui vous dérangent, mais pas pour soi, qui vous dérangent pour ces personnes ­là, parce que parfois ces personnes­ là sont très malheureuses et peuvent rester des journées entières, ou parfois des nuits, à attendre quelque chose. Donc si je peux le donner sur un très court instant, je vais le donner. Je préfère ! Maintenant, c’est vrai qu’on ne peut pas donner à tout le monde parce que après, c’est…

Vous imaginez par exemple qu’il y a des jeunes qui ont dans leur chambre des centaines de photos de vous, des t ­shirts… ?

­ Je ne veux pas penser à ça !

Nous vous remercions beaucoup. Merci pour votre gentillesse !

­ Merci à vous !

Publié dans Mylène 1993 - 1994, Mylène dans la PRESSE | Pas de Commentaire »

Déjeuner de gala sur NOSTALGIE avec Mylène

Posté par francesca7 le 8 février 2015

 

30 NOVEMBRE 1996 -Entretien avec Michel COTTET

1996-05-aMichel Cottet : L’actualité de Mylène Farmer, c’est cet album, « Anamorphosée » ­bien que ayant déjà quelques mois, il est encore tout frais et tout présent à notre mémoire et on se laisser bercer en ce moment par l’excellent titre « Rêver » ­ et puis il y a cette tournée, non pas gâchée mais interrompue pour une stupidité. Il ne m’appartient pas de déverser une kyrielle de qualificatifs pour essayer de vous cerner, de vous faire réagir ­ c’est toute la magie d’un personnage. Ceci dit, tout ce mystère qui débouche sur un statut de phénomène est ­ce que vous n’avez pas l’impression quelquefois que cela fait ombrage à votre vrai statut, qui est avant tout quand même, si je ne m’abuse, auteur compositeur­ interprète ?

Mylene Farmer : Ombrage, je ne sais pas bien. Est­ce que j’en souffre ? Non, pas vraiment. J’ai décidé de ce mystère en ce sens que je parle peu et que je réponds peu aux questions en général, donc je crois que j’en suis l’auteur donc je n’ai pas à m’en plaindre.

MC : Je ne parlais pas forcément du mystère mais du fait que à force de vouloir justement le percer, on en oublie de parler avec vous de ce qui quand même nous séduit au préalable, c’est­ à­ dire votre  musique, votre façon d’écrire, votre façon de paraître sur scène. Est­ce que parfois vous n’avez pas l’impression d’être dépassée par vous­même, en quelques sortes ?

MF : Je ne suis pas sûre de pouvoir répondre à cette question, si ce n’est que c’est vrai que  l’évocation de l’écriture est quelque chose, dans le fond, d’assez rare de la part d’un journaliste parce que je crois qu’il est plus enclin à parler ou d’une vie privée que l’on ne veut pas dévoiler, ou des choses qui sont ‘plus racoleuses’. Peut­être que je souffre de ça un peu, oui.

MC : On y reviendra, et j’espère comme ça que votre passage à Nostalgie vous aura ôté un peu de souffrance puisqu’on évoquera votre écriture. Ce que l’on sait, c’est que vous avez quand même ‘fui’ à Los Angeles pour essayer de retrouver une forme de solitude. Vous avez vos repères, j’ai les miens : moi, c’est Léo Ferré, Ferré qui disait : ‘Dans la solitude, le désespoir est une forme supérieure de la critique. Pour l’instant, nous l’appellerons bonheur’. Le désespoir, vous l’avez touché ?

MF : Je crois qu’il a fait partie de mon quotidien, mais maintenant je ne pense pas être la seule ! Je pense que le commun des mortels a des moments de bonheur et des moments de détresse absolue. Je crois que même une journée peut être comblée par bonheur et tristesse à la fois. Maintenant, est­ ce que je fais l’apologie de la détresse et du malheur : non. Je l’ai exprimée, en tout cas.

MC : Cette solitude, vous la recherchez ?

MF : Je ne suis pas sûre de me définir comme quelqu’un d’étant solitaire. J’aime parfois avoir des moments, oui, seule : l’écriture est un moment privilégié pour ça. Maintenant, j’aime bien la compagnie  de personnes choisies.

MC : Quel est le moment le plus fort, justement ? C’est rentrer dans cette solitude ou en sortir pour retrouver l’autre ou les autres ?

MF : Je crois que les deux sont à déguster ! (rires)

MC : Je poursuis avec ce texte de Ferré, toujours sur cette solitude : ‘je voudrais m’insérer dans le vide absolu et devenir le non ­dit, le non avenu, le non vierge par manque de lucidité’. Ne pas rencontrer le bonheur, est­ce que c’est pour autant être lucide ?

MF : (elle se répète la question à elle­ même) Ne pas rencontrer le bonheur…Je ne sais pas. En tout cas, j’aime l’idée de s’approcher de ce vide et de ne faire qu’un avec ce vide. C’est vrai qu’il y a quelque chose, l’idée du néant, qui est quelque chose de très happant. C’est vrai que parfois, on a envie de se confondre avec le vide, avec le rien.

MC : Ce que vous appelez le non­ dit, qui est essentiel pour la réussite…

MF : Oui.

Diffusion de « California »

MC : Mylène Farmer est votre invitée aujourd’hui dans ce « Déjeuner de gala » sur Nostalgie, avec cette notion de non ­dit. Ne pas énoncer, ne pas expliquer pour susciter la curiosité, est­ ce que c’est bien compatible avec une autre notion, qui est celle de la fidélité ? Je veux dire par là, quand on côtoie des gens ou des habitudes, forcément on perce le mystère, donc là c’est un peu antinomique, non ? Parce que vous êtes quelqu’un de fidèle ­ je parle du point de vue professionnel !

MF : Je pense être quelqu’un de fidèle, oui, dans tous les sens du terme et toutes les situations. Maintenant, pardonnez­moi : j’ai oublié la question ! (rires)

MC : Je disais, parallèlement à cette fidélité vous êtes porteuse de cette idée de non­dit : ‘je garde la mystère, je ne veux pas qu’on me dévoile et je ne veux pas dévoiler’. Est­ce bien compatible, ces deux approches ?

MF : Là encore, je ne… Le non ­dit, j’aime les non ­dits, maintenant est­ ce que je suis caractérisée par le non-dit : je ne le crois pas. Maintenant, j’ai choisi de dire certaines choses, de dévoiler certaines choses, de les clamer parfois et quand une question ou un sujet me dérange, là effectivement ce sera ou un non ­dit ou un non tout court ! (rires)

MC : Donner un sens à tout, c’est ridicule pour vous, finalement…

MF : Je sais pas si, là encore, c’est ridicule ­ pardonnez­ moi ! (rires) Je ne pense pas avoir d’abord la prétention, et je ne pense pas que la vie vous offre un sens à tout. Je crois que ça fait partie aussi du mystère de la vie, du mystère de la mort, de toutes ces choses qu’on ne sait pas et qu’on ne saura probablement jamais. Parfois on peut souffrir de ce silence et des ces non­réponses, et parfois je trouve ça plutôt bien. C’est une forme de liberté aussi en soi.

MC : Je vais peut ­être vous soulager, je viens à votre secours ­ si tant est que vous en ayez besoin : finalement, c’est pour ça que vous redoutez l’exercice que nous sommes en train de faire parce qu’il est communément admis qu’à toute question doit correspondre une réponse, et en plus logique !

MF : Oui. Oui, c’est vrai que là, dans le fond je n’aime pas la logique, je n’aime pas le rationnel et c’est un exercice qui est difficile, uniquement parce que je dois parler de moi, dans le fond c’est aussi bête et simple que ça. C’est un exercice difficile pour moi.

MC : Parler de soi… Parler d’idées qui vous traversent la tête, c’est peut­ être pas forcément parler de vous. C’est peut­être plus facile…

MF : Oui, mais c’est une façon de se mettre en avant et c’est vrai que là, ça fait partie d’un exercice qui est probablement utile à l’artiste, en tout cas on lui demande. Mais si j’avais à choisir, je crois que j’aurais rayé cette mention ! (rires)

MC : Le non­ dit, c’est aussi l’imaginaire. Est­ce un jardin dans lequel vous aimez flâner ?

MF : J’aime surtout, je dirais, au travers de lectures. Quant à mon imaginaire, oui, je cultive ce jardin, je crois, oui. Maintenant, là encore j’aurais du mal à en parler parce qu’il est imaginaire, justement !

MC : Mais un auteur se doit d’imaginer, et l’imagination c’est une forme de liberté que vous recherchez…

MF : Oui.

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MC : Retour dans « Déjeuner de gala » sur Nostalgie. On parle avec Mylène Farmer, votre invitée, de la liberté. Quelles sont les situations, les mots, les événements dans lesquels vous ne vous sentez justement pas libre ?

MF : Les dîners où il y a beaucoup de personnes… (elle cherche, puis pouffe de rire)

MC : Une foule, c’est pas ‘beaucoup de personnes’, c’est qu’une personne raisonnée ?

MF : Oui. Oui, c’est toujours un peu facile comme détournement, mais dans le fond c’est vrai. C’est vrai, quand on est en face d’un public, quelque soit la salle, à partir du moment où il y a plus de deux personnes, trois personnes, mais plus le nombre est grand et plus il ne reforme qu’un et une énergie, en tout cas.

MC : En tête à tête, vous vous livrez plus ­parce que sur scène, on peut dire que vous vous livrez-vous vous livrez plus que devant une multitude de gens…

MF : Non, je pense que c’est faux. Je pense que je me livre davantage, mais peut­être sans la présence des mots ou en ayant choisi les mots. Maintenant, je crois que l’émotion que moi je ressens sur scène et que je peux offrir est quelque chose qui est une mise à nu, qui est beaucoup plus importante que dans une interview. J’ai malgré tout le contrôle de moi­même et de mes silences aussi.

MC : Ca fait douze ans, mine de rien, que vous êtes dans ce métier de la chanson. (Mylène confirme en riant) Est­ce que la situation a failli vous échapper une fois, durant ces douze ans ?

MF : M’échapper, non, je ne le crois pas. Je ne sais pas à quoi vous faites allusion précisément, mais j’ai…

MC : Être dépassée par ses propres motivations, s’embarquer dans un chemin qui n’était pas le bon…

MF : Avoir envie d’arrêter parfois tout, oui, ça m’est arrivé.

MC : C’est une façon de contrôler, justement, comme cette fuite…

MF : De nombreuses fois, oui. Hier encore…

MC : ‘J’avais vingt ans…’, mais ça c’est Aznavour ! (rires de Mylène) La fuite dans les mots, c’est quand même plus bénéfique que la fuite à Los Angeles ? Vous l’évoquiez tout à l’heure avec mon jardin imaginaire…

MF : Oui, je crois que j’ai eu besoin pour continuer d’écrire, puisqu’on parle des mots, que j’ai eu besoin de ce passage. Maintenant, il s’est effectué à Los Angeles, dans le fond ça aurait pu être ailleurs, en tout cas un pays dit étranger. Mais j’y ai trouvé, oui, si ce n’est une réelle source d’inspiration, en tout cas moi je me suis nourrie, si je puis dire, à ma façon. J’y ai trouvé quelque chose, oui.

MC : C’est Jean­Louis Murat qui, à ce même micro ­ je fais allusion à lui parce que vous l’avez rencontré, ne serait­ ce que pour un duo ­ qui expliquait que dans un texte, finalement, le texte n’était jamais aussi beau que lorsque à la fin de la chanson on n’avait pas forcément tout compris.

MF : Oui…

MC : Et pour vous aussi, je crois, à savoir que les mots ont plus d’importance que l’idée.

MF : Je pense qu’il vaut mieux savoir, en tout cas pour soi­ même, face à soi­ même, savoir ce qu’on a voulu dire. Maintenant, je suis d’accord que la chose trop expliquée, qui ne laisse pas dans le fond à l’autre une liberté, me dérange.

Diffusion de « L’Instant X »

1996-05-cMC : Avec nous, Mylène Farmer qui est notre invitée dans ce « Déjeuner de gala » sur Nostalgie aujourd’hui samedi. Je fais une petite digression avec les images, je voulais en parler un petit peu plus tard. Vous parlez de notion de liberté quant à la perception d’une chanson : le clip, pour le coup c’est bien souvent quelque chose de très cadenassé. On nous impose des images, on nous fait une explication ­ ça ne vous concerne pas tout le temps­ mais n’est­ce pas un piège ?

MF : C’est vrai, c’est un piège. Mais là encore, est­ce qu’on a le choix de ne pas faire sur une chanson une mise en images ? Là encore, malheureusement je n’ai pas ce choix ­là parce que ça serait suicidaire. Mais sur certaines chansons, c’est vrai que certainement je n’aurais pas fait de clip, parce que justement il y a une réduction du sujet évoqué, et puis parfois c’est magique aussi, donc…

MC : J’ai lu que vous disiez : ‘Quand j’écris mes textes, je livre beaucoup plus de moi que vous ne croyez. Il suffit de savoir écouter’. Est ­ce que vos chansons sont codées ? C’est un exercice qui peut vous amuser, ça ?

MF : Non, je ne suis pas sûre d’être aussi intelligente que ça. En tout cas, j’aime bien les mots, donc j’aime jouer avec les mots…

MC : Pas de fausse modestie, jeune fille ! (rires)

MF : …mais codés, non. Non. Je n’ai pas ce sentiment­là.

MC : Y a ­t ­il quand même une notion ­ j’ai cru vous entendre le dire, cette fois ­ci, donc la véracité du propos est entière, que vous aimiez cette forme d’irrationalité dans un texte et, comme vous venez de le souligner, que vouloir forcément une d’explication, c’est pas le but. Cette notion d’irrationnel, elle vous caractérise lorsque vous écrivez ?

MF : Non, je ne pense pas. Je ne pense pas, maintenant, sans parler de moi, quand je lis par exemple Cioran, puisque ça m’arrive de le lire en ce moment, à cette faculté que vous donner des mots­ clés, et là encore de vous laisser votre propre imagination. C’est un peu confus, ce que je dis, mais… (rires) Un peu comme les haïkus, vous voyez, ces poèmes qui sont très, très courts. On vous donne deux mots, on va vous dire –je dis n’importe quoi : un chien, une fourmi et la senteur du foin et tout à coup, ça va évoquer une multitude de choses. Mais là, ça sera à chacun d’interpréter ou d’imaginer. Donc j’aime, en tout cas si c’est ce que vous évoquez comme étant une irrationalité, alors c’en est une, oui, parfois…

MC : C’est finalement l’éducation que l’on reçoit lorsqu’on allait à la maternelle qui se transforme avec des beaux mots, mais c’est ça en fait : on apprend aux enfants, on leur montre un chat et leur imaginaire… (Mylène acquiesce d’un murmure) Vous faites allusion, donc, à Emile Michel Cioran, ce philosophe français pessimiste, dont l’œuvre s’exprime souvent par aphorismes. Vous en avez des favoris, vous ? Des proverbes, des… ?

MF : Je n’ai malheureusement pas beaucoup la mémoire des… (rires) Je retiens difficilement !

MC : Ben, ‘tomber sept fois’, il y a déjà ça !

MF : ‘Tomber sept fois’, c’était court donc facile à retenir ! Oui, il y a ce proverbe, effectivement, japonais qui dit ‘tomber sept fois, toujours se relever huit’ donc je l’ai volé.

MC : Vous êtes charmée par ce genre de formules ?

MF : Là encore, c’est le plaisir des mots et l’intelligence qui peut s’en dégager. En tout cas, sans parler même d’intelligence, à la fois la précision dans la non précision. Il y a cette phrase maintenant qui me revient… (rires)

Je vais faire mon exercice ! (rires)

MC : Allez­ y, soufflez bien !

MF : ‘Tout ce qui ne m’a pas tué me rendra plus fort’

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MC : Voilà, de retour avec Mylène Farmer qui est notre invitée aujourd’hui dans ce « Déjeuner de gala ». Je faisais référence à cette chanson qui figure sur l’album « Anamorphosée », c’est la  première fois où vous signez la musique : « Tomber 7 fois… »…

MF : Oui, oui. Absolument, oui.

MC : Après les mots, la musique. C’est une forme de défi que vous vous êtes lancé à vous­même ?

MF : Non. Là encore, ça s’est passé relativement naturellement : j’ai une guitare à la maison, donc il m’arrive parfois de tenter d’y jouer et ma foi, voilà, j’ai trouvé donc cette chanson, mais est­ ce que j’ai envie de faire ça et prolonger ça : non, je ne le crois pas.

MC : Vous vous êtes surprise vous ­même ?

MF : D’une certaine façon, oui, probablement ! (rires)

MC : Vous avez regardé autour si personne ne vous avait vue commettre cet acte affreux qui était d’écrire une musique ?!

MF : (rires) Oui, dans la mesure où j’ai pas de formation de musicienne. J’en ai le goût, en tout cas, mais je pense qu’il faut plus de talent pour composer.

MC : Vous êtes quand même pluridisciplinaire ­ on évoquera plus tard le goût de la peinture ­ vous écrivez, vous chantez, c’est tout à fait dans vos cordes, en tout cas c’est dans votre mentalité. C’est aussi de la liberté, finalement, que de savoir faire plusieurs choses, non ? C’est pour ça que cette notion de devenir compositrice, ou compositeur pardon, ça peut aussi vous aller, non ? C’est pas un défi qui vous… ?

MF : Non, parce que là encore, sans parler de talent, je sais ce que je suis ‘capable’ de faire, en tout cas de revendiquer, on va dire. Maintenant, quant à la musique, là encore, la composition, je sais que je m’essoufflerai très, très vite parce que manque tout simplement de connaissance, là encore.

MC : Vous voyez que vous êtes intelligente, puisque l’intelligence c’est savoir reconnaître ses limites.

MF : Je ne ferai pas de commentaires ! (rires)

MC : On saute du coq à l’âne, c’est le cas de le dire : vous aimez les animaux, je vous emmène sur le terrain des animaux. Comment va E.T. ?

MF : Très bien !

MC : Bien. Ce qu’il y a de fabuleux dans la communication avec les animaux, c’est que l’on émet des mots, eux les perçoivent comme des sons suivant l’intonation, et finalement, là on retombe sur c’est presque une chanson qu’on écrit avec les animaux : ils interprètent comme ils le veulent. Est­ce que mon parallèle vous choque ?

MF : Non. Vous faites ce que vous voulez, d’abord ! (rires) Mais effectivement, oui, les animaux, en tout cas les petits singes, connaissent probablement les sonorités, mais les visages aussi. Ils interprètent beaucoup l’expression, liée au son probablement. C’est un être, là pour le coup, relativement intelligent, caractériel aussi, qui a ses humeurs, mais c’est toujours aussi passionnant d’avoir un singe.

MC : C’est l’animal ­ nous en parlions tout à l’heure ­ qui se rapprocherait le plus de nos réflexes.

C’est pour ça que vous l’avez choisi ?

MF : Je crois que j’ai simplement une passion pour le singe. A chaque fois que je vois un documentaire sur ces animaux, j’ai envie de changer de vie et d’aller les retrouver, de les aider ou d’essayer de dialoguer, de m’y intéresser en tout cas. J’ai vu beaucoup, beaucoup de reportages sur les chimpanzés, les orangs­outans ou les gorilles. C’est vrai qu’une vie comme celle de Diane Fossey est une vie passionnante, mais c’est une vie difficile aussi.

MC : C’est une grande tendresse que vous avez envers les animaux, tout à l’heure vous étiez avec les chiens ! Vous aimez leur naïveté ? Leur fidélité ? C’est ce qui vous attire ?

MF : Là encore, je vais probablement vous décevoir mais je ne suis pas sûre d’analyser toutes les envies que j’ai, ou les communications que j’ai. J’aime les animaux parce que dans le fond, c’est très spontané.

Maintenant, si vous voulez vraiment trouver pourquoi on aime un singe, pourquoi on aime un chat ou un chien, dans le fond, ça, ça ne m’intéresse pas de savoir pourquoi je les aime. Je les aime, tout simplement.

Diffusion de « Mylène s’en fout »

MC : « Mylène s’en fout ». Pas nous ! Elle est votre invitée aujourd’hui sur Nostalgie, dans ce « Déjeuner de gala ». On a aimé ­ et on aime toujours ­ cet album, notamment, « Anamorphosée ». Je voulais juste un petit mot sur cet univers musical : il y a eu une évolution. Est­ce qu’on peut la qualifier, cette évolution, de tonique, d’énergique ? Ca serait le bon mot ?

MF : Je vais être obligée, moi, de revenir vers mes albums précédents : je n’ai pas eu le sentiment que ces albums n’étaient pas énergiques, donc en ce sens je ne peux pas aller dans cette idée de ‘plus d’énergie’. Je crois que parce qu’il y a des guitares, beaucoup plus de guitares qu’avant, peut­être que l’énergie vient aussi de là. Peut­être dans la façon de chanter, qui est probablement un peu différente : je chante plus grave ­ en tout cas, je me le suis autorisé !

MC : Dans le ton, rassurez­ nous ! (rires)

MF : Dans un ton plus grave. (elle hésite) Là, j’avoue que je ne sais pas bien… « Désenchantée », pour moi par exemple, est une chanson extrêmement énergique ­ mais ça n’engage que moi ­ au même titre que « L’Instant X », si ce n’est que la production est très différente. Là, oui.

MC : Voilà, justement : en quatre ans, est­ ce que vous avez eu l’impression de vivre une révolution musicale ?

MF : Non…

MC : D’abord, est ­ce que vous avez écouté ce qui se faisait ? Quand se passent comme ça quatre années, est­ce qu’on a le doute de se dire ‘je vais décrocher, je vais avoir un handicap insurmontable’ ? Parce que c’est un métier qui va très, très vite ­ je parle de la technologie, ne serait ce que ça…

MF : Oui. Oui, oui. Là encore, c’est plus une envie profonde non pas que de changer radicalement, mais simplement puisque j’ai passé un certain temps aux Etats­ Unis, c’est vrai qu’on est enclin à écouter beaucoup plus de musique : si on écoute la radio, on écoute que de la musique américaine en tout cas et qui est essentiellement beaucoup de guitares, et puis aussi dans les mélodies… Donc, en ce sens je ne me suis pas dit, là encore, ‘Pour le prochain album, il va falloir faire attention !’. C’est simplement un désir, tout simplement, que d’aller vers quelque chose de plus ce qu’on appelle live, moins de gimmicks. Je sais pas si j’ai répondu à votre question ! (rires)

MC : Si ! Faire office de référence, comme vous le faites aujourd’hui, est­ce que c’est une forme de reconnaissance éternelle ?

MF : Référence… ?

MC : Vous êtes une entité…

MF : Oh, pardon : moi ?!

MC : Oui ! Est­ce que c’est une forme de reconnaissance ?

MF : Est­ ce que je suis une référence ?!

MC : Quoiqu’il advienne, à partir de ce jour vous resterez quelque chose auquel on pourra s’identifier, auquel on fera référence. Est­ce que cette reconnaissance, vous la percevez ? Et comment vous l’acceptez ?

MF : Je la perçois parfois. Quand je monte sur scène, je crois que c’est le moment où l’on vous applaudit, tout simplement, où on vous dit que vous êtes quelqu’un d’important à ce moment ­là. C’est important au moment où je le fais. Maintenant, vous dire est­ce que ça me rassure ou est­ce que c’est important pour moi : je ne suis pas sûre, là encore, de pouvoir répondre à cette question. Je ne sais pas. (rires) J’aurais plutôt une humeur aujourd’hui de nous somme peu de chose, donc ça va être difficile pour moi que de vous dire ‘Je suis une référence’ ! (rires)

MC : Mais nous sommes peu de chose, je vous le confirme ! Il faut mieux en rire…

MF : J’aime ce que je fais. Je crois que je vais, là encore, faire ou une pirouette ou une réponse plus concise : j’aime profondément ce que je fais. C’est le plus important.

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1996-05-eMC : Bien. De retour dans « Déjeuner de Gala » sur Nostalgie avec Mylène Farmer. Il y a quelque chose que vous aimez et que vous ne faites pas encore, et que vous allez certainement faire parce que vous n’êtes pas être à vous laisser abattre, c’est le cinéma. (Erreur de Michel Cottet, puisqu’à la date de la diffusion, « Giorgino » venait de sortir deux ans auparavant ! nda) Tout ce que vous entreprenez sur scène, sur disque, sur les clips, il y a ­ j’ai l’impression, arrêtez ­moi si je me trompe ­ une approche cinématographique.

MF : Oui…

MC : Votre bonheur total serait aujourd’hui, ou dans quelques années, d’avoir une pile de disques de diamant et puis une pile de bobines de films, quand même, non ?

MF : Là encore, je ne suis pas sûre. Il y a quelques années, j’aurais ­ et je l’ai dit, que de ne pas faire de cinéma, j’en mourrais…

MC : Je voudrais qu’on ferme…Oublions tout ça et voyons devant !

MF : Non, non ! Je le révoque, parce qu’aujourd’hui je crois que je peux m’en passer tout à fait. Ca, c’est pour répondre à la notion de pile et de collection (rires). J’aimerais refaire un film, avoir un rôle qui bien sûr m’intéresse. Maintenant, me projeter dans un avenir de cinéma : pas du tout. Honnêtement, pas du tout.

MC : Mais cette approche ­ j’en finirai avec le cinéma…

MF : Mais j’aime le cinéma, donc voilà pourquoi j’aime l’image.

MC : Voilà, ce qui explique peut ­être votre petite différence ­ enfin, pas votre différence, ce que j’expliquais tout à l’heure : le phénomène musical ­ parce que vous appréhendez les choses avec un autre regard, celui de la caméra, même si on parle de chanson…

MF : Là encore parce que mon goût probablement, oui, pour le cinéma, pour l’image, pour l’évocation. Donc là c’était une rencontre formidable, en tout cas, quand j’ai commencé ce métier, à savoir que le clip était un élément essentiel pour un artiste, et ça a été quelque chose de magique pour moi ­ déjà d’avoir travaillé avec Laurent Boutonnat, qui a fait quand même la plupart de mes clips et qui est quelqu’un de grand talent. Là encore, c’est l’idée de rencontre, que de pouvoir aller voir Abel Ferrara et lui demander de travailler avec lui, Marcus Nispel, autant de gens qui ont beaucoup de talent. Là, c’est plus l’idée ­ on parlait de solitude tout au début­ là c’est l’idée réellement de deux ou de trois, de ne pas être seule justement dans une création.

MC : Vous citez Bergman, Polanski, Annaud ­ je lis, hein ! ­ Sergio Leone, dans le monde du cinéma. Est ­ce que vous avez eu des rencontres fascinantes, au­ delà des œuvres, avec ces gens ou avec d’autres ? Est­ce qu’il y a des gens que vous aimeriez rencontrer ? Vous aussi, certainement, vous êtes titillée par ces…

MF : J’aurais adoré rencontrer Bergman, mais il ne m’a pas attendue ! (rires) Maintenant, là encore, est­ce que j’ai des vœux : non. J’aurais aimé rencontrer Cioran, mais il n’est plus. J’avais très, très envie de rencontrer Abel Ferrara, c’est chose faite.

MC : Vous avez percé un peu le mystère ?

MF : De ce monsieur ? C’est quelqu’un d’assez fascinant, aussi bien dans la destruction que dans l’énergie, mais c’est quelqu’un de fascinant en tout cas.

MC : Donc c’est intéressant, finalement, d’essayer de percer le mystère des gens et de les rencontrer…

MF : Oui, bien sûr ! Bien sûr. Mais là encore, c’est quelqu’un qui se dévoile très, très peu.

MC : C’est d’autant plus passionnant…

MF : Il faut comprendre des choses, accepter d’autres, tolérer parfois, mais c’est quelqu’un de très riche, oui.

MC : « A force d’ignorer la tolérance, nous ne marcherons plus ensemble »…

MF : Oui ! (rires)

Diffusion de « Rêver »

MC : Juste avant ce titre, on parlait justement de chanson, du disque. En parlant de chanson, c’était dans l’album « L’Autre… » : ‘Agnus Dei, moi l’impie je suis saignée aux quatre veines’. A défaut de mépriser la religion, le bouddhisme c’est quand même quelque chose que vous avez cerné avec le livre de Sogyal Rinpoché, auquel vous rendez hommage d’ailleurs sur la dédicace de l’album. (Mylène confirme d’un murmure) Vous avez lu « Le livre tibétain de la vie et de la mort ». Cette philosophie consiste à vivre le moment présent : concrètement, c’est quoi ne pas vivre les moments avant et après qui peuvent redonner le sourire comme ça ?

MF : Ne pas vivre les moments avant ou après ?

MC : Puisque la définition…

MF : Oui, oui. C’est une façon de ne plus se mettre en réel danger ­mais ça c’est une notion dans le fond que je n’aime pas parce que j’aime le danger, j’aime l’inconnu ­ mais en tout cas d’un danger qui n’est pas réellement intéressant, à savoir c’est vrai que le passé peut être un fardeau. L’avenir, l’idée de l’avenir, se projeter dans l’avenir et de se dire ‘Qu’est­ce que je vais faire demain ?’ est quelque chose de terriblement angoissant, donc quand on a à la fois la connaissance qui est celle des autres, puisque vous évoquiez ce livre, cette philosophie est un pansement. Maintenant, il y a des choses que l’on accepte et puis d’autres que l’on rejette, et c’est vrai que l’idée, la notion de vivre son présent est quelque chose de cicatrisant, dans le fond.

MC : Malgré cette référence, je crois savoir que vous n’épousez pas pour autant la cause du bouddhisme…

MF : Non, c’est­ à ­dire que c’est toujours pareil : puisque j’ai évoqué ce livre dans mon album, après c’est toujours difficile parce que si les médias s’en emparent, on va vous dire ‘Donc vous êtes bouddhiste’. Et c’est vrai que moi j’ai quelques nuances, en sachant que je ne le pratique pas tous les jours, je n’ai jamais rencontré le Dalaï­ lama, je n’ai jamais réellement rencontré de bouddhistes mais je m’y suis intéressée et c’est quelque chose, une fois de plus, qui m’a fait beaucoup de bien, que je trouve très sensé et surtout très réparateur. Ce n’est pas une religion, c’est plus une philosophie donc c’est quelque chose de plus tendre.

MC : Je parlais de tolérance tout à l’heure : c’est une de vos valeurs essentielles…

MF : Là encore, j’en ai besoin et c’est vrai que je le réclame chez l’autre. Là encore, c’est un apprentissage, parce qu’on ne devient pas tolérant comme ça, du jour au lendemain : il suffit de quelque chose qui vienne percuter votre esprit, quelque chose de violent par exemple, et j’aurais presque envie de nier tout ce que je viens de dire donc là encore, c’est un chemin qui est long ! Mais c’est vrai que cette notion de tolérance est quelque chose d’indispensable pour l’être humain.

MC : Et quand la tolérance confine presque au pardon, c’est un peu facile quand même, non ?

MF : Pardon ?

MC : Lorsque la tolérance confine au pardon, c’est un peu facile comme attitude : il faut quand même se révolter, se battre, non ?

MF : Oui. Maintenant, l’idée du pardon, là je pense…

MC : Je parle pas du grand pardon ! (rires)

MF : …brutalement à un article que j’ai lu sur ces femmes et hommes qui ont perdu des êtres chers et qui sont allés voir les bourreaux de ces personnes perdues. Là, c’est une idée du pardon qu’on pourrait qualifier de presque insoutenable mais c’est quand même une grande idée, donc j’aime cette idée du pardon.

MC : Un que vous pardonnez, parce que je présume qu’il est toujours numéro un dans votre cœur dans la littérature, c’est Edgar Allan Poe : « Allan » la chanson, oui, c’était ça ?

MF : Oui, bien sûr !

MC : Bon, on ne sait jamais !

MF : Non ! (rires)

MC : Il y a « Le corbeau », avec l’emblème sur… C’est toujours le numéro un dans votre cœur ?

MF : C’est quelqu’un que j’aimerai éternellement, ça oui ! Maintenant, j’ai des lectures un petit peu plus légères en ce moment, qui sont Mary Higgins Clark dont je suis en train de dévorer tous ses livres !

MC : Très en vogue, oui !

MF : C’est plus léger, mais c’est assez passionnant ! C’est bien écrit, en tout cas. (rires)

MC : C’est très en vogue, presque à la mode d’ailleurs…

MF : Oui. C’est plus vulgaire ! (rires)

MC : Ca lave l’esprit ?

MF : C’est une détente en tout cas, oui. (rires)

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1996-05-fMC : Retour sur Nostalgie dans ce « Déjeuner de gala » avec Mylène Farmer. On parlait de littérature, on parlait d’Edgar Allan Poe et puis de Mary Higgins Clark et de sa soi­ disante légèreté. Parmi les lectures qui sont plus tendues, j’avais noté Henry James et puis Julien Green ­ c’est drôle, on en parle alors qu’il veut être révoqué de l’Académie Française alors qu’il n’en a pas le droit, ce brave homme ­ avec ses angoisses métaphysiques. Est­ ce qu’ailleurs c’est toujours mieux que là où on est ?

MF : Je le pense de moins en moins. Est­ce que c’est le voyage qui vous donne ces… ?

MC : Ha, vous vous éloignez de notre ami Julien, là ! (rires)

MF : Oui ! Là encore, c’est l’idée de projection ou d’anticipation, d’imaginer effectivement que l’autre va vivre mieux, que l’ailleurs est un meilleur. Dans la mesure où j’essaye de vivre des moments présents, ce seront mes moments à moi ­ non pas que je n’envisage pas l’autre, mais je me dis que dans le fond j’ai de la chance de vivre ce que je vis, même si parfois c’est difficile donc de ne pas chercher justement cet ailleurs hypothétique.

MC : J’évoquais Julien Green, philosophe mais aussi photographe avec des autoportraits, des photos de famille (Michel Cottet prononce d’abord ‘des autos de famille’ ce qui provoque un fou rire de Mylène) Le pauvre, il est né au début du siècle, des autos il devait pas tellement en voir !

MF : Changez la question !

MC : Non, non, non je la conserve ! J’aimais beaucoup sa définition d’un cliché parfait ­ je lis les trois points : savoir voir, être rapide et être patient pour réussir donc une photo. Est­ce que ce ne sont pas un procédé qu’on pourrait appliquer à une chanson, finalement, pour sa réussite ?

MF : (elle répète) Savoir voir, être rapide et être patient… Oui ! Oui, ça peut être… (elle s’interrompt, visiblement perdue)

MC : Non, c’est pas grave, c’est pour mes enchaînements comme ça…

MF : Oui, oui, j’entends bien ! (elle éclate de rire)

MC : …on arrive sur la peinture, n’est­ ce pas, vous voyez…

MF : Parce que vous, tout est écrit ; moi, rien ! (rires)

MC : Je suis obligé de prendre des notes ! Donc je voulais faire un parallèle entre la photo, la chanson et la peinture, qui est quand même un art aussi qui, si je ne m’abuse, vous titille…

MF : J’adore la peinture. Je la connais depuis peu, dans le fond. J’ai rencontré certaines personnes qui font partie de ce métier, donc de la peinture, qui m’ont d’une certaine façon éduquée.

MC : Lesquelles ? Enfin, si toutefois ça n’est pas…

MF : Pierre Nahon, que je connais peu mais… Albert Koski (mari de Danièle Thompson. Mylène a assisté a plusieurs vernissages de l’artiste et est une intime du couple, nda) est quelqu’un qui m’a aidée et puis ma foi, après ce sont des expositions, ce sont des livres : j’adore acheter des livres de peinture, j’adore acheter quand je le puis quelques peintures.

MC : Des livres pour essayer de reproduire ou simplement pour la beauté de… ?

MF : Pour une évasion, là encore. C’est aussi intéressant de feuilleter un livre de peinture qu’un roman. J’aime beaucoup Egon Schiele, j’aime Max Ernst, j’aime Klimt…

MC : Je suis largué en peinture, alors là je dis rien, je fais celui qui connaît, mais alors là, non !

MF : Non, non mais… ! Henri Michaux, l’écrivain, qui était également un peintre. Et puis beaucoup d’autres.

MC : Vous aimez la peinture, c’est pas pour autant que vous aimez vous emmêler les pinceaux, hahaha ! (ironique)

MF : (elle pouffe) Je dois répondre ?! (rires)

MC : J’en aurai presque fini avec mes références littéraires ­ enfin celles d’une époque qui n’est pas forcément celle que vous vivez actuellement ­ il y avait notre ami Kafka. J’avais lu un bel article sur Prague, vous dévoiliez la ville de Prague avec beaucoup de bonheur (paru dans le magazine « Femme » en juin 1996, cf. cette référence, nda). C’est parce qu’elle vous rappelle Montréal, de par son climat, de par… ?

MF : Très honnêtement, je ne me souviens pas de Montréal, si ce n’est que j’ai le goût de la neige, donc probablement lié à cette époque. Je n’y suis retourné qu’une fois et extrêmement brièvement donc c’était quelque chose que je qualifierais de pas très agréable (Mylène y est effectivement retournée à l’automne 1988 dans le cadre d’une série photo avec Elsa Trillat. Des années plus tard, lorsque celle­ci évoquera ce voyage pour le Mylène Farmer Magazine, elle parlera également d’une mauvaise ambiance, nda). Donc je ne me souviens pas de Montréal, en somme.

MC : Je ne sais pas si vous vous souvenez de cet article sur Prague que vous avez formidablement bien rédigé…

MF : Non, je ne m’en souviens pas. (l’article a pourtant été publié quelques mois à peine plus tôt, nda)

MC : C’est un art que vous aimez aussi. Il était axé sur les monuments historiques, sur les gens de la littérature etc. Ca vous passionne, ça, l’Histoire des villes ?

MF : Oui. Je suppose que c’est à peu près normal quand on découvre une ville de savoir ce qui s’y est passé, quels étaient les écrivains, qui a hanté qui ou qui a hanté quoi… Oui, là c’est encore un intérêt pour l’autre.

MC : Il y a notre ami le marquis, ça vous aimez bien, aussi…

MF : Le marquis, oui ! Le divin marquis ! (rires)

MC : Le marquis de Sade. Il va bien ?!

MF : Je l’ai délaissé, lui, un petit peu ! (rires) Il trépigne !

MC : Justine (héroïne des écrits du marquis de Sade, nda) va être en colère !

Diffusion de « Comme j’ai mal »

MC : « Comme j’ai mal », c’est bien entendu Mylène Farmer, extrait de l’album « Anamorphosée ». Mylène, notre invitée aujourd’hui sur Nostalgie dans ce « Déjeuner de gala » avec des chansons, avec des livres. Parmi toutes ces lectures, qui une nouvelle fois peuvent changer ou évoluer ­ ceci dit, celles qu’on a évoqué et que vous revendiquez, c’est quand même un monde fantastique et morbide : est ­ce que le suicide peut flirter, être limitrophe de cet univers que représentent les Julien Green, les Cioran etc. ?

MF : Est­ce que je… ?!

MC : Le suicide, la notion de suicide peut être limitrophe de cet univers pessimiste…

MF : Là encore, est­ ce que ce sont des thèmes de prédilection ? Je m’y sens bien…

MC : Pour l’époque où vous vous sentiez bien. Je ne veux pas…

MF : Non, non je m’y sens toujours très bien !

MC : Est ­ce que cette notion de suicide, qui est quand même une limite à franchir ou ne pas franchir après tout, est­ ce qu’elle était présente dans vos lectures ? « Le mythe de Sisyphe » de Camus, est-ce que vous l’avez lu par exemple ?

MF : Non, non. Est­ce que vous faites allusion à moi, est­ce c’est quelque chose qui m’a hantée, ou est­ce que c’est quelque chose qui… ?

MC : Oh non, je n’irais pas jusque là. Non, non. D’une façon générale, quand on est ‘imbibé’ non pas d’alcool ­ bien que vous appréciiez le Bordeaux et je vous en félicite ! ­ mais imbibé de ce genre de lectures, aussi diverses soient­elles…

MF : Oui, ce sont des chemins dangereux. Effectivement, si on s’imbibe et fait une indigestion d’auteurs comme ça, de lectures, ça devient sa vie de tous les jours, sa pensée de tous les jours donc on finit par… A la fois c’est passionnant et pourquoi c’est passionnant ? Parce qu’on ressent ces mêmes choses, donc fatalement se crée un lien entre l’auteur et le lecteur. Maintenant, ça peut être dangereux si on ne s’abreuve que de…

MC : C’est pour ça qu’il y a Mary Higgins Clark !

MF : Oui, peut­être ! Parce qu’il y a toujours ces ingrédients mais il y a toujours une notion d’espoir, j’imagine.

Oui, il faut avoir le recul nécessaire pour ne pas effectivement essayer d’illustrer ce que l’on lit, en tout cas de l’appliquer à sa vie, voilà.

MC : Vous êtes en train de nous avouer quand même professionnellement, à travers vos lectures, une formidable conscience des limites, un recul, une sérénité par rapport à vous ­même…

MF : Oui, je le pense. Parfois, je n’aime pas ça, je n’aime pas cette maîtrise.

MC : Ca empêche une folie, d’être trop maître de soi, d’être trop lucide finalement ?

MF : D’une certaine manière, oui. Et une trop grande lucidité mène à un cynisme parfois, et ça je m’en défends aussi parce qu’être cynique, je crois, c’est pas très intéressant pour sa vie ni pour les autres. Mais là encore, c’est moi qui suis responsable de ça.

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MC : Retour sur Nostalgie dans ce « Déjeuner de gala » avec Mylène Farmer. Un petit clin d’œil à votre nom : ‘Farmer’, c’était un personnage d’un film que Jessica Lange a tourné etc. Enfin bref ! (Incarnée au cinéma en 1982 par Jessica Lange, Frances Farmer est décédée en 1970, nda) Aujourd’hui, si vous deviez choisir un autre nom en référence, ça serait Greta ?

MF : Non ! (rires)

MC : Non ? Ca changerait pas ?

MF : E.T., ça me conviendrait parfaitement ! (rires)

MC : Greta, ça m’arrange : j’étais sur « Cendres de Lune »…

MF : J’ai bien compris, oui ! (rires)

MC : Léo Ferré ­ j’y reviens, vous voyez, chacun les siens ­ c’était la mélancolie, ‘la mélancolie, c’est revoir Garbo’ dans « La reine Christine ». Pour vous c’est quoi, la mélancolie ?

MF : Qu’est ­ce que pour moi la mélancolie… ?! Hmm…

1996-05-gMC : Vous avez autant de temps que vous voulez pour répondre !

MF : Oui, mais plus je vais mettre du temps et plus la réponse sera décevante !

MC : Non, peut ­être que vous n’êtes pas mélancolique, donc c’est un sentiment qui n’évoque rien de spontané, justement…

MF : Je la trouve très souvent dans la musique. Ecouter une musique évoque chez moi une mélancolie. Mais là, précisément, non je n’ai pas de réponse…

MC : Ecouter les Doors, les Eagles, Gainsbourg, Dutronc, ça c’est de la mélancolie, c’était votre…

MF : Oui…

MC : Vous êtes allée voir, par exemple, Dutronc au Casino (de Paris, nda) y a quatre ans ?

MF : Non.

MC : Barbara, aussi, qui a bercé votre…Non ?

MF : Non. Le dernier spectacle que j’ai vu, c’était Alanis Morissette.

MC : Barbara, qui vient de sortir un album (« Barbara », 1996, nda) : ‘Il me revient, il me revient en mémoire, il me revient une histoire, il me revient des images’ ça, c’est pas votre cas, ça, hein…

MF : Qu’il me revienne des images ? J’essaye le moins possible ! (rires)

MC : L’adolescence ne revient jamais. Vous n’aimez pas l’adolescence d’une façon générale : est­ce que c’est parce que vous n’appréciiez pas le manque de personnalité chez l’autre ? Est­ce qu’on peut faire le lien ?

MF : Je n’aime pas l’adolescence. Là encore, je n’ai évoqué que la mienne : c’est un passage que je n’ai pas aimé du tout, du tout.

MC : Peut ­être dans le regard des autres adolescents que vous croisiez à l’époque…

MF : Ca, de toute façon, mais avant tout on ne s’aime pas soi ­même et là pour ça, je crois que je n’avais même pas besoin du regard de l’autre.

MC : Ca vous plaît aujourd’hui d’être presque adulte ?

MF : Je crois que je ne le serai jamais !

MC : J’ai dit ‘presque’, hein !

MF : (rires) Oui, je me préfère aujourd’hui qu’il y a cinq ans, six ans, dix ans, vingt ans. La trentaine est quelque chose de plus doux, pour moi en tout cas.

MC : Ca correspond à ce que vous imaginiez lorsque vous étiez adolescente ?

MF : Non. Là encore, je me suis toujours envisagée ­ c’est plus une détresse qui venait à moi, donc de s’envisager plus grand dans le temps est quelque chose qui n’était pas là encore très doux. Mais j’ai toujours entendu ‘Vous verrez, l’âge de trente ans ou la trentaine pour une femme est bien plus magique que cette période qu’est l’adolescence’ et j’avoue que je puis dire oui, en tout cas me concernant.

MC : Là, c’est à demi magique : vous êtes au milieu de cette décennie exceptionnelle !

Diffusion de « Vertige »

MC : « Vertige », toujours extrait de votre album, Mylène Farmer, « Anamorphosée » ­ je vous parle, puisque vous êtes notre invitée aujourd’hui sur Nostalgie dans ce « Déjeuner de gala » ! On parlait juste avant de votre adolescence. Vous ne répondrez pas si je vais un peu trop loin : vous dites aussi avoir été en manque d’affectif, est ­ce qu’avec le recul vous avez l’impression d’être passée à côté d’une bonne thérapie pour soigner cette blessure ?

MF : Là encore, puisque c’est une inconnue pour moi je ne peux pas répondre, en ce sens que je n’ai pas fait cette démarche. Maintenant, nous sommes tous d’abord des êtres très sensibles mais il y a une hypersensibilité que vous ayez dans le fond ou non cet amour, vous ne le percevez ou en tout cas pas peut­ être à sa juste valeur, ou peut­ être que vous en demandez une surproduction donc en ce sens, vous allez souffrir. Donc je dois faire partie, si je peux me caractériser, de cette catégorie d’êtres hypersensibles, donc difficiles.

MC : « Et Tournoie… » : ‘Ton pire ennemi, tu peux l’expulser de toi’…

MF : Là, ça fait partie, oui, de cette…

MC : Il rôde encore ?

MF : Bien sûr. C’est pour ça : là, je pensais à ça et à l’évocation du bouddhisme et toutes ces choses qui sont très belles et très reposantes mais malgré tout on se lève le matin et on peut toujours avoir cette notion du mal qu’on a en soi, cette capacité à faire la mal, cette négation de soi et toutes ces choses qui font que ça perturbe votre esprit et c’est là où c’est difficile, parce que c’est là où vous décidez, vous êtes réellement maître ou de votre vie ou de votre journée et décidez que non, ça va aller mieux parce que ça vaut le coup.

MC : Ce méchant, il s’appellerait Alice, l’araignée malicieuse ?

MF : Oui, tout à fait ! (rires)

MC : Ca m’amène à la scène : entre le spectacle de 1989 et celui­ ci, qu’est­ ce que vous vouliez absolument ne pas reproduire ?

MF : Trop de tristesse.

MC : Voilà, on sait toujours ce qu’il faut pas faire, on sait pas forcément ce qu’il faut faire, mais voilà, c’est ça…

MF : Oui, j’avais envie de…Mais là encore, ça a commencé par l’écriture de l’album, donc fatalement la scène est différente puisque j’ai suggéré, moi, des choses avant, en tout cas mes changements intimes.

MC : Ceci dit, si je puis me permettre, le spectacle comporte la quasi ­totalité des nouvelles chansons mais dans sa globalité, ça ne représente que 40% et pourtant le spectacle a une tenue, c’est la même.

Il est quand même…

MF : J’ai eu envie d’abord d’évoquer le blanc, avec tout ce que ça peut évoquer pour l’autre, essayer de donner de la joie ; maintenant de la réflexion, bien évidemment, mais l’idée du show en soi : l’idée du show qui est quelque chose de à la fois factice, rapide mais quelque chose de fondé.

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MC : C’est toujours votre « Déjeuner de gala » sur Nostalgie. On est pratiquement en tournée, on parlait de votre disque, c’est la scène actuelle ­ ce soir vous serez à Nîmes. Cet écran géant, c’est votre idée ? C’est pour avoir un spectacle à deux vitesses, ce fameux show que vous venez de décrire et puis également qu’on puisse vraiment lire dans vos yeux ?

MF : D’une certaine manière, oui. Là encore, c’est peut ­être extrêmement narcissique mais c’est pensons aux personnes qui sont tout au fond et qui ne voient que des petites choses sur scène qui bougent, donc j’allais dire je me devais, non je ne me devais pas de le faire mais moi étant spectateur, c’est vrai que j’ai une frustration si je ne vois pas les yeux de la personne. Donc voilà pourquoi cette idée de l’écran géant et parce qu’il y a eu…

MC : Surtout quand ils sont jolis !

MF : (elle rit, un peu gênée) Et puis l’envie aussi de projeter des choses sur cet écran, parce que bien évidemment il n’y a pas que moi, évoquer l’abstraction et là encore, c’était une chose…

MC : Et vos sourires, on dirait ­ c’est peut ­être fait exprès ­ il y a des expressions très agréables qui nous propulsent vers le blanc…

MF : Là, c’est peut­ être la différence alors par exemple avec la première scène et la deuxième : sur la première, je n’aurais jamais pu avoir une caméra qui reproduise justement mon visage en gros plan. Ca, c’est quelque chose qui m’aurait mortifiée parce que peut­ être que je n’étais pas prête pour ça (il est à noter que pour les deux dates à Bercy en 1989, des écrans géants étaient pourtant placés de part et d’autres de la scène, nda) alors que là, c’est quelque chose que je…c’est sans doute ça, le vrai changement : c’est de devancer ça et de dire ‘Voilà, maintenant je vais vous donner aussi mes clignements d’œil, mes larmes, mes joies, mes sourires, mauvais ou bons profils, peu importe : je me livre !’ (rires)

MC : ‘Dieu vomit les tièdes’, ça c’est vous qui l’avez…

MF : C’est dans la Bible ! (rires)

MC : Oui, oui, je vous cite, je l’ai noté et je voulais rebondir là­dessus : vous êtes dure dans le travail ? Vous avez l’œil à tout ? Vous maîtrisez tout ?

MF : Maîtriser, je ne sais pas, mais en tout cas je fais en sorte, oui, de maîtriser le maximum. Dure, probablement ; pénible, à mes heures sans doute, mais maintenant je respecte l’autre, donc je pense que…

MC : Les réactions, lorsqu’il y a un point qui vous agace, elles sont spontanées ou réfléchies pour apporter la solution ou pour essayer d’imposer votre vision des choses ?

MF : Elles sont… Là encore, c’est pas aussi simple que ça. Je m’enflamme très, très vite ! Même si dans le fond, la réponse a été donnée tout de suite, parfois elle est un petit peu trop ­ je ne trouve plus le mot ! ­ démesurée, mais en tout cas elle est instinctive.

Diffusion de « Laisse le Vent Emporter Tout »

MC : « Laisse le Vent Emporter Tout », c’est Mylène Farmer, extrait de votre album « Anamorphosée ». Continuons ce « Déjeuner de gala » sur Nostalgie : on faisait référence tout à l’heure sur l’album aux guitares de Jeff Dahlgren. Est­ce qu’il y a eu d’autres ingrédients comme ça sur l’album et sur la scène que vous vouliez absolument avoir à vos côtés pour perdurer ce nouvel élan ?

MF : Sur la scène, oui : avoir des musiciens qui ont envie de jouer.

MC : Pourquoi ? Le contraire, ça existe ?!

MF : Oui, parce que dans ce métier, ça peut devenir une routine très facilement. On vient en studio, on fait une séance et on s’en va…Qu’il y ait une énergie centrale sur scène, qui sera la mienne puisque je vais être le point central, et à la fois des danseurs et des musiciens, s’il n’y a pas une osmose parfaite, en tout cas un réel désir commun, je crois que c’est quelque chose qui est à moitié gagné. Donc, outre les capacités et les talents de musicien, il y a aussi ce vrai désir de se dire qu’à chaque fois qu’un spectacle est quelque chose d’exceptionnel et qu’il faut tout donner.

MC : Cette osmose, on la ressent tout de suite ? Non, bien entendu, il faut du temps…

MF : Je crois que là encore, c’est plus l’idée de l’instinct qui vient quand on fait le choix des musiciens, et puis après je crois que c’est malgré tout à la fois et un travail et un partage. C’est ­à ­dire, c’est vrai qu’il y a beaucoup de moments, par exemple pendant les répétitions ­ que ce soit avec des danseurs ou avec des musiciens ­ il y a beaucoup de moments après la scène, avant le spectacle, à la cantine… Ca peut paraître ridicule, mais ce sont des moments qui sont importants à chaque fois parce qu’il y a une vraie ou communication, ou communion et que c’est là que se construit réellement ce que les gens vont ressentir sur scène.

MC : A la cantine, comment on se détend ? On parle de blagues ou on continue à peaufiner les détails, ou à se dire ‘Ca, c’était pas bien ; ça, c’était bien’… ?

MF : Il y a toujours ces choses­là qui surviennent, mais en général pour un tel spectacle, parce que c’est quelque chose qui est obligé d’être extrêmement calibré. Après vient le temps de…

MC : Ca doit être parfait avant qu’on l’ait commencé…

MF : Parfait : là encore, je me méfie un petit peu de ces mots en parlant de moi et de ce spectacle, mais en tout cas les choses techniques, par exemple, doivent être extrêmement étudiées, sinon on va à une catastrophe !

MC : Vous vous aimez, parfois ?

1996-05-bMF : (elle soupire, puis rit) Sans doute, oui. Sans doute…

MC : Vous aimeriez être l’amie de Mylène Farmer ?

MF : Posez­moi une autre question ! (rires)

MC : ‘De ce paradoxe je ne suis complice / Souffrez qu’une autre en moi se glisse’, héhé ! Est­ce que l’illogisme serait donc la seule logique possible ? Oh, c’est compliqué !

MF : Je vais avoir mal à la tête, bientôt ! (rire franc)

MC : On a bientôt fini, docteur ! C’est vous : en lisant vos chansons, en les écoutant ça inspire ce genre de…Mon imaginaire a fonctionné, vous voyez ! (Mylène acquiesce d’un murmure) Donc forcément, c’est vrai que vous avez peut­être des difficultés à y répondre. ‘Mais qui est l’autre’ ?!

Diffusion de « Et Tournoie… »

MC : « Et Tournoie… », c’est Mylène Farmer bien entendu, notre invitée aujourd’hui dans ce « Déjeuner de gala ». Je reviens sur la scène : c’est Paco Rabanne qui vous habille ­ vous voyez, j’ai tout noté parce que je peux pas tout me souvenir, moi ! ­ en 1989, c’était Thierry Mugler, qui avait fait aussi le clip de « XXL »…

MF : Oui…

MC : Il y a eu Gaultier sur le clip de « Je t’aime Mélancolie », Alaïa sur le clip de « Que mon Cœur Lâche », non c’est pas ça ?

MF : Oui !

MC : Bref, c’est une vraie collection ! C’est drôle…

MF : Oui, j’aime bien les couturiers !

MC : Vous jouez sur scènes avec ces tenues ? C’est une façon de vous… ?

MF : Oui. Là encore, j’ai travaillé assez longtemps avec l’équipe de Paco Rabanne.

MC : C’est une volonté de changer, comme ça, d’aller de l’un à l’autre qui ont quand même des styles très différents ?

MF : Oui. Encore que sur la première scène, à part deux ou trois tenues, Thierry Mugler n’était pas si en avant que ça : c’est­à­dire qu’il a accepté de prêter son talent mais de respecter aussi mon univers. Je fais allusion à « Tristana », par exemple, qui était des manteaux russes avec des écharpes, des gants : c’est pas très Thierry Mugler ! Maintenant, pour Paco Rabanne, l’idée c’était que ce soit près du corps, que ce soit ce qu’on appelle sexy… (rires)

MC : Et talons hauts, cette fois­ ci !

MF : Et talons qui sont très, très hauts ! (rires) Et Paco Rabanne, là encore ça fait partie des rencontres et des choses qui deviennent presque une évidence une fois que c’est choisi. C’est quelqu’un qui aime le blanc, c’est quelqu’un qui aime l’énergie, qui aime autant de choses qui avaient un rapport avec ce show.

MC : Dans le monde de la mode, dans le monde de la chanson, il y a forcément moult personnes qui essaient de vous approcher, non ? Des projets, vous devez en avoir !

MF : Mais non, pas tant que ça !

MC : Pourquoi ? Vous faites peur ?!

MF : Je ne sais pas ! Mais non, il y a pas tant de…

MC : Restons sur le domaine de la mode : il y a pas beaucoup de personnes au monde qui réclament autant de tenues pour une scène, et surtout des tenues qui sont mises en valeur, qui servent à quelque chose, non pas simplement à dire ‘Vous avez vu ? J’ai une belle tenue !’, donc forcément ça doit attiser les esprits fertiles !

MF : Mais non ! Alors, est­ce que c’est propre à ce pays ? J’en sais rien, mais c’est plus à soi à chaque fois de faire des démarches et d’avoir des désirs et d’aller vers l’autre plus que créer de réelles envies chez l’autre, non…

MC : J’ai juste noté, il y avait Baudelaire aussi, j’ai oublié, avec « L’Horloge », que vous aviez adapté sur l’album « Ainsi Soit Je… » : ‘Trois mille six cents fois par heure, la seconde chuchote : souviens toi’, ça, ça doit vous énerver, ça ! C’est pas vous, ça !

MF : (rires) C’est plus moi, ou j’essaye de ne plus l’être ! (rires)

MC : J’avais noté également, pour essayer d’en finir avec cet album, « Anamorphosée », sur « Mylène s’en fout », c’est la pureté à travers le jade, ce minéral chinois. La pureté, ça pourrait être aussi un mot pour vous définir ?

MF : Oh, là encore c’est un exercice que je ne ferai pas, tenter de me définir, donc je vous laisse ces mots ­là, mais le jade, l’évocation du jade qui évoque effectivement la pureté, l’idée aussi d’un matériau brut, d’un matériau qui n’est pas précieux mais qui devient avec le temps quelque chose de précieux ­ mais là je ne m’évoquais pas moi précisément !

MC : J’espère que ‘c’est sexy’, Nostalgie ! En tout les cas, c’est vrai qu’essayer de découvrir quelqu’un, essayer de percer le mystère, ça peut amener un grand risque : la déception. Je peux vous dire que vous êtes l’exception qui confirme la règle !

 MF : C’est gentil ! Je pensais exactement à ça, à savoir est­ce que je n’ai pas déjà trop parlé ?! (rires)

MC : Je voulais finir en vous paraphrasant : laissons le vent emporter tout, laissons Mylène prendre soin de tout. Voilà !

MF : (rires) C’est gentil à vous, en tout cas ! Merci !

MC : Merci beaucoup.

Publié dans Mylène 1995 - 1996, Mylène en INTERVIEW, Mylène TOUR 1996 | Pas de Commentaire »

 

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