LE VŒU INCONSCIENT DE BOUTONNAT

Posté par francesca7 le 18 août 2014

 

 

 Comme toute œuvre d’art, Giorgino est régit par un conflit de forces relatif à son auteur. Psychiquement, l’œuvre qu’est ce film fonctionne selon plusieurs axes, qu’on pourrait situer comme faisant partie de la violence de l’univers de l’histoire racontée (la diégèse), de ce qui va le canaliser, et de ce qui va le perdre.

mylene-farmer-laurent-boutonnat_1htbh_1x5ox5

 

 - Le pulsionnel réside à l’intérieur de cette fameuse scène finale, dans les directions opposées que prennent chacun des personnages, alors qu’ils tendaient à ce rejoindre jusqu’à lors, ainsi que dans l’apparition fantastique des loups dont l’existence même était niée jusqu’à présent.

 

Ce pulsionnel est rendu par la double plongée des personnages principaux dans ce qui va régir leur futur proche : Giorgio sent durant toute la scène sa propre mort arriver tandis que Catherine sombre dans la folie autour de laquelle elle ne faisait jusqu’à présent que roder, alors que le cheval noir se dirige vers l’enfermement. 

- Nous pourrions situer le contre-investissement dans la passivité avec laquelle Laurent Boutonnat dirige ses personnages vers leur destin. Les couleurs employées sont ternes et chacun des protagonistes fait fi des autres pour se livrer soit à la mort, soit à la folie, soit à l’enfermement. Le pulsionnel est canalisé par cette espèce de « résignation muette » avec laquelle les héros divergent les uns des autres, sans aucune forme de regrets apparents. 

- Le retour du refoulé se trouve sans nul doute dans l’image finale qui nous donne à voir le cheval aux yeux bandés, séquestré dans l’église, s’abreuvant dans le bénitier face à un Christ décapité ; comme si la religion qui avait conduit les héros humains vers leur perte s’était appropriée ce cheval, qui devient par force, parasite de ce lieu « sacré ».

 

Seconde Lecture du découpage

 

Dans une vision d’ensemble de Giorgino, on peut ressentir un panel assez large des émotions que le cinéma peut donner, et on peut facilement trouver des références à tous les genres cinématographiques. On peut y déceler du drame intimiste (lors de la première rencontre entre Giorgio et Catherine notamment), du grand spectacle, de la fiction réaliste, de la comédie dramatique, voire du Western dans les drôles de rapports qu’entretiennent les villageoises entre elles, sans oublier le face à face entre Héloïse et Catherine devant l’église. De manière technique, Giorgino use aussi de toutes les techniques cinématographiques, les travellings, les panoramiques, des champs-contrechamps, une variété d’échelles de plans et de longueurs focales, l’utilisation de plongées et contre-plongées… Giorgino utilise aussi toutes les sortes de hiatus diégétiques et de sauts temporels, mise à part l’analepse. Après visionnage et revisionnages, on se rend compte que l’extrême fin du film pourrait y obéir, sans le revendiquer clairement. De plus, il expliquerait partiellement le mystère de cette fin et en lèverait un petit peu le voile.

jpg_quivrin700 

Rappel de la scène : gros plan sur Giorgio qui se balance dans les bras de Catherine, il voit peu à peu le loup assis sur la tombe en train de les regarder. Il esquisse un très léger sourire, arrête de se balancer de droite à gauche, puis ferme les yeux et meurt. Le flash-back dont nous parlons commencerait dans le plan suivant, quand la caméra entame un travelling latéral gauche droite sur le cheval qui entre dans l’église. On revoit ensuite Catherine de face qui se balance avec Giorgio dans les bras alors qu’ils s’étaient arrêtés dans le plan précédent. Elle sourit, sans raison apparente. Ce sourire correspondrait alors à la vue du loup par Giorgio, et donc la satisfaction de Catherine de savoir que Giorgio a découvert son innocence, ce dont elle doutait à voix haute jusque là. Elle arrête alors de se balancer et laisse tomber d’un coup son sourire, baissant le regard à terre puis serrant Giorgio dans ses bras. Si on superpose ce plan au précédent cette action correspond exactement à la mort de Giorgio qu’elle sent expier dans ses bras. On savait que Catherine pouvait voir derrière elle : elle sent la présence des loups dans son dos et l’annonce d’ailleurs à demi-mots à Giorgio : «- Ils sont tout près, ils sont revenus ». En ce sens il serait normal qu’elle ressente ses dernières visions et sa mort sans les voir. Ce flashback expliquerait bien des choses et notamment le fait qu’elle ne veuille pas dans sa dernière réplique qu’il se retourne vers le cheval noir «- Non, ne vous retournez pas ». Sa mort étant proche, si Giorgio s’était retourné il n’aurait pas vu le loup qui innocentait alors celle qui lui fait face.

 

Laurent Boutonnat semble avoir été soucieux de donner plusieurs dimensions à son film, voire trop. Sur le plan psychologique, aussi bien qu’esthétique ou psychanalytique, le soucis de cohérence du réalisateur transpire littéralement à l’écran et le résultat donne un film que la critique qualifiera comme «trop peuplé», trop symbolique ou trop fantasmatique. Boutonnat a t-il voulu trop mettre dans son film ? La cohérence, son soucis majeur, peut-elle faire face à tous les questionnements esthétiques ou psychologiques ? L’importance n’est pas vraiment là, et nous préférerons lire Giorgino comme un conflit de forces inhérent aux productions de Laurent Boutonnat. Ce film, comme toute œuvre, qu’elle soit cinématographique ou non, devient un réel alter-ego de l’artiste qui en est l’auteur.

 

EXTRAIT DU LIVRE DE Jodel Saint-Marc  « Le Clip en tant qu’œuvre Cinématographique / aux éditions Sorbonne Nouvelle en août 2003

 

Laisser un commentaire

 

linergeek |
give to eat by eating |
ecouteconseil |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hé ! lecteurs à Saint Marti...
| parlons-en!
| Je me SOUVIENS...