UNE LONGUE GESTATION POUR GIORGINO

Posté par francesca7 le 10 août 2014

 

 

Lorsqu’on prend connaissance de la façon dont s’est monté Giorgino, de la manière dont il a été financé, du destin qu’il a eu et de l’impact de l’échec qu a subi son auteur, on peut immédiatement penser à des films comme Les Patriotes d’Eric Rochant (1994), ou le Playtime de Jacques Tati (1967). Giorgino est un film-monde, le projet-phare d’une vie de cinéaste, un échec dont on ne peut pas se relever.

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L’idée originale du film est celle de Laurent Boutonnat, elle date de son adolescence mais la première réelle version du scénario date quant à elle de 1986. Pour s’assurer la plus grande liberté artistique et afin de pouvoir tenir toutes les commandes créatives de son film, Boutonnat veut financer lui même le plus possible son budget en mettant en jeu les royalties de ses productions discographiques. C’est précisément pour cela qu’il crée dès la fin des années 80 plusieurs des sociétés de production. Heathcliff S.A. est sa société qui gère les tournées qu’il produit et dont il se servira pour financer Giorgino. Boutonnat estime lors de la sortie en salles le budget de son film « entre cinquante cinq et quatre-vingt millions de francs » (entre environ huit millions et douze millions d’Euros). Après avoir reçu l’agrément provisoire du C.N.C, Laurent Boutonnat se lance dans sa préparation en faisant appel au décorateur Pierre Guffroy avec lequel il part plusieurs semaines en repérage à la recherche d’un village enneigé qui pourrait être crédible en habitation du début du siècle. Après être passés dans les Vosges, en Chartreuse et puis en Hongrie durant le tournage de Désenchantée et Regrets, ils décident de tourner au parc naturel des Tatras, dans les montagnes de Slovaquie. L’endroit est désert et il faudra construire sur place l’intégralité des décors, de l’église à l’orphelinat, en passant par le village tout entier.

 

 Laurent Boutonnat s’associe en 1992 à Polygram Films qui acceptera de s’associer à lui à auteur de trois millions trois cents mille Euros d’apport au budget. Suite à cela, deux autres aides viendront s’ajouter comme celle du C.N.C et de la chaîne Canal Plus. Après l’agrément définitif du C.N.C en février 1992, le tournage commence en janvier 1993 par les extérieurs après trois mois consacrés à la construction des décors. Il finit le tournage de avril à juillet 1993 par toutes les scènes d’intérieur qu’il tourne aux studios Barrendov à Prague. La post-production commence en novembre 1993 sous la direction de Caty Lemeslif et durera près de 10 mois, durée s’expliquant par le fait que Boutonnat maîtrise tout, du montage à la réalisation, en passant par la musique qu’il enregistre en parallèle du montage avec l’orchestre philharmonique de Prague et des chœurs Boni-Pueri.

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En mai 1994, le film est présenté au distributeur AMLF. Lors de cette première projection, le film dure quatre heures dix minutes, ce qui est jugé trop long par la distribution. Après plusieurs coupes, il ramènera son film à une durée de 3h15 puis 3h03,  obligeant la sortie initialement prévue le 24 août 1994 à être reportée au mercredi 20 septembre, puis au 5 octobre 1994 avec une interdiction au moins de douze ans, due essentiellement à la scène de l’asile où des aliénés enfermés nus dans une cave s’entretuent. On peut retrouver dans le dossier de censure archivé au C.N.C. les justifications suivantes :

 

« Le climat du film, dramatique et sinistre, avec quelques scènes de folie (en particulier dans l’asile) est excessif, donc assez incrédible (sic) pour des adultes, mais peut être impressionnant pour des enfants. Proposition d’interdiction aux moins de douze ans. »

Jacqueline Boes

 

« Atmosphère dramatique qui peut paraître artificielle a des adultes mais qui peut impressionner des enfants. Particulièrement la scène dégradante des fous enfermés dans une cave d’hôpital psychiatrique. Proposition d’interdiction aux moins de douze ans. »

M. Jane Fortunel

 

« Une histoire sinistre traitée de façon intentionnellement cauchemardesque, l’origine du drame étant (non montré) l’assassinat -ou la mort- d’orphelins. Interdiction aux moins de douze ans. »

Henri Chazalette

 

Le rapporteur Jacqueline Boes pour la sous-commission conclut par ces lignes, lignes qui figureront dans la lettre adressée au ministre de la culture :

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« L’ensemble de la sous-commission une interdiction aux moins de douze ans ou, au minimum, un avertissement (pour un des membres). Le film se déroule dans une atmosphère sinistre, à la limite parfois du cauchemar et certaines scènes (exemple les fous dans un asile sombre et malpropre) peuvent impressionner les enfants. Trop de fous, de malades, de morts évoquées …dans un décor glacé. »

 

Giorgino a subit un double échec : le premier est critique, on lui reproche d’être trop long, trop morbide et trop onirique ; le deuxième est commercial165. On sait maintenant que son exploitation a duré trois semaines et a fait en France un peu plus de soixante mille entrées durant cette période. On peut commercialement expliquer l’échec du film par le report de sa sortie le 5 octobre 1994, peu favorable car sortant une semaine après Pulp Fiction (Quentin Tarentino), une semaine avant Léon (Luc Besson), et surtout le même jour que Forest Gump (Robert Zemeckis), trois Blockbusters. La sortie éventuelle de Giorgino en Italie est annulée mais il reste quand même à l’affiche jusqu’en Février 1995 dans deux salles art & essai : La Fourmi à Lyon et Le Studio Galande dans le cinquième arrondissement de Paris. Le film est contractuellement diffusé quatre fois à la télévision en une semaine sur Canal plus à partir du 28 novembre 1995 à 20h35 en version française, puis en version originale. Polygram films veut quand même sortir le film en vidéo à peu de tirages mais Laurent Boutonnat refuse et rachète en 1996 les parts de Polygram dans le film, ce qui fait de lui le seul détenteur de son film au monde. Il a ainsi le droit de regard définitif sur toutes les exploitations qu’il en sera fait et s’oppose désormais sans discussion à toute exploitation publique. Le cinéaste très touché par cet échec, qu’il n’a probablement pas su relativiser décide visiblement de faire de Giorgino un film maudit que personne ne verra plus.

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Comme une parabole allégorique de la propre carrière de Laurent Boutonnat, ce film signera le premier arrêt de mort d’un réalisateur pourtant productif qui ne tournera plus pendant plusieurs années et ne refera plus de long-métrage, faisant de lui un homme mort une première fois artistiquement. Phénomène rare dans le monde artistique, ici l’œuvre a été plus forte que l’artiste et l’a inéluctablement dépassé.

 

EXTRAIT DU LIVRE DE Jodel Saint-Marc  « Le Clip en tant qu’œuvre Cinématographique / aux éditions Sorbonne Nouvelle en août 2003 

 

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