Sans contrefaçon… Mylène dans un conte

Posté par francesca7 le 2 avril 2014

  Laurent Boutonnat semble vouer au conte une admiration respectueuse, qui fait de lui l’adaptateur créatif d’un nouveau Pinocchio pour Sans contrefaçon, mais aussi d’une Blanche-Neige propulsée dans la révolution russe d’octobre 1917 (Tristana). Les transpositions qu’il en fait dans les premières minutes sont plausibles, voire réalistes, et s’il prend souvent comme toile de fond des faits historiques, c’est pour mieux, une fois le conte original reconnu par le spectateur, surprendre en faisant basculer son histoire dans un fantastique encore moins attendu que celui du conte lui-même. C’est sans doute pourquoi les clips diégétisés de Boutonnat se terminent pratiquement toujours tragiquement, comme s’il voulait mêler au conte original un univers propre qu’il voudrait cynique, onirique, et à l’impitoyable cruauté. C’est ici que le marquage de Laurent Boutonnat par rapport au genre littéraire qu’il énonce se fait : dans cette quête perpétuelle d’une certaine forme de misanthropie qui rend l’Homme profondément froid, vénal …adulte. Genre littéraire aux contours flous, on peut avoir un peu de mal à admettre les formes que revêt la transposition du conte à l’écran pour un vidéo-clip. On applique d’ailleurs fréquemment un épithète au mot conte pour rendre moins large le champ d’application que recouvre le genre. Le travail de Laurent Boutonnat laisse percevoir des choix très précis sur le traitement des histoires qu’il raconte, les contes Sans contrefaçon... Mylène dans un conte dans Les Clips de Mylène sans05fantastiques ou merveilleux sont définitivement ceux qui collent le plus à ses histoires. Dans un premier temps, le marquage du cinéaste se fait de manière plutôt légère, dans un respect pour l’auteur original, en multipliant les clins d’œil et en poursuivant l’histoire plutôt qu’en l’adaptant à proprement dit. Notons par exemple que lorsqu’il adapte Pinocchio en 1987, Boutonnat prend soin de développer l’histoire telle que le grand public la connait (se rapportant davantage au long-métrage de Walt Disney, le roman original étant en fait une suite d’épisodes parus dans la presse.) jusqu’à ce que, là où le conte devrait se terminer, une musique additionnelle qui fait suite à la chanson illustrée par le clip prend place. Ici le récit reprend là où on croyait arriver à un Happy End pour se terminer dans l’onirisme et le désespoir le plus total, la marionnette redevenant de bois. Il en est de même dans Tristana, où Blanche-Neige, qui vient d’être embrassée par le prince ne se réveille pas et reste dans une sorte de coma poétique.

 

boutsanscontr3 dans Mylène FILMOGRAPHIE

 


Comme pour encercler son récit, Laurent Boutonnat commence régulièrement ses histoires par une scène violente, où celui qui deviendra par la suite le héros de son clip (A différencier de l’interprète de la chanson qui n’est pas forcément le personnage central de chaque film) est emprisonné et battu comme dans Désenchantée (1991), se fait renvoyer et cracher dessus dans Sans Contrefaçon, est brûlé vif dansBeyond my control (1992), rejetée dans Hasta Siempre (1997). De ces nombreux malheurs et asservissements, qui ajoutent à la malédiction présumée du héros, ce dernier va à chaque fois tenter de s’en détacher à l’aide d’adjuvants (Terme du sémioticien français A.J. Greimas qui nomme ainsi les secourables) qui, comme dans le conte traditionnel sont soit des fées dans Sans Contrefaçon, des enfants dans Désenchantée ou encore des lutins dans Tristana. On retrouve d’ailleurs dans l’œuvre de Laurent Boutonnat nombre  » d’adjuvants et  » d’opposants  » hérités des contes merveilleux chrétiens tels cette statue de sainte vierge dans Plus Grandir qui s’anime pour se cacher le visage lorsque l’héroïne se fait violer sous ses yeux, ou ces objets magiques remis au héros et sensés le protéger ; comme par exemple le collier offert par Rasoukine à Tristana, qu’elle aura le malheur d’ôter avant que la tsarine-sorcière se penche sur elle pour lui enlever la vie.

 

 

    Le conte merveilleux a ceci de particulier qu’il comporte toujours le fameux passage dans un autre monde. C’est donc à la quête de cette liberté, de cette délivrance devrait-on dire lorsqu’on pense au cinéma de Laurent Boutonnat que le héros traverse cette frontière . Souvent à la fin de ses clips, le héros franchi la limite sans qu’elle soit clairement définie ni sur l’écran, ni dans l’histoire (mais plutôt par la fin de la chanson illustrée par le clip et sa transition avec la musique additionnelle) contrairement au conte à proprement dit où un élément concret tel une rivière, un pont ou un obstacle caractérise le passage. Au-delà de cette ligne, l’histoire se fait davantage onirique. Et bien que la diégèse garde toute la cohérence d’un récit filmique classique, le spectateur se rend bien compte qu’il vient d’entrer dans un autre monde. Celui où la femme vêtue de noir dans Sans Contrefaçon se révèle être une fée capable de donner la vie à un mannequin de cire, le monde où les prisonniers de Désenchantée, une fois libérés contemplent le néant d’une plaine couverte de neige avant de se séparer têtes baissées comme si leur lutte avait été vaine, un monde enfin où le prince charmant bolchevik improbable de Tristana embrasse sa « Blanche-Neige » morte et lui insuffle, du coup, le double bonheur de la jeunesse éternelle et du repos infini.

 » Le passage dans l’autre monde est en quelque sorte l’axe du conte, en même temps que son milieu. Il suffit de motiver la traversée par la recherche d’une fiancée ou quelque merveille […] pour avoir devant soi l’ossature, très générale, certes, incolore et simpliste, mais pourtant caractéristique sur laquelle viennent se greffer les divers sujets. « 

(Vladimir Propp, Morphologie du conte, collection  » poétique « , édition du Seuil, Paris 1965)

 

    

La bouteille se vide, les espoirs aussi

Historiquement transmis de manière orale, le conte adapté au vidéo-clip induit certain traitements. Par exemple cet aspect de transmission du conte passe davantage à l’écran si une partie de la chanson illustrée par ce clip est chantée par l’interprète. Le conteur est à ce moment çi parfaitement identifié, et il peut-être comme dans tout conte soit le héros de l’histoire, soit un étranger omniscient à la diégèse, soit un personnage secondai re. Le caractère profondément enfantin du conte pousse, oblige même le réalisateur de vidéo-clip au divertissement, voire à l’émerveillement de son spectateur. Ceci peut expliquer la récurrence de l’emploi des effets spéciaux tant ils permettent aujourd’hui de rendre la féerie de certains décors ou de certains personnages que véhicule le conte. Un élément commun au genre du conte et à la forme filmique qu’est le vidéo-clip est la danse. C’est par son emploi que les parties autrefois chantées des contes trouvent leur écho aujourd’hui. C’est en effet entre autres par ses contraintes que le vidéo-clip en général, (en faisant abstraction de ceux de Laurent Boutonnat) s’est rapproché du genre du conte. C’est par des éléments communs comme la durée relativement courte, le médium musical, et la multiplicité des  » diffusions  » que le vidéo-clip et le conte, par les contraintes de forme de l’un et la définition du genre de l’autre se sont retrouvés.

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