Mylène aime trop la chanson pour l’abandonner

Posté par francesca7 le 23 septembre 2014

 

12 OCTOBRE 1989 LE SOIR (Belgique)

A quoi sert Mylène Farmer ?

Entretien avec Thierry COLJON

« J’aime trop la chanson pour l’abandonner… Mais si j’arrête, ce sera net ! »

Pourquoi ne voulez-vous pas que vos propos soient enregistrés ?

1 - née le 12-09-1961- Ca me perturbe et m’angoisse. Je n’aime pas les interview s qui, pour moi, sont de la nature d’un viol. Mais ça dépend des périodes. J’aime préserver plein de choses.

Que pensez-vous du livre de Patrick M ilo ? (Tout juste sorti lors de cet entretien, l’ouvrage sera retiré de la vente les jours suivants par décision de justice, suite à une plainte de Mylène Farmer, nda)

- On ne m’a pas demandé mon autorisation, ni quoi que ce soit. Ca me dérange que des gens achètent ça, parce que la mise en page est nulle. Le contenu est plutôt sympathique à mon égard, il n’y a pas trop d’erreurs, sauf peut-être quand il prétend que je me complais dans un bain de sang. Je ne suis tout de même pas encore tout à fait folle !

Je n’en veux pas au journaliste qui a écrit ce livre mais plutôt à l’éditeur, Albin Michel, qui aurait pu tout de même me demander mon avis. Mais un autre livre va sortir avec ma caution même si l’auteur ne m’aura pas rencontrée (« Ainsi Soit-Elle » de Philippe Séguy sortira en effet un an plus tard, en revanche il sera le fruit de conversations entre l’auteur et Mylène, nda). Je n’aime pas parler de ma vie privée. Ma vie artistique est connue et c’est suffisant.

Si on s’intéresse tant à votre vie privée, peut-être est-ce parce qu’elle semble très impliquée dans vos textes…

- Oui, on peut l’imaginer. Mais il y aura toujours des points de suspension. Ca reste très scolaire, dans le fond. C’est vrai que j’aimerais aller plus loin…

La presse dite ‘sérieuse’ n’a jamais été très tendre avec vous, refusant d’avaliser de tels penchants…

- Je n’ai pas à m’en plaindre, ça fait partie du jeu. Quand je refuse de rencontrer Libé, ça me fait une pub énorme. Et en réponse, leur vengeance est tellement méchante que ça en devient risible ! (lors des représentations du spectacle au Palais des Sports, en mai 1989, le quotidien consacra une page entière à Mylène pour un article retraçant sa carrière de façon particulièrement méprisante et négative, nda)

Le plus dérangeant est finalement tout l’aspect marketing du produit Farmer…

- C’est vrai que par rapport à la moyenne qui fait le travail en dépit du bon sens, nous – c’est-à-dire trois personnes, Laurent, Bertrand et moi – ne laissons aucune faille. Ca dérange peut-être la profession. Je subis des agressions constantes de ce milieu parce qu’il n’admet pas la réussite.

Ce que j’ai vu dans les coulisses de la remise des Victoires de la Musique m’a dégoûtée. J’étais prête à partir. Si je suis restée, ce n’est que pour le public à qui je devais cette Victoire et sûrement pas au métier qui s’est senti obligé, sous la pression populaire, de me remettre cette distinction.

La scène, c’est une manière de mettre les points sur les i ?

- J’ai toujours refusé de chanter en direct à la télé, n’en déplaise à la Sacem, mais j’ai mes raisons. Je savais que si je montais sur scène, c’était pour faire ce que je voulais. C’est un lieu où l’on ne peut pas tricher. Il fallait que je mette ça au point. J’ai attendu d’avoir des albums pour le faire, l’affection d’un public. C’était aussi un contrat avec moi-même : me prouver qu’avec un mètre soixante-sept et une petite voix, j’étais capable de le faire !

Le plus étonnant dans votre rencontre avec Laurent, c’était que lui se destinait au cinéma et vous au théâtre ?

- Je n’attribue pas cela au hasard, mais à la destinée. Tout de même, j’avais pensé avant à la chanson. J’ai apprécié des chanteurs. C’est la découverte de l’écriture qui m’a fait aimé ce que je fais. Pour le premier album, c’était par inhibition, j’avais en moi des démons à combattre. J’étais frustrée, et à la fois, l’écriture était pour moi un viol intérieur. J’utilise souvent ce mot mais il explique beaucoup de choses…

Dans la chanson « A Quoi je Sers… », vous dites : ‘Je sers à rien du tout / (…) A présent, je peux me taire’. Comment faut-il interpréter cela ?

- C’est vrai que je termine un cycle de sept ans. Je crois en cela. Le clip a un parfum de fin de cycle. J’aime trop la chanson pour l’abandonner, mais faire ce métier autrement peut-être…Mais si j’arrête, ce sera net !

Et le cinéma ?

- C’est une obsession, mais ça me fait peur aussi. C’est autre chose, mais je veux que cela soit aussi fort.

Laurent a déjà écrit un long métrage. Y jouerez-vous un rôle ?

- Je crois, oui, mais je ne peux pas en parler…

Vous acceptez les termes de ‘Pygmalion’ ou de ‘mentor’ le concernant ?

- Pour lui, je crois que c’est mieux d’aller voir plus loin. Notre succès vient de la réunion et du conflit de deux personnes qui débouchent sur une osmose, une adéquation parfaite. Je suis très possessive, et lui aussi ! Il y a une force de deux personnes, deux créations, il y a un don. Si c’est pour ne rien recevoir, cela ne sert à rien…

Vous sentez-vous réellement différente de tout le monde ? Ne croyez-vous pas que les gens ont les mêmes obsessions et fantasmes que vous, raison pour laquelle ils aiment ce que vous faites ?

- Je ne me sens pas fondamentalement différente de tout le monde, mais d’exprimer ces pulsions dans des chansons fait que je suis un être à part parce que les sujets que je traite ne se retrouvent pas habituellement dans les hit-parades. Mais un analyste ne ferait qu’une bouchée de moi ! Je refuse aussi l’étiquette de Top 50 des angoisses et des névroses…

On en revient toujours au mot ‘fantasme’…

- Disons que c’est le plus tapageur…Je ne l’ai pas voulu dans ce sens-là. Quand on cloisonne les mots, on les rend plus violents. On pourrait parler d’autre chose que de la mort, je suis d’accord.

M ais chanter les tabous, n’est-ce pas les désacraliser ?

- C’est vrai qu’on sera très malheureux le jour où plus rien ne sera tabou, mais je crois que c’est universel et intemporel. Les tabous ne mourront jamais. Il y a des millions de mots pour exprimer tout cela. Mais il faut savoir aussi les délaisser, j’en suis consciente.

Ce qui paraît étrange dans ce que j’écris, c’est d’avoir rendu populaire ces tabous : il y avait une demande par rapport à ces sujets-là. J’ai été une sorte de porte-parole, mais aussi d’objet de ces tabous. Ca me fait un peupeur… Je ressens une très grande détresse chez ceux qui s’emparent de cela.

Vous pensez que vos textes peuvent soulager cette détresse ?

- Parfois, on a l’impression que tout cela n’est pas réellement important. Des fois, je me dis : ‘Qu’est-ce qu’on attend de moi ?’. Tous ces personnages que je chante sont proches de moi mais pas dans l’imaginaire. Je ne pourrais jamais camper quelqu’un d’autre que moi.

M ais vous cultivez cela aussi en élevant des singes ou, dans le passé, en jouant sur l’androgynie…

- C’est l’ignorance qui entraîne ces mythes. J’adore les singes, il faut s’en occuper autant que des enfants. Je ne le fais pas pour faire parler de moi. Et l’androgynie, il ne faut pas oublier, comme le reste, qu’il ne s’agit que de fractions de vie. Quand j’écris, c’est la nature des sentiments du moment. Je ne suis pas une grande calculatrice. J’ai besoin de vivre autre chose pour parler d’autre chose…

 

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