L’ŒUVRE « CLIPESQUE » DE BOUTONNAT

Posté par francesca7 le 1 septembre 2014

 

 

images (2)En 2002, Laurent Boutonnat réalise le clip Pardonne-moi pour Mylène Farmer. Non seulement ici Laurent Boutonnat signe son détachement du film de genre dans lequel il s’était illustré des années durant, mais se dégage pour la première fois de ses modes narratifs et de sa symbolique. Boutonnat, depuis qu’il a repris la caméra pour la réalisation de clips en 2000, se fond de plus en plus dans l’intimisme qu’il semble ne plus quitter depuis les clips de Nathalie Cardone de 1997 et 1998. Tout ce qui faisait dans les années 80 et même 90 de chaque clip un oeuvre de divertissement à part entière disparaît ici : plus de figurants, ni de personnages, ni de dialogues, ni d’action. La question la plus évidente alors à se poser est de savoir ce que son cinéma a gagné à se défaire de tout cela ? On remarque justement que tout ce que Boutonnat supprime depuis Mon ange (1998) a trait à la narration, au fait de s’attacher à d’autres structure que celle de l’image. Fernand Léger disait que « l’erreur du cinéma, c’est le scénario ». La solution du problème se trouve peut-être bien ici : Laurent Boutonnat serait-il moins cinéaste qu’avant parce qu’il ne s’attache plus au narratif, dans le sens diégétique tu terme ? Ceci expliquerait pourtant l’absence de troisième long-métrage après les échecs de Ballade de la féconductrice et Giorgino. Pourquoi faire un long-métrage en s’encombrant de contraintes « facultatives » (dont l’histoire) alors que « seule l’image compte » ? On peut bien sûr tergiverser sur le bien fondé de cette démarche; mais si on peut critiquer volontiers Pardonne-moi sur le divertissement et l’ambition, on ne peut lui reprocher son manque d’images. Depuis le début de sa carrière, le vocabulaire de Laurent Boutonnat reste pourtant d’une implacable cohérence. Dans Pardonne moi il va même jusqu’à reproduire en grande partie les cadrages de Maman à tort (1984), comme si ce coup d’essai datant de février 1984 n’en n’avait pas été un et que tout avait été pensé,

réfléchi, approuvé et que tout était resté depuis inamovible dans son cinéma. La répétition des travellings avants sur le visage sont les mêmes, et cette silhouette à robe courte à demi dans l’obscurité qui avance face à la caméra est toujours la même. Bien sûr l’image, la photographie, elle, a évolué, Laurent Boutonnat n’arrêtera jamais d’apprendre, offrant d’année en année des images de plus en plus rares, mais de plus en plus travaillées.

 

téléchargement (2) Si jusqu’à présent les analyses symboliques étaient pertinentes dans le travail de Laurent Boutonnat, elles le sont beaucoup moins depuis 1997. On remarque que dans Pardonne moi elles ne mènent nulle part. Il serait en effet totalement vain de chercher les sous-traitances avec les paroles de la chanson, de trouver la fonction d’éléments graphiques comme l’homme à cheval, le serpent, ou la poussière. Pour la première fois un clip de Boutonnat n’est pas narratif, on pourrait bien sûr analyser le montage, l’énonciation mais ce qu’il est le plus intéressant de voir à travers Pardonne-moi est son réalisateur, ses goûts pour les images syncopées, l’esthétique à tout prix, et les ambiances qu’il souhaite inédites. Si les éléments que choisi Boutonnat pour chaque nouveau clip rappelle les anciens, il apporte en outre à chaque fois un ou plusieurs éléments qui viennent enrichir ce qu’il avait déjà mis en place et qui présentent l’interprète (puisque c’est elle qui est promue) sous un jour à chaque fois un peu différent.

Dans cette optique, l’image la plus frappante n’est pas celle des yeux remplis de blanc, ou de noir (simple effet de frayeur) mais cette espèce de danse tribale au ralenti et au noir et blanc très contrasté et granulé, avec une femme qu’on imagine plongée dans la poussière de l’au-delà. Sur un fond très noir, les particules de cendres s’échappent des cheveux et donnent à la silhouette de la chanteuse en la suivant l’étrange allure d’un spectre. Dans ces plans, l’interprète reste les yeux fermés, totalement inexpressive, comme si quelque chose de surhumain la guidait dans sa danse, l’avait sortie de la poussière où elle reposait depuis la nuit des temps. Seuls deux plans quasi subliminaux surexposés la montreront hilare, la tête basculée en arrière, rendant du même coup l’ensemble de la danse et du clip dénués de logique. Reste ce chevalier mystérieux, lui aussi sur fond noir, qui galope sans fin et qui rythme la chanson. On peut sur ce point remarquer deux choses : Ses apparitions se font à des moments de la chanson où la répétition est aussi musicale, ce qui accroît l’idée d’un galop sans fin du cheval et la course de ce prince qui jamais n’arrivera à destination. Pour renforcer cette idée on peut deviner aussi que le cheval n’avance pas, mais fait du sur place (la fumée en arrière plan reste immobile).

La caméra n’est donc pas en travelling latéral mais en plan fixe, et amorce d’ailleurs à un moment un zoom arrière. Ainsi non seulement on ne peut que ressentir la quête vaine du prince, mais également jouir de la fluidité de sa course, de cette image irréelle en contre-plongée. Les symboles qui autrefois semblaient donner un grande part de leur sens aux réalisations de Boutonnat n’ont même plus leur place dans ce cinéma « de l’image seule ». Il n’y a pas de symbole dans Pardonne-moi. Il serait pourtant facile d’approcher le serpent du pêcher originel et les yeux blancs de la cécité. Mais comment expliquer alors d’autres éléments du clip tels les yeux noirs de la fin du clip, le rapport au texte et la présence du prince sur son cheval ? Chacun de ces éléments n’est ici au service de rien, si ce n’est de lui-même. Quant à l’origine de leur choix, il faut encore s’en retourner vers ce qu’est réellement un vidéo-clip. Chacun des éléments est montré dans le clip à un endroit précis de la bande son. Ainsi le serpent ne peut apparaître que sur le violoncelle du pont musical, tant les sinusoïdes dessinées par son corps matérialisent plastiquement et simultanément la musicalité sonore; les saccades de batterie ne peuvent également correspondre qu’à la danse tribale de la chanteuse les cheveux remplis de poussière, éclairées par des flashs lumineux qui la images (3)laissent deviner par le spectateur plus qu’ils ne la montrent. Même chose pour le travelling sur la chanteuse qui laisse découvrir en levant la tête des yeux vides : dans un cadrage identique, les violons graves dénoncent musicalement parfaitement la monstruosité de ce visage, alors que le piano du début en glorifiait la beauté.

 

 Ce que nous voulons démontrer ici est que Laurent Boutonnat, de 1985 à 1992, n’a pas fait de vidéo-clips. Il a fait des films de fiction romanesque, référencés à des genres ou des sous genres. Mais à aucun moment, ni même pour Ainsi soit-je (1988) ni pour Je t’aime mélancolie (1992), nous avons eu à faire à un vidéo-clip stricto-sensus. A l’origine, le principe du vidéo-clip consiste à illustrer une chanson par des images, rien de plus. Laurent Boutonnat a toujours apposé à cette règle sans cesse davantage d’artifices, d’histoires, de symboles, et de moyens. De Pardonne-moi en revanche, il fait un clip dans le pur sens du terme : une musique avec des images à son service, qui l’illustrent. Le sens des images, leur teneur discursive, tout ceci n’a aucune importance face à leur musicalité intrinsèque et l’effet qu’elles produisent quand on les appose à la bande-son en question. Dans Pardonne-moi plus que jamais, l’image ne peut être présente à l’écran que parce que c’est cette chanson qui est illustrée, alors qu’on peut très aisément imaginer les images de Libertine, Sans Contrefaçon et même Ainsi soit-je sur une autre musique de couleur approximativement équivalente. Les images de Pardonne-moi ne semblent avoir été inventées que parce qu’il y avait tel ou tel son dans la chanson, ces images sonnent juste par rapport aux effets musicaux tout simplement, et ceci pour la première fois chez Boutonnat.

 

Le seul travail du réalisateur en 2002 ne concerne plus que l’image, et rien qu’elle, Boutonnat n’est pas un romancier, pas plus qu’un conteur. Depuis 1997, de Mon Ange à Pardonne-moi en passant par Baïla Si et Les Mots, il n’a cessé de tâtonner pour trouver ce qu’était vraiment un clip, ce qu’était vraiment une image, et donc finalement ce qu’est réellement le cinéma. 

 

Pourquoi alors se cantonner au même type d’image, aux mêmes éléments alors que le réalisateur a su pourtant diversifier ses inspirations en une décennie de clips autrement plus riches visuellement ? Puisque visiblement Laurent Boutonnat s’est détaché du cinéma de fiction romanesque pour se concentrer entièrement à ce qu’est un clip, le réalisateur peut-être lassé images (4)désire faire le meilleur clip, le clip ultime. Laurent Boutonnat rétrécit ainsi de clip en clip le champ d’application de son univers afin visiblement de trouver l’image juste, celle qui broiera la chair de celui qui la regardera. De plus en plus on peut avoir l’idée de ce à quoi ressemblera le clip de Laurent Boutonnat : de longs plans contemplatifs représentant des éléments immobiles, un ciel nuageux, du vent, des fantômes pas encore entrés dans l’au delà et se frottant encore aux humains, une quête sans fin accompagnant une errance éternelle de personnages perdus et auxquels il ne reste que le recueillement. Seulement nous pouvons penser que rien ne distinguera particulièrement le dernier clip de Laurent Boutonnat des autres, que ce sera juste celui sur lequel le cinéaste voudra s’arrêter, estimant achevée la recherche qu’il fait sur l’image et avant tout sur ses propres fantasmes graphiques. Pardonne-moi aurait pu être celui-ci, le seul vrai clip, donc le dernier. Et si ce n’est pas le cas, un cap a de toute façon été franchi en le réalisant : se désintéresser intégralement de tout fonctionnement narratif pour ne se concentrer que sur l’image, quitte à ce qu’elle rende ivre tellement sa splendeur incompréhensible ne renvoie à rien de connu.

 

EXTRAIT DU LIVRE DE Jodel Saint-Marc  « Le Clip en tant qu’œuvre Cinématographique / aux éditions Sorbonne Nouvelle en août 2003 

 

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