LA SIGNATURE BOUTONNAT

Posté par francesca7 le 1 septembre 2014

 

 

téléchargement (4)Court objet audio-visuel destiné à promouvoir la vente commerciale d’un enregistrement sonore, le vidéo-clip qui aurait pu se cantonner à une démarche uniquement publicitaire et mercantile rassemble les éléments qui font aujourd’hui esthétiquement de lui une œuvre à visée cinématographique. Peu à peu tourné en extérieur, capté sur pellicule, puis parfois passé en salle, le clip, qui a expérimenté bon nombre de nouvelles techniques, de nouveaux effets spéciaux, de nouveaux rapports sémiotiques entre image et son devient non plus un genre mais une forme propre, avec sa grammaire, sa diversité, son regard sur le monde, cadré par des contraintes évolutives.

 Si Laurent Boutonnat a crée son univers dans une forme filmique aussi particulière que le vidéo-clip qui a ses codes, ses règles et ses modes de diffusion, ce n’est pas par choix d’originalité ou par quelconque « challenge ». Le hasard a fait que ce jeune homme de vingt quatre ans, déjà auteur d’un long-métrage s’est lancé dans la production de chansons de variété. Peut être « moyen détourné de faire du cinéma », le réalisateur débutant a décidé d’envisager le vidéo clip comme d’autres envisagent le court ou même le long-métrage, avec la même ambition, la même passion pour la pellicule argentique, le même goût pour le scénario et pour l’image ; goûts soutenus par un financement qu’il ne peut assurer que lui-même. Parce qu’il a maîtrisé toutes les commandes créatives et de production, qu’il composait et produisait la même interprète fidèle, Laurent Boutonnat a pu se permettre de construire un style sur la durée, le sien, imposer un rythme, s’approprier une grammaire. C’est à partir de là, sans « préméditation », et parce que le succès commercial des chansons était au rendez-vous, que la succession de clips est devenu une œuvre. L’élément sans doute le plus important dans le travail de Laurent Boutonnat reste définitivement la cohérence de sa filmographie ; c’est précisément cette homogénéité, ce même regard sur le monde, mais aussi ces moyens conséquents qui ont fait que l’exposition médiatique de ses clips a été extraordinaire. De la multidiffusion sur le petit écran à la promotion sur le grand, des avant-premières publics aux premières en prime-time, le clip qui était simple objet promotionnel est devenu sous Laurent Boutonnat objet à promouvoir, œuvre autonome à extraire du contexte commercial de sa sortie. C’est finalement la première fois que le clip devient une création plus importante que la chanson, se prête à l’analyse, à l’interprétation, et aussi à la vente dans le commerce. 

L’originalité de sa démarche dans une forme si contraignante, bousculant les règles, transgressant les codes, renversant les conventions, assortie de son indépendance financière fait peu à peu de Boutonnat un auteur à part, paradoxalement exclu du champ de la critique, de par la forme filmique qu’il a choisi. Alors que beaucoup de réalisateurs voyaient la réalisation de vidéo-clips comme une vitrine leur permettant un démonstration de leur savoir-faire Laurent Boutonnat s’en est servit pour créer une œuvre cohérente dont il est le seul propriétaire, prouvant à un milieu cinématographique et musical incrédule la possibilité d’émancipation que permet n’importe quelle forme aussi contraignante soit-elle, même à visée « bassement » téléchargement (3)promotionnelle.

 Laurent Boutonnat, justement en faisant fi de ces règles a donné des réalisations multiples, éminemment variées et qui semblent présenter une apparente unité de ton, une ressemblance étroite, un même cheminement d’idées, sans cependant jamais tomber dans la redondance ou l’imitation servile. Offrant ainsi un spectacle qu’il voulait grandiose, à l’image de ses projets, l’unique but de Boutonnat semble avoir été dans la seconde partie de sa carrière l’inévitable désir de reconnaissance cinématographique de son œuvre. Il a tenté en vain de s’en approcher selon une méthode propre, en apportant au vidéo-clip les caractéristiques esthétiques du long-métrage, conjointement à l’apport financier que nécessitait sa conception d’un tel cinéma de divertissement. Elargissant le champ d’action de son univers au film de concert puis au long métrage avec Giorgino, Laurent Boutonnat a dû s’exposer au regard du public de cinéma, celui qui se rend en salle, à la critique cinématographique voyant ses clips comme autant de casseroles qu’il traînerait derrière lui. Comme la recherche vaine d’un réalisateur en quête de son statut d’auteur, quand Boutonnat revient en 1997 à un type de clip plus conventionnel et policé. Se dégagent encore quelques réflexions sur le montage, la narration, et finalement se marque peu à peu un retour vers des concepts plus expérimentaux, car ses films ne s’axent plus sur un scénario et une symbolique, mais davantage vers les transpositions d’une imagerie et la sensation brute du spectateur par rapport à la musique. 

 Le parcours de Laurent Boutonnat nous apprend que les diverses formes filmiques existantes font partie d’une même grande famille qui rend possible la création d’un auteur. 

Malgré le rejet, l’anathème jeté sur certaines de ces formes, une œuvre filmique reste le moyen d’exprimer un art comme on l’entend. En ce sens, la durée, les règles, les codes et les modes de financement et de diffusion restent négligeables face à l’éventuelle qualité intrinsèque d’une œuvre quelle qu’elle soit. Le processus de création reste invariablement le même, mais l’absence d’écoute et d’intérêt apportés à cette création peut lui empêcher de déployer toute son envergure et de ce fait de se renouveler sans passer par des voies plus traditionnelles. Comme si le vidéo clip, comme le court-métrage, ne pouvait pas permettre pas à un artiste de rendre à son œuvre toute sa splendeur, le passage au long-métrage de Laurent Boutonnat en 1994 aura signé en quelque sorte l’arrêt de mort de ce jeune cinéaste de trente trois ans, crucifié sur l’autel de sa propre mégalomanie.

 

EXTRAIT DU LIVRE DE Jodel Saint-Marc  « Le Clip en tant qu’œuvre Cinématographique / aux éditions Sorbonne Nouvelle en août 2003

 

 

 

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