Souviens-toi du Jour où Mylène Farmer

Posté par francesca7 le 21 avril 2013

 

Paroles : Mylène Farmer
Musique : Laurent Boutonnat

 

Le sujet :
Pour Souviens-toi du jour, Mylène s’est inspirée de la vie d’un auteur cher à ses yeux, Primo Levi, et évoque une de ces oeuvres dont le titre est « Et si c’est un homme ». Primo Levi fut arrêté en février 1944 puis déporté à Auschwitz où il resta presque un an. Il fera partie des rares survivants des camps de concentration. Selon lui, sa survie est due au fait qu’il fut déporté sur la fin de la guerre alors que les Allemands manquaient de main-d’œuvre. C’est après sa libération qu’il décide d’écrire pour dénoncer les atrocités qu’un homme est capable de faire à un autre.

SI C’ EST UN HOMME

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas:
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Souviens-toi du Jour où Mylène Farmer dans Mylène et SYMBOLISME souviens-toi

Primo Levi
Dans son récit, Primo Levi prépare son lecteur à réfléchir sur les horreurs qu’ont subi les victimes des nazis. Il dénonce la déshumanisation de ces êtres prisonniers et forcés de travailler dans des conditions épouvantables. Peut-on encore appeler « homme » ou « femme » une personne qui souffre aussi bien sur le plan physique que moral, quelqu’un qui a perdu son identité et qui doit supporter les atrocités qui lui sont infligées. Primo Levi tient à ce que le lecteur prenne conscience qu’il faut toujours les garder en mémoire, ne pas les oublier et transmettre le message aux futures générations pour qu’il n’y ait « plus jamais ça ».

L’analyse :
SOUVIENS-TOI DU JOUR…
Sortie : 2 septembre 1999
Mylène Farmer/Laurent Boutonnat
Durée : 4’55 (version single)
Maison de disque : Polydor
Editions : Requiem Publishing

Dans sa chanson, Mylène nous demande de garder en mémoire ce crime contre l’humanité que fut le massacre des Juifs dans les camps de la mort (« Souviens-toi »). Tout ce qu’il restait d’eux n’étaient que des cendres qui furent emportés par le vent (« Quand le vent a tout dispersé »). Elle nous demande de rappeler à ceux qui oublient, de leur remettre se souvenir en tête puisqu’il il est trop affreux pour être oublié (« Quand la mémoire a oublié »). L’idée contenue dans le texte est parfaitement résumée dans le titre de la chanson : Souviens-toi du jour!

« Souviens-toi que l’on peut tout donner », c’est la solution proposée par Mylène pour aider ceux qui en ont besoin, ceux qui souffrent, en leur tendant la main et en leur offrant notre soutien moral. On peut les aider à se reconstruire pour rendre leur vie meilleure. Mais, si nous sommes capables de reconstruire, nous pouvons aussi, à l’inverse, détruire toutes choses qui nous assurent paix et bonheur (« Souviens-toi que l’on peut tout briser »). Mylène nous demande d’être attentifs à nous et aux autres pour éviter le malheur.

Comme Primo Levi, elle veut nous faire prendre conscience que chaque personne souffrant et/ou victime d’une injustice est un être humain comme nous et que ce qu’il endure est indigne de lui (« Et si c’est un homme… »). Cette prise de conscience une fois faite (« Si c’est un homme »), il nous faut l’aider et la première chose à faire sera de l’aimer pour l’aider à faire face à son malheur. « Lui parler d’amour à volonté » pour qu’il réalise que cet amour est l’unique chose qui compte sur cette terre et qu’il faut le diffuser afin de s’accepter les un les autres.

Ensuite, Mylène reprend les paroles précédentes pour prouver ce qu’elle avance, pour les expliquer.
« Souviens-toi que l’on peut tout donner, quand on veut qu’on se rassemble ». Ici, elle nous explique que tout est une question de volonté, nous devons nous réunir, nous entraider pour mieux aider les autres. Primo Levi nous explique dans son livre que dans les camps régnait la politique du « chacun pour soi » et que s’il a pu rester humain, c’est parce qu’il a pu se lier avec certains déportés, ce qui a créé une certaine entraide grâce à laquelle il a pu faire face. « L’union fait la force », c’est le message à faire passer.

« Souviens-toi que l’on peut tout briser, les destins sont liés » . En effet, elle nous dit de ne pas fermer les yeux sur le malheur d’autrui car si on laisse faire les choses, elle peuvent nous entraîner aussi, ce qui nous rendrait encore plus coupable de n’avoir pas agi. Primo Levi. Dés le début du livre, nous dit avoir été « incrédule » vis-à-vis des camps. Mais quand il fut déporté, il était trop tard pour agir. Ils étaient impuissants face aux nazis et n’avaient d’autres solutions que de se soumettre. Et puis, si les camps de la mort ont existé aussi longtemps, c’est parce qu’on a fermé les yeux sur eux. Les autres peuples sont donc aussi coupables d’une certaine façon.

Pour Mylène, l’homme est capable du meilleur comme du pire mais, elle nous conseille de se battre pour qu’il ne fasse que le meilleur (« Lui parler d’amour à volonté, d’amour à volonté »). Tout le monde mérite de vivre dans un monde de paix où chacun peut garder sa dignité (« Et si c’est un homme, si c’est homme »).

Le refrain revient à l’idée générale du texte : se souvenir de ce cruel épisode des camps d’extermination pour ne plus qu’ils réapparaissent. Ainsi donc, Mylène choisit d’énumérer différents moment de détresse vécus par Primo Levi, plusieurs interprétations des paroles de ce refrain sont possible.

souv dans Mylène et SYMBOLISME« Le souffle à peine échappé » les déportés doivent subir quelque chose d’horrible et ce chaque fois qu’un souffle s’échappe de leur bouche. A peine arrivés aux camps, les voilà débarqués du train puis, séparés des leurs, ils vont subir diverses « examinassions » pour ensuite aller faire un travail des plus épuisant (et le mot est encore trop faible) et en recommencer un autre tout aussi pénible.

« Les yeux sont mouillés », la séparation, l’épuisement, ne pas savoir ce qui les attend et comment tout cela va se finir ne manque pas de faire couler des larmes. « Et ces visages serrés » des Juifs entassés dans les fourgons du train les menant à Auschwitz. Primo Levi nous raconte qu’il ne crut jamais voir le bout de ce terrible voyage (« Pour une éternité »). mais, ces « visages serrés » peuvent aussi se référer au moment de l’arrivée au camp où pendant des heures, dénudés et dans le froid, entassés dans la même pièce, ils ont attendu qu’on vienne les chercher. Enfin, on peut encore y associer l’instant de la sélection où les SS vont décider de la vie ou de la mise à mort des prisonniers sur le simple fait de les voir devant eux pendant quelques secondes (cf « Qui meurt pour un oui, pour un non » du poème). A nouveau, les prisonniers attendent nus et entassés dans une minuscule pièce (Primo Levi ressent même de la chaleur au contact des corps). Même si cette fois, leur attente est courte (« Pour une minute »), le stress qu’elle amène donne l’impression qu’elle dure des heure et l’attente du verdict où les prisonniers sont dans le même état semble durer éternellement (« Pour une éternité »). Beaucoup ont prié (« Les mains se sont élevées ») pour retrouver leurs proches ou pour être déclarés « en bonne santé pour travailler » et ainsi donc pouvoir échapper à la mort. « Les voix sont nouées » aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des camps. En effet, les prisonniers avaient interdiction de communiquer entre eux dès leur arrivée aux camps et, à l’extérieur, personne n’osait parler de ce qui s’y passait ni n’avait le courage de s’élever contre les camps de la mort. Il semblerait que quelque chose ait retenu le monde pour l’empêcher de tout découvrir et de réagir pour empêcher ce massacre (« Comme une étreinte du monde »). A la fin du refrain Mylène nous donne la solution pour éviter que ces horreurs se reproduisent : nous devons toutes les garder en mémoire (« A l’unisson ») afin que les générations à venir vivent avec nous une vie digne de l’Homme (« A l’homme que nous serons »). Pour triompher du mal, nous devons être ouverts, altruistes, tolérants et aimants.

Ensuite, Mylène nous dit « Souviens-toi que le monde à changé ». En effet, l’extermination des Juifs par les nazis fut à l’origine de la Seconde Guerre Mondiale qui bouleversa le monde au point de le réduire à un chaos et l’entacha à tout jamais de cette blessure. Ce sont les soldats SS qui ont plongé le monde dans la terreur, le « bruit des pas qui résonnent » représente la marche militaire des SS. Comme chez Primo Levi, le bruit de leurs pas précède l’arrivée des soldats chargés de désigner, lors du premier passage du narrateur à l’infirmerie, qui sera envoyé aux crématoires. Ce petit bruit de pas était le début de l’enfer.

« Souviens-toi des jours désenchantés, aux destins muets ». Les « jours désenchantés » sont bien entendu ceux des prisonniers d’Auschwitz. Eux qui n’ont connu que la souffrance dans ces camps et qui savaient qu’ils n’en ressortiraient pas vivants. Le mot « muet » peut se comprendre comme on sait que les déportés n’avaient pas le droit de communiquer entre eux. Mais, on peut y voir aussi une autre signification : dans les camps, les déportés n’avaient pas le droit de parler et devaient exécuter toutes les tâches qu’on leur demandait sans prononcer un seul mot. On les forçait à rester muet. De plus, même vers le chemin de la mort, lorsqu’ils devaient se rendre dans les chambres à gaz, ils allaient « mourir en silence », pour ne pas avoir a être torturé puis tué mais aussi pour ne pas « effrayer » les enfants.

Mylène répète inlassablement « Lui parler d’amour à volonté, d’amour à volonté » pour que l’on comprenne que la seule solution est de répandre l’amour autour de soi, de donner de l’amour à tous ceux qui le méritent et qui en ont besoin. « Et si c’est un homme, si c’est un homme », toujours dans sa recherche de l’autre, Mylène nous rappelle que nous devons l’aimer puisqu’il est comme nous : un être humain. Pour s’épanouir l’homme n’a besoin que d’une seule chose… aimer et être aimé à son tour.

Dans le pont musical, Mylène répète le titre de la chanson en hébreux pour rendre un hommage direct aux juifs déportés. Elle conclut sa chanson en reprenant les premières phrases de celle-ci en espérant que l’on ait compris son message : se souvenir pour ne plus que de telles atrocités se reproduisent.

Le clip :
Toute la symbolique du clip est de représenter les chambres à gaz. Mylène, comme les victimes des camps, « évolue » dans une maison qui brûle. A la fin, tout est réduit en cendres, comme les corps des prisonniers.
Mais aussi, le feu est une allégorie des camps de concentration, d’abord réduit à un foyer, Mylène ne s’en soucie pas. Le feu, comme le nazisme, prend de l’ampleur et la piège comme les camps ont piégé Primo Levi. Sans espoir, elle ne peut que subir les choses en chantant jusqu’au bout. On peut remarquer les références comme l’horloge brûlée rappelant que les prisonniers n’avaient plus aucune notion du temps ou les livres calcinés montrant qu’ils avaient comme oublié leur passé et leur culture.

Un texte référence pour le clip :
ABAT-JOUR
Autour de la table
Au bord de l’ombre
Aucun d’eux ne remue beaucoup
Et quelqu’un parle tout à coup
Il fait froid dehors 
Mais là c’est le calme
Et la lumière les unit
Le feu pétille
Une étincelle
Les mains se sont posées
Plus bleues sur le tapis
Derrière le rayon une tête qui lit
Un souffle qui s’échappe à peine
Tout s’endort 
Le silence traîne
Mais il faut encore rester
La vitre reproduit le tableau
La famille
De loin toutes les lèvres ont l’air d’être ferventes et de prier.

Pierre Reverdy

Dans ce poème, nous pouvons remarquer différents éléments contenus dans la chanson de Mylène et dans le clip.

Les références dans l’œuvre de Mylène :

« Souviens-toi des jours désenchantés » : Comme dans la chanson Désenchantée, Mylène n’a pas vu ou n’a pas voulu voir le malheur qui s’abattait sur elle (« je n’ai trouvé de repos que dans l’indifférence »). Quand finalement elle se rend compte de la situation dans laquelle elle se trouve, elle est désarmée dans un monde où « tout est chaos ». Souviens-toi du jour serait-il un souvipetit clin d’œil à Désenchantée? En tout cas, elle souhaite que nous réagissions pour ne pas que nous nous retrouvions dans la même situation.

« Lui parler d’amour à volonté, d’amour à volonté » : En 1995, Mylène nous disait déjà dans la chanson « Rêver » : « J’ai rêvé qu’on pouvait s’aimer ». L’amour est selon elle la plus belle des choses qui puisse exister dans ce monde mais, à la fin, elle se rend compte que l’amour ne ressort pas toujours vainqueur (« J’avais rêvé du mot aimer »). Dans Souviens-toi du jour elle nous répète encore que la seule façon d’être sauvé du malheur c’est d’aimer l’autre quoi qu’il arrive. Ainsi on peut considérer le fait d’aimer comme une aide pour mieux s’en sortir.

Souviens-toi du jour est un texte qui reprend tous les thèmes que l’on peut retrouver dans « l’univers Farmer », c’est-à-dire l’amour, la mort est la religion. Vous retrouverez facilement ces thèmes et la façon dont ils sont abordés dans la chanson puisque nous les avons tous évoqués dans l’analyse.

Sa place sur « Innamoramento » :
Voici ce qu’on peut lire sur la pochette de l’album :
« L’amour naissant, « L’innamoramento » italien. L’étincelle dans la grisaille quotidienne. Le bonheur mêlé d’inquiétude parce qu’on ignore si ce sentiment est partagé. Un état transitoire qui débouche parfois sur L’Amour. Un phénomène comparable aux mouvements collectifs révolutionnaires ».
Francesco Alberoni

Une citation qui colle parfaitement bien à la chanson de Mylène. En effet, la « grisaille quotidienne » pourrait se référer à la vie dans les camps, une vie misérable et tuante avec un « gris » symbole de la tristesse et du désespoir. « L’amour naissant… un phénomène comparable aux mouvements collectifs révolutionnaires », si les peuples s’étaient élevés contre ces camps la situation n’aurait sûrement pas été la même. Il faut se battre pour l’amour, nous sommes tous des êtres humains et le meilleur que nous savons faire c’est aimer. Aimer pour une vie meilleure, pour un monde meilleur.

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