NOTES PSYCHANALYTIQUES SUR GIORGINO

Posté par francesca7 le 15 août 2014

 

 

 Visiblement, la fin du film tend à démontrer la cohérence esthétique et psychologique sur laquelle le réalisateur a voulu qu’il repose. La situation des personnages, leurs actions et leur destin progressent de manière à parvenir à une configuration où la cohérence de la diégèse deviendrait implacable et où le film, malgré sa fin ouverte, coupe court à tout questionnement quant à l’aspect psychologique de ses héros. La scène finale de Giorgino tourne autour de la découverte du cadavre de Sébastien le père de Catherine, puis de son enterrement improvisé. Catherine avait déjà perdu sa mère au début du film, et se retrouve à présent devant la même situation familiale que les orphelins dont elle est accusée de la mort. Pour la seconde fois en un mois, Catherine fait face à l’épreuve du deuil. Pour la deuxième fois en un mois elle doit faire ce travail de supprimer un à un les investissements qu’elle avait mis dans une personne parente. 

49278

Cette durée (variable d’une personne à l’autre) est en général estimée à deux ans. Comment montrer ce travail de deuil dans cet épilogue situé à la toute fin du film ? Pour terminer sur l’histoire de Catherine de manière fermée, Laurent Boutonnat doit donc rapidement la débarrasser de ses investissements. Elle qui frôlait l’autisme jusque-là semble basculer dans un nouvel état qui ne se traduit ni par le renfermement total, ni dans la volubilité. Catherine semble délibérément choisir l’oubli, voire la folie douce. Aucun regret ne sera exprimé lorsque le corps de son père sera jeté à l’eau, dans le caveau familial inondé par la neige fondue. C’est peut-être précisément par cette noyade que Catherine accède à la sérénité que l’on peut lui reconnaître à la fin du film : elle semble avoir définitivement pris le recul qu’aurait pu lui apporter le long travail de deuil. 

C’est essentiellement parce que Sébastien semble mourir une seconde fois par la noyade que Catherine fait un rapport, conscient ou inconscient avec la mort des enfants. Le vecteur de l’eau est présent dans les deux cas et donne à Catherine visiblement une raison de se détacher de cette nouvelle car, s’étant persuadée de son innocence vis-à-vis des enfants, elle ne peut que s’innocenter de la mort du père, qu’elle voit se faire engloutir par les eaux troubles comme les enfants orphelins deux ans avant. On peut du coup expliquer son absence de réaction lorsque Giorgio lui annonce à son tour sa mort prochaine : La mort de ceux qui l’entourent ne revêt alors qu’un aspect « anecdotique » tant le travail de deuil est à présent maîtrisé. 

 Une fois que Sébastien eu été englouti dans les fonds boueux du caveau familial et que Catherine ai une dernière fois serré Giorgio dans ses bras, la fin du film, basculant à demi dans le fantastique, ressemble à un conte, à une espèce de rêve où les animaux agissent là où les humains restent immobiles, où les intrigues se résolvent d’elles-mêmes. Si on décide ici de voir la fin de cette scène sous l’angle du rêve, on peut y transposer ses quatre caractéristiques psychanalitiques : 

- L’objet changeant du rêve est ce loup, invisible jusqu’à présent et qui se présente, impassible, sur une des tombes des orphelins. Le déplacement de cet animal de l’inconscient collectif à la réalité relève bien du rêve. L’animal mythique sur le dos duquel on mettait les horreurs quotidiennes se fait bel et bien réel. 

- La condensation du rêve réside dans le travail d’esprit que doit faire Giorgio, avec le peu de forces qui lui restent, pour retrouver les innocents, les coupables, le fin mot de la mort des enfants pour lequel il a donné les dernières semaines de sa vie. Tout comme le spectateur, le héros masculin doit repenser l’histoire en termes quasi « policiers » afin de retrouver le bien-fondé de l’innocence prononcée de Catherine. 

- La dramatisation de l’action, elle, se situe dans l’image qu’a le loup depuis le début du film : image venue d’idées générales sur le loup, sur sa voracité et sa méchanceté. Le loup isolé sur la tombe, à quelques mètres de Giorgio le rassure, non pas parce qu’il se sent protégé par sa présence, mais parce que ce loup lui apporte la preuve, à quelques secondes de sa mort, que Catherine sa bien aimée est innocente. En revanche, après la mort de Giorgio le « rêve » continue et c’est une centaine de loups qui sortiront de la lisière de bois lointaine et s’abattra sur le cimetière où est assis, enlacé, le couple à demi-mort. La dramatisation réside dans le fait que ces loups prendront probablement comme proie Catherine, qui leur tourne le dos. Le cheval, lui, malgré sa cécité, se sera retiré dans l’église. En se protégeant ainsi des loups qui hurleront bientôt à l’extérieur, ce cheval s’extrait du même coup d’une certaine façon du rêve en question puisqu’il n’appartient plus à la dramatisation.

 - Quant à la polysémantie, elle s’attache bien évidemment aux nombreux symboles présents sur l’écran, qui invitent non seulement à l’interprétation, mais aussi à la surinterprétation. 

Inutile d’en rajouter sur la cécité du cheval, qui, comme guidé par la protection illusoire de la foi,

trouve refuge dans l’église. On notera que le cheval qui fuyait les cadavres et charognes jusqu’à présent se détachera du corps de Giorgio juste après sa mort pour s’approcher d’un autre corps sacré et inerte : Celui du Christ dans l’église, ce Christ qui a subit le double supplice de la crucifixion et de la décapitation, puisque le prêtre lui-même en a emporté la tête dans une toile d’une blancheur éclatante comme un suaire. On peut également parler aussi du fait que ce cheval s’abreuve dans le bénitier de l’église, comme s’il ne pouvait retrouver la pureté d’avoir laissé ses maîtres aux loups qu’en se purifiant avec de l’eau bénite.

 

EXTRAIT DU LIVRE DE Jodel Saint-Marc  « Le Clip en tant qu’œuvre Cinématographique / aux éditions Sorbonne Nouvelle en août 2003 

 

Laisser un commentaire

 

linergeek |
give to eat by eating |
ecouteconseil |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hé ! lecteurs à Saint Marti...
| parlons-en!
| Je me SOUVIENS...