Mylène Farmer par Bernard Violet

Posté par francesca7 le 6 novembre 2014

4476667ebedd5a1d9d03843f7d3b8c97485aa00cc1b7bMylène Farmer intrigue, fascine et intéresse les français depuis très longtemps déjà, elle fait partie de notre mémoire collective. Succès commercial et artistique sans précédent, elle a construit disque après disque un empire formidablement bien géré et maîtrisé. Une image provocante et mystérieuse à la fois.
Des milliers d’articles ont été fait sur elle et ses activités, mais personne n’avait véritablement mené une enquête sérieuse et riche sur le Phénomène Farmer.


C’est chose faite avec la pertinence et l’acharnement du biographe le plus incorruptible du PLF (paysage littéraire français), j’ai nommé Bernard VIOLET.


Questions/réponses sur le livre dont tout le monde parle, et que l’on vous conseille, violement, au Mague.

Bonjour Bernard Violet, vous êtes, malheureusement,  » l’homme à abattre  » du moment à cause de votre biographie non autorisée, comme on dit, de Mylène Farmer. Est-ce que vous avez travaillé sur la matière  » Farmer  » de la même manière, avec la même méthode, que vos précédents livres sur l’Abbé Pierre, Alain Delon, Hallyday ou la famille de Monaco ?

BV : J’ai peut être été « l’homme à abattre » comme vous dites depuis que des rumeurs ont commencé à circuler un peu partout, sur le web notamment, il y a un an de cela. Question : qui avait intérêt à propager des infos infondées sans prendre le temps de me solliciter ? Des distorsions curieuses en tout cas avec la réalité de mon travail qui respecte toujours la même méthode : amasser une documentation solide que j’informatise, établir une chronologie la plus précise possible, déterminer les pistes à suivre, se déplacer sur le terrain afin de recueillir un maximum de témoignages, puis se mettre à l’écriture. Voilà pour les différentes phases techniques qui représentent deux à trois ans de travail réalisé là encore toujours dans le même état d’esprit : chercher à comprendre les ressorts d’une réussite exceptionnelle et d’un destin extraordinaire. Sans a priori ni préjugés, sans tabous ni complexes.

David Lelait un spécialiste des people me disait dans une précédente e-terview qu’il ne croyait pas aux  » soi-disant  » mystères de Mylène Farmer et que, de ce fait, il restait insensible à son personnage. Etes-vous du même avis ?

BV : Effectivement, je pense qu’il n’y a pas de « mystère Farmer », mais un personnage complexe, fascinant et respectable. Ce cliché « mystère Farmer » est né de la conjugaison de deux paramètres : la personnalité de la chanteuse – authentique timide – et la volonté délibérée de son entourage de créer un « mythe » à la Garbo en jouant sur le silence et l’attente. L’alchimie a d’autant mieux fonctionné que c’était l’ambition profonde de Farmer : vouloir un destin hors du commun, façonné à sa manière, comme si elle était le metteur en scène de sa propre vie. Cela étant, l’accomplissement de ses rêves d’enfant a nécessité un travail phénoménal et une opiniâtreté qui inspirent le respect.

En fait, il y a véritable paradoxe Farmer, car Mylène qui est la chanteuse qui vend le plus de disques en France et qui jouit d’une somme considérable d’articles de presse et qui n’avait jamais eu droit à un véritable travail d’enquête sur elle, avant vous ? Les journalistes français sont-ils moins courageux que vous ?

BV : Au vu de mon expérience personnelle, puis à travers les contacts fréquents et multiples entretenus avec les journalistes, je dois dire que mon jugement est assez sévère sur la profession. En effet, si de nombreux journalistes manquent de courage – peur pour leur carrière ou crainte de se fâcher avec les puissants -, la plupart d’entre eux sont avant tout de gros paresseux qui se contentent de piller leurs confrères, accumulant ainsi les contre-vérités et autres approximations. Je n’ose pas évoquer une minorité qui, elle, se laisse tout simplement acheter : billets de faveur pour des spectacles, séjours dans palaces, dîners dans restaurants de renom, voyages, etc …

Dans la réussite de Farmer, Laurent Boutonnat n’est-il pas aussi important sinon plus que sa création elle-même ?

BV : Boutonnat est un authentique créateur et j’ose même dire un cinéaste de génie. Ses courts-métrages – de véritables chefs-d’œuvres – ont révolutionné le clip en France. « Giorgino » ne méritait ni le désintérêt ni le mépris qu’il a suscité. Je pense que ses relations avec Farmer sont totalement fusionnelles, artistiquement parlant. Ces deux surdoués de la variété française se sont inspirés réciproquement tout en transcendant leurs inspirations.

Comment expliquez-vous le succès commercial immense de Mylène Farmer ? Est-il mérité ou disproportionné selon vous ?

BV : Le marketing n’explique pas tout. On ne vend pas impunément plus de dix millions d’albums. Son talent conjugué à celui de Boutonnat et à celui du manager Bertrand Le Page – au rôle primordial et trop souvent sous-estimé – a permis de bouleverser un univers musical français peu coutumier des terrains minés comme ceux du désespoir, de la folie, du silence et de la solitude. Des thèmes en phase avec la sensibilité d’un public jeune qui s’est reconnu à travers les créations du duo Farmer-Boutonnat. Ce même public avec lequel il n’a pas joué la facilité : souvenez-vous des textes de Baudelaire et de Poe ; ceux de Stephen King et d’Henry James ; les tableaux de Jérôme Bosch, Egon Schiele ou Géricault, etc. Comme me l’a confié l’écrivain Gonzague Saint-Bris, ce genre d’hommage subtil à la littérature et à la peinture est plutôt rare chez les chanteurs de variété peu enclins à s’enrichir d’ambition poétique… .

Vous expliquez dans votre livre que la clef de voûte du personnage de Mylène Farmer se trouve dans des traumatismes liés à l’enfance et qui ont conditionné un univers fantasmatique très particulier.

BV : J’ai repris à moi la magnifique formule de François Mauriac pour lequel « l’enfance est le tout d’une vie, puisqu’elle en donne la clé ». Et je l’ai constaté à travers toutes mes biographies : tout se joue dans les dix premières années de la vie. Toutes les peurs, tous les rêves, tous les fantasmes de mes héros et héroïnes ont eu systèmatiquement un rôle dans leur existence et dans leurs créations. Des influences sur leur imaginaire que j’essaie de décrypter à travers plusieurs grilles de lecture : historique, sociologique et psychanalytique. Dans ce sens, je pense que la fameuse anecdote du putois et du bain de jus de tomate a effectivement créé un traumatisme chez la petite fille qu’était alors Mylène. Sentiment appuyé par l’analyse d’un psychothérapeute pour lequel cette journée mémorable reste probablement l’un des pivots de l’existence de Farmer et dont on retrouvera les correspondances dans certains de ses clips : « Je te rends ton amour » et » Beyond My Control ». Pour être complet, je peux vous dire que c’est la chanteuse elle-même qui m’a mis sur la piste de ce moment crucial de son enfance. En effet, à plusieurs reprises, au début de sa carrière, parmi ses rares souvenirs de son séjour québecois, elle a évoqué cette journée au cours de laquelle elle avait décidé de s’échapper de son école, de rentrer à la maison à pied, mais qu’elle s’était perdue dans les bois (là aussi scène récurrente dans les clips de Farmer) et qu’elle avait été finalement ramenée chez elle grâce à l’intervention de la police. Cette anecdote m’a longtemps taraudé : pour quelles raisons une petite fille de 5 ans décide-t-elle d’échapper à la vigilance des adultes ? En interrogeant au Québec sa première institutrice et ses amies d’enfance de l’époque, j’ai pu reconstituer le puzzle.

Est-ce que les média ont véritablement compris votre démarche intellectuelle et littéraire autour de Mylène Farmer. A partir du moment où vous touchez à l’intimité de la  » star « , on vous reproche de fouiller dans les poubelles et cela bloque le débat. Pourtant Mylène vit en bon personnage public de la  » Femme énigmatique  » que Laurent Boutonnat et elle ont inventé. En France, contrairement aux pays anglo-saxons on n’aime pas cela.

BV : En dehors de quelques animateurs de télévision incultes et tarés, les journalistes, dans leur grande majorité, adhèrent à ma démarche. La presse dite « sérieuse » – le Figaro, France Inter, Europe 1, RTL, etc – m’a réservé des critiques favorables. Comme je l’ai déjà déclaré, je n’ai aucunement touché à la sphère de l’intimité de Mylène Farmer. Pour la simple et bonne raison que celle-ci ne l’expose pas et que la loi est très contraignante sur ce sujet. Si j’évoque longuement son enfance, c’est parce que de nombreuses situations viennent expliquer l’arrière-plan de ses futures créations. Par ailleurs, si je refuse de me limiter à la mythologie entrenue par certains, c’est pour lui apporter une part d’humanité qui rend le personnage encore plus attachant.

Qu’est-ce qui vous a touché chez la mère de Mylène ? Comment vit-elle le succès de sa fille ?

BV : Marguerite Gautier m’a reçu très aimablement. En toute liberté et un tantinet tiraillée. Elle m’a beaucoup parlé, parce qu’il avait beaucoup d’erreurs selon elle dans les bios consacrées jusqu’à ce jour à sa célèbre fille, et en même temps elle s’interrogeait sur les réactions de sa cadette, au caractère parfois peu accommodant. Cela étant, elle m’a assuré être très fière de sa réussite en m’affirmant que Mylène s’était faite toute seule. Un sentiment que je ne partage pas. Je pense que le milieu familial a joué un rôle important dans le destin de l’interprète de « Maman a tort ». Notamment à travers l’influence de sa grand-mère paternelle qui fut une pianiste talentueuse.

Est-ce que vos investigations sur les grands people français vous ont valu des menaces explicites qui ont eu des conséquences sur votre sécurité ou sur votre vie, privée ou sociale ?

BV : D’anciens membres de la fine fleur de la pègre française ont effectivement tenté de m’intimider lorsque je travaillais sur le « Delon ». Mais je pense qu’il s’agissait d’initiatives personnelles prises à l’insu de l’interprète du « Samouraï ». La plupart du temps, mes « héros » qui voient mes travaux d’un mauvais œil préfèrent entamer des procédures judiciaires, des référés notamment. Mais ceux-ci n’aboutissent quasiment jamais puisque je m’efforce de travailler dans le cadre de la loi, au nom de la liberté d’expression. Une autre stratégie est de tenter de me salir ou de me discréditer. Ce fut ainsi le cas récemment sur certains forums farmériens. Dans ce genre de situations je ne transige pas : les auteurs de calomnies, de diffamations, ou de propos attentatoires à l’honneur professionnel sont traînés devant les tribunaux.

On ne peut parler de Mylène Farmer sans ses clips qui ont défrayé la critique. Hors les clips sont des objets virtuels symboliques. Est-ce que Farmer c’est avant tout une bonne gestion de l’image ?

BV : Plusieurs clips ont effectivement été censurés ou diffusés à des heures indûes à la télévision. Là encore, grâce à ce maître de la caméra qu’est Boutonnat, Farmer a appris le sens et la force des images. Ses story-board sont là pour le prouver. En même temps, il est vrai qu’elle est née avec la télévision, son véritable tableau noir.

Le système Boutonnat/Farmer est riche et puissant. Le business de ce couple n’est-il pas davantage devenu financier qu’artiste en définitive ?

BV : Les deux sont intimement liés. Mais être riche n’est ni illégal ni une tare. Sans oublier que Boutonnat et Farmer investissent beaucoup dans leurs créations, leurs spectacles notamment qui coûtent très chers. Ils ne font pas de l’argent pour l’argent, mais pour rester libres de créer comme ils l’entendent.

Que peut cacher la non coopération du clan Farmer à votre travail, qu’a-t-elle donc à cacher ?

BV : C’est une réaction naturelle chez les stars. Elles ont peur de voir écorner leur légende ou leur image qu’elles ont eu tant de mal à imposer. Certaines ont peut être peur de voir révéler des secrets « inavouables ». En même, je pense qu’elles ont tort de ne pas coopérer, car elles sont en général toujours gagnantes puisque je leur apporte une part d’humanité souvent plus passionnante que leur image surmédiatisée. Johnny Hallyday et l’abbé Pierre ont ainsi accepté de collaborer à mon travail. A leur plus grande satisfaction.

Que pensez-vous du fanatisme autour de Mylène, que d’ailleurs elle gère elle-même de manière très audacieuse et pécunière ?

BV : Certains fans sont des excités, c’est vrai, mais pas forcément représentatifs de l’ensemble des farmériens. La plupart de ceux avec lesquels j’ai été en contact se sont toujours montré courtois et curieux. Beaucoup de choses ont été écrites sur le merchandising généré par la chanteuse et sa maison de disques. Je l’évoque également longuement dans ma bio. Personnellement, je ne le trouve pas autrement choquant. D’abord parce que ce sont en général des objets d’une grande beauté ; ensuite parce qu’il y a des plaisirs qui n’ont pas de prix.

Mylène Farmer est-elle aussi fascinante et complexe qu’un Delon par exemple ou l’on est pas du tout dans la même catégorie ?

téléchargement (2)BV : Lorsque je suis contrarié, je dis qu’elle est une Delon en jupon. Et je pense alors à leur façon de tout vouloir régenter. Delon fut un acteur de génie lorsqu’il acceptait de se laisser diriger par des metteurs en scène de génie – Visconti, Clément, Melville – mais a vu sa carrière décliner lorsqu’il a voulu tout faire : l’acteur, le réalisateur, le producteur, etc. Un artiste ne peut pas être bon dans tous ces rôles qui demandent compétences et savoir-faire. Par ailleurs, je pense que leur désir profond d’être considérés comme des stars peut constituer un piège. Gérard Depardieu l’a dit de façon très sincère et peut être très justement lorsqu’il déclarait : « Je ne peux pas, je ne veux pas être une star. On est star parce qu’on le veut, parce qu’on se fabrique, se fige, se tue, s’immole en star. Être star, c’est une passion. Le rôle n’est plus l’écran, mais dans la vie. Moi, je veux pouvoir être dans mes rôles. Acteur. »

Et si Mylène acceptait de collaborer avec vous, referiez-vous un second livre sur elle ?

BV : Bien évidemment. Auparavant, je lui proposerais de rencontrer l’abbé Pierre. Pour lui faire plaisir. En effet, après la diffusion en 1992 d’un reportage d’ « Envoyé spécial » consacré au religieux séjournant alors dans le désert saharien, Farmer avait exprimé le désir de faire sa connaissance. Pour quelles raisons ? Peut-être parce qu’elle pense au fond d’elle-même, comme ce saint homme, qu’ « il ne suffit pas de croire » mais qu’ « il faut aussi devenir croyable »…

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