JE T’AIME MELANCOLIE : clip représentatif du Boutonnat des années 90

Posté par francesca7 le 29 août 2014

 

 

téléchargement (16) Réalisé à Los Angeles parce que le casting de Giorgino retenait Laurent Boutonnat aux U.S.A, le tournage de Je t’aime mélancolie se situe avant les repérages définitifs du long métrage dont les prises de vue débuteront un an plus tard. Comme pour laisser la voie libre à l’ambition, pour ne pas dire la mégalomanie de la production de Giorgino, Boutonnat semble avoir mis un frein sur les moyens qu’il mettait en oeuvre jusqu’à présent. Le tournage du clip se résume à quatre jours et la mise en scène fut en grande partie improvisée. La structure narrative de Je t’aime mélancolie se calque sur un dispositif très répandu dans la forme du clip : 

Il se compose de deux scènes montées alternativement ; l’une abritant le récit d’un combat, l’autre représentant une chorégraphie non-diégétisée. Au sein de celle-ci, la chanteuse interprète la chanson en question. L’avantage de cette structure est à la fois de mettre l’artiste en avant, de justifier tous les avantages scéniques qui lui sont attribués (éclairages, maquillages parfois outranciers, accessoires et danseurs) sans que cela nuise pour autant au récit éventuel monté en parallèle, puis à la fois de se rapprocher du cinéma de fiction en y intégrant une histoire, qui implique une intrigue auquel le spectateur pourra se rattacher, voire s’identifier. La visibilité de l’artiste interprète dans les séquences narratives n’est pas primordiale dans le sens où les autres scènes consacrées à sa seule personne la lui assurent.

Ce dispositif lui seul ne permettant pas à Laurent Boutonnat de se distinguer des autres productions de vidéo-clips comme il l’avait fait jusqu’à présent, le montage alterné se voit encadré de deux saynètes d’introduction puis de conclusion injectant la dose “boutonnienne” nécessaire de mystère et de pessimisme. Avant que les deux combattants ne montent sur la scène et que commence le combat, une minute introductive au clip est consacrée aux vestiaires où, plongés dans la pénombre, les deux adversaires s’échauffant s’adressent des regards noirs sur le fond sonore d’un public qui s’impatiente (ô métaphore d’un téléspectateur qui attend que le spectacle promis commence enfin). Le coup d’envoi du combat, comme l’arrivée de la images (22)musique se fait par le plan d’un coup de poing sur une flamme de bougie ; l’écran devenu sombre se rallume sur un ring géant sur lequel montent les combattants. La fin du clip, elle, voit non seulement la victoire prévisible de l’artiste-interprète sur l’homme, mais Boutonnat ne peut conclure sur une victoire sans la nuancer. Il prolonge la scène au delà de la fin de la chanson avec un plan ralenti, alors qu’un clip “traditionnel” se serait probablement arrêté au triomphe de l’artiste. Après que l’homme vaincu ai sombré dans les abysses qui entourent le ring, la femme vainqueur, dont on voit le poing éteindre à nouveau la flamme de la bougie, tourne quelques secondes sur elle-même tête baissée, se laisse tomber à terre et sombre elle-même dans les ténèbres d’un lent fondu au noir. Avant de disparaître, elle basculera exténuée sa tête en arrière, adoptant curieusement le comportement d’une perdante. Les nouvelles caractéristiques des clips de Laurent Boutonnat présentes dans Je t’aime mélancolie n’auront pas éclipsé l’aspect mi-bourreau – mi-victime sans cesse récurrent de ses personnages principaux. Sur une longue nappe grave et un lointain hurlement de loup, on ne peut que se rendre compte du seul objectif du clip : montrer que cette victoire est vaine et qu’elle mène tôt ou tard aux même désespoir que la victoire. A cela vient s’ajouter une vision d’ensemble qui va dans le même sens. Chacun des derniers clips de Laurent Boutonnat se termine sur cette certaine idée du néant, résultant successivement soit d’une victoire soit d’un échec ; que ce soit la victoire libératrice des prisonniers de Désenchantée, la fin du désespoir amoureux de Regrets ou la vengeance réussie de Beyond my control. En ce sens le ton du plan final de Je t’aime mélancolie rend lisible l’unité de sens qui ressort des quatre clips de Boutonnat réalisés à cette même époque. Les quatre clips pré-cités discourent également en sous-texte sur le thème de l’album dont ils sont extraits : L’Autre, déclinant en quatre points les manières de s’en sortir avec cet « Autre » : soit on le sauve dans Désenchantée, on l’aime dans Regrets, on le combat dans Je t’aime mélancolie ou on le trahi dans Beyond my control.

 

 En somme, le problème que pose Je t’aime mélancolie est sur plusieurs plans un problème de limites : En se séparant des attributs que lui-même avait créé, comment Laurent Boutonnat peut-il continuer de se faire remarquer de créer l’évènement, la longueur en moins ?

 

images (23)Même s’il étend son clip de quelques secondes à ses extrémités, le réalisateur sait probablement que la nouvelle génération de clips courts, très montés et remplis d’effets spéciaux numériques ne permettent plus les longueurs qu’il s’autorisait auparavant, et tout ce qu’elles impliquaient ou permettaient. Afin de masquer cette carence, Boutonnat joue précisément sur le changement quasi radical au lieu d’adapter, de raccourcir, et de modifier par touches parcimonieuses ce qu’il savait faire et qu’il appliquait sans cesse depuis sept ans ; le réalisateur s’est visiblement décidé à se battre avec les mêmes armes que ses confrères, au lieu d’en chercher de nouvelles. Puisque c’est finalement bien de promotion dont il s’agit ici, c’est précisément le « format-chanson », avec une histoire simple (pour ne pas dire simpliste), une imagerie plus légère, des costumes et maquillages plus actuels, et sans génériques, sans suite ou préquel, que les clips postérieurs à Désenchantée ont pu compter sur une exposition plus large dès leur sortie. Jusqu’à Je t’aime mélancolie, Boutonnat disait en effet prendre le soin de ne pas laisser au spectateur d’indices permettant de dater l’histoire, sans doute pour que ses films puissent supporter d’être revus quelques années plus tard sans qu’on les identifie à l’époque de leur sortie. Dans Je t’aime mélancolie il n’a plus peur des tenues de son époque, faisant même appel à Jean-Paul Gaultier pour la guêpière des plans de ballets, prenant le risque de démoder son clip relativement rapidement. Tandis que le réalisateur misait depuis longtemps sur l’effet événementiel en faisant projeter ses clips jusqu’à lors dans des salles de cinéma parisiennes, la concision nouvelle qu’il venait de s’appliquer pour Je t’aime mélancolie lui a permis par deux fois de diffuser ses clips dans des émissions télévisées de prime time. C’est ainsi que la masse de public qu’ont pu avoir les sorties de Libertine ou Plus Grandir en salle fut bien moins supérieur aux millions de spectateurs à qui l’animateur Michel Drucker offrit en avant-première le clip de Regrets dans son émission Stars 90 en septembre 1991, et Patrick Sabatier Je t’aime mélancolie en décembre 1991 dans Avis de Recherche. Ces émissions de TF1, alors première chaîne française, qui ne passaient que très occasionnellement des extraits de clips ont réservé à Boutonnat leurs seules diffusions en intégralité. La diffusion officielle ne commençait sur les autres chaînes que le lendemain de la première télévisée. En bénéficiant ainsi d’une visibilité sans précédant, ces deux diffusions eurent comme effet une entrée des chansons directement dans les cinq meilleures ventes

françaises dès leur sortie. Le disque était disponible dans le commerce la semaine même de la première diffusion du clip à la télévision. Mais le naturel chassé revenant si vite au galop, la diffusion annoncée du clip subséquent à Je t’aime mélancolie fut annulée. Beyond my control (avril 1992) devait en effet lui aussi passer dans l’émission Stars 90 avant que successivement le C.S.A, la critique télévisuelle, puis l’animateur Michel Drucker et sa programmatrice Françoise Coquet n’eurent vu la cassette en refusant sa diffusion. Le clip fut censuré sur recommandation du C.S.A, les chaînes hertziennes l’interdirent entièrement tandis que la chaîne câblée musicale MCM le passa régulièrement après minuit. Le C.S.A. dénonçant « un cocktail de sexe et de sang à la puissance mille », la diffusion du clip à n’importe quelle heure de la journée fut pourtant effective un an plus tard, sans bizarrement qu’aucune note de qui que ce soit ne vint modifier celle qui fut écrite lors de la sortie.

 

 Nous disions donc que Je t’aime mélancolie révélait d’un problème de limites. Il semblerait que c’est de ce tâtonnement que Laurent Boutonnat a voulu parler : L’auteur qui cherche les nouvelles limites auxquelles se raccrocher, les deux combattants ne sachant pas jusqu’où il peuvent aller. C’est à cause de ce combat contre la routine que Boutonnat “enfile les gants” pour ce clip, qu’il met en scène un combat qui ne peut que dégénérer. Sans cesse les deux protagonistes jouent avec les règles, et comme une parabole sur la manière de travailler du cinéaste, ils sortent tous deux des limites auxquelles les règles les cantonnaient. C’est par exemple une première fois le cas lors des “coups bas” portés par l’un ou par l’autre, coups sanctionnés par un arbitre qui finira lui aussi au tapis. Toute autorité désormais absente, les règles disparaissent également ; et c’est alors que les gants de boxe sont mis de côté, que les arts martiaux prennent place avant que le duel ne se transforme en vengeance personnelle et que l’homme soit envoyé par-dessus les filets ; hors limites. Le jeu auquel se livre Laurent Boutonnat réside avant tout dans la structure qu’il a donnée à son clip, si différente du reste de sa production. La cohérence qui caractérise si bien l’ensemble de son œuvre ne se retrouve pas du tout dans le contenu intrinsèque de Je t’aime mélancolie, les scènes de combat se déroulent sur le même ring où est exécutée la chorégraphie, et montage alterné oblige, on a successivement droit à l’interprète qui souffre en se battant, avant de la voir sourire, danser et chanter sans qu’aucune des deux scènes ne soit située chronologiquement l’une par rapport à l’autre. On a bien à faire ici à un montage post-moderne de vidéo-clip, laissant la part belle à la sensation brute, sans discours ou recherche de sens.

De plus le public que l’on entend bruisser depuis les vestiaires lors de l’introduction du clip ne se trouve pas autour du ring. Espace plongé dans l’obscurité, on ne remarque qu’une grande toile de fond nuageuse qui sert d’arrière plan. Omission d’une assistance inutile à l’action et qui confirme que Boutonnat se situe pour ce clip là dans le seul domaine de la sensation. Les correspondances entre les deux scènes principales (le combat et les ballets) sont nombreuses et injustifiables diégétiquement. Si la tenue vestimentaire de l’interprète diffère d’une scène à l’autre, laissant penser que les personnages respectifs aux deux scènes se situent dans deux univers différents, les accessoires eux ne suivent pas cette règle. Lorsque le combat dégénère suite à l’éjection de l’arbitre, les danseuses se trouvent affublées elles aussi de gants de boxe, accélérant leur chorégraphie. L’univers représenté dans cette scène relève donc bien du domaine de la boxe, ring et gants à l’appui, mais le combat n’est pas figuré. Les plans de danse, où l’ont voit parfois la chanteuse sourire alors qu’elle se prend des coups dans les plans adjacents, se veulent finalement comme un commentaire symbolique facétieux et dédramatisant des plans de combats qu’ils entrecoupent. On note dans ce sens que les gants disparaîtront comme par magie entre deux plans, conjointement aux même gants dans les autres plans, et dont les boxeurs se débarrasseront à l’image.

 

 Peut-être orientés par les paroles de la chanson, certains critiques ont lu le clip comme une métaphore d’un combat de l’interprète contre eux. Dans cette optique, les images peuvent être vues comme l’adaptation de certaines phrases de la chanson dont elles s’inspirent :

 

« Une sauvage née vaut bien d’être estimée, elle fait souvent la nique aux

“trop bien cultivés” […] Pour plaire aux jaloux il faut être ignorée. »

 

Ce rapport avec la réalité du métier que subissent Laurent Boutonnat et sa muse au quotidien, le réalisateur ira jusqu’à le figurer dans son casting : il fera appel à un vrai boxeur poids-léger yougoslave et à un arbitre français professionnel : Gérard Boutonet. Au delà de cette simple figuration d’un vécu connu de lui seul, Je t’aime mélancolie soulève pourtant plusieurs thèmes sans en exploiter vraiment aucun. Là où Plus Grandir parle ouvertement de déchéance physique, Libertine de libération sexuelle ou A Quoi je sers de suicide, ce clip lui pourrait évoquer plusieurs sujets. On pense avant tout au duel homme-femme, thématique déjà utilisée dans les “épisodes” de Libertine, ou dans Sans Logique, mis en avant ici par le dispositif du ring où la parité est d’habitude rarement respectée ! La tenue de l’interprète pour les plans de chorégraphie (une guêpière en cuir ornée de clous soutenant des porte-jarretelles noirs) laisse penser à un arrière plan sado-masochiste, appuyé par l’isolement de l’homme et de la femme sur un espace scénique (le ring) et soumis au regard d’un public voyeur ; ils seraient venus sur ce ring pour se faire mal physiquement avec le consentement de l’autre. Seulement ces pistes ne mènent guère très loin par rapport au texte de la chanson, même extrapolé ; la seule suivie à l’époque fut comme nous le disions celle de l’hyperbole sur la critique. Cette dernière a pour elle le mérite de la cohérence.

 images (24)

Le match de boxe figurant une prestation artistique, le public que l’on entend mais qui reste invisible serait ce “goût du spectateur qui ne compterait pas” pour les critiques. L’homme sur le ring, symbolisant la critique au sens large, perd le match ; et la phrase titre reprise régulièrement comme un leitmotiv: « Je t’aime mélancolie », résonnerait comme une revendication face à ceux qui avaient reproché au “couple” Boutonnat-Farmer leur imagerie négative. Après le retrait symbolique de la critique face aux coups portés par la chanteuse à la fin du clip, celle-ci se retrouve plus seule que jamais, désormais livrée à elle-même, coupée du regard extérieur, près de ce public plus silencieux que jamais devant lequel elle devra tôt ou tard livrer un nouveau combat pour le distraire. Le silence de glace qui clos le clip fait pourtant bien comprendre que la gagnante a eu ce qu’elle a voulu, que libérée « des jaloux », elle est à présent « ignorée ». L’ennemi battu, elle n’est pourtant libérée de rien, prisonnière de la scène et écrasée par les faisceaux de ces projecteurs qui l’exposent peut-être davantage qu’elle ne l’aurait voulu.

 

 EXTRAIT DU LIVRE DE Jodel Saint-Marc  « Le Clip en tant qu’œuvre Cinématographique / aux éditions Sorbonne Nouvelle en août 2003 

 

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