Mylène Farmer analgésique – critique

Posté par francesca7 le 23 novembre 2012

Une critique rédigée par Arno Mothra journaliste et écrivain qui publie régulièrement des articles sur le monde de la musique dans différents webmagazines et à qui l’on doit le livre « A myléne analgésique« 

(citer) Bleu de méthylène, encre de Chine et cirro-cumulus

par Arno Mothra

Après deux opus envers lesquels l’accueil critique s’est avéré plutôt mitigé (reprochant majoritairement un manque de renouvellement), Mylène Farmer a décidé de chambouler ses propres codes pour la sortie de Bleu Noir, son huitième album studio, fraîchement disponible en téléchargement légal. En guise de changement, force est de constater que la belle n’a pas fait les choses à moitié : collaboration avec d’autres artistes, détachement provisoire d’avec Laurent Boutonnat, communication généreuse et maîtrisée, image plus humaine, promo en grande pompe… De quoi déboussoler suffisamment pour créer un buzz médiatique jusqu’alors inédit chez la chanteuse, ainsi qu’une curiosité aiguisée autour du projet.

 Mylène Farmer analgésique - critique dans Mylène et des CRITIQUES fanalex3

La carapace se craquelle

S’il n’existe – heureusement – aucun avis objectif en matière de critique musicale, il faut bien avouer qu’à la découverte du nouveau disque d’un artiste que l’on apprécie particulièrement (ici en l’occurrence : Mylène), on se laisse facilement déborder par une ferveur ou un rejet excessifs. Dans ce cas de figure, il ne serait pas superflu de penser avec le recul nécessaire que Point de Suture se révélait être l’album le plus inégal et routinier du tamdem Farmer / Boutonnat, dans la forme autant que dans le fond (redondance de certaines compositions, arrangements à la traîne), malgré des qualités à souligner (premier single à effet uppercut, duo atypique et planant avec Moby, efficacité, énergie).

Construit sur des critères opposés, Bleu Noir apparaît comme l’antithèse complète d’Avant que l’Ombreet Point de Suture. D’apparence plus zen par la douceur de ses arrangements et les voix brutes, ce nouvel opus ne peut cependant nullement s’assimiler à un apaisement. Son titre ambigu – jouant ouvertement sur le contraste – se révèle par ailleurs plutôt approprié puisque les images que l’on peut lui prêter sont multiples : la nuit, l’ombre, l’éclaircie, un temps instable oscillant entre le soleil et la pluie, la blessure, l’eau, l’encre, un sentiment paradoxal, une dichotomie du calme et de l’oppression. Pour l’anecdote, outre le prénom Leila qui signifie « nuit » en arabe, il est à noter que « bleu noir » est la traduction littérale d’un autre prénom, Krishna, l’une des plus importantes divinités de l’hindouisme ; anecdote somme toute inutile mais cocasse lorsqu’on connaît l’attachement de Mylène Farmer pour la spiritualité, les religions, les divinités et le symbolisme.

À travers Bleu Noir, la chanteuse se déleste de son attirail de diva afin de se livrer plus concrètement, de façon plus intime et moins chargée. Exit donc la garçonne de « Sans contrefaçon » et, plus récemment, l’entité divine de « Dégénération » : en 2010, Mylène confie ses doutes et ses peurs en entendant bien casser certains clichés qu’on lui attribue (sic !).

« Les yeux bleus vont aux cieux, les yeux noirs au purgatoire »

Déchargée de son aura sulfureuse (hormis sur le ludique « Oui mais… non », lequel confond les jeux sexuels à l’uniformité artistique sur ton de comptine enfantine) mais toujours aussi elliptique, Mylène explore ici les différents niveaux de la mélancolie et de la passion, passant par l’espoir malgré la souffrance (« Bleu noir »), la perte d’un être cher (« Toi l’amour »), l’addiction destructrice (« Diabolique mon ange »), la solitude intérieure (« Moi je veux… »), la lassitude – voire le suicide – (« N’aie plus d’amertume »), l’ennui entraînant un besoin d’échappatoire (« Lonely Lisa »), le désespoir et l’abandon de soi (« M’effondre » et « Light me up »). Ici, le champ lexical se partage la part entre le céleste (« ange », « dieu », « âme », « éternel », « cloître » [qui a remplacé le monastère d’Innamoramento]) et l’impression de chute, de démolition personnelle (« s’effondrer », « se dissoudre », « funeste », « bataille », « sombre »). Loin de compter niaisement des histoires d’amour, Mylène Farmer établit un bilan de ses angoisses, sans véritablement chercher à faire de la poésie, bien que les sens de lecture multiples s’immiscent ici et là (« Toi l’amour »).

Musicalement, les pistes composées par Darius Keeler d’Archive remportent tous les suffrages par leur trip-hop tour à tour jazzy (« Light me up »), électronique (« Leila ») et vintage (« Diabolique mon ange »). Moby, s’il ne s’éloigne généralement pas de son registre habituel, offre quant à lui des compositions plus synthétiques, ambient et familières (« Moi je veux… », le très 18 « Bleu noir », « N’aie plus d’amertume », « Toi l’amour », à cheval entre « Where you end » et « Slipping away »), avec un sursaut de génie sur « M’effondre », sombre, hypnotique et bouleversant, évoquant avec justesse La Haine de Mathieu Kassovitz (« L’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage », « Jusqu’ici tout va bien »).

Remarquons qu’en plus d’une réalisation commune Moby / Farmer sur les titres précédemment cités, le final assez dépouillé « Inseparables » est écrit et composé entièrement par le New-yorkais, sans l’intervention de Mylène qui se contentera quant à elle de réadapter le titre en français. Un partage on ne peut plus rare.

Couleur froide / nature morte

Évidemment, malgré une cohérence indéniable dans sa globalité, Bleu Noir comporte quelques aspects à débattre. Primo : les textes moins alambiqués de l’auteur sur certains textes. Si Mylène Farmer semble assumer les thèmes qu’elle souhaite désormais privilégier, on pourrait en revanche regretter un vocabulaire plutôt convenu et peu aventureux sur quelques titres (« Moi je veux… »), le terme « amour » se voyant éculé à l’envi entre des rimes quelque peu faciles. Deuxio : les deux morceaux produits par RedOne. Si leur efficacité et leur énergie permettent d’assurer un équilibre au sein du disque, leurs arrangements putassiers brisent partiellement la cohérence de Bleu Noir et font pâle figure à côté du reste. Grand bien nous fasse, David Guetta n’est pas dans le coup, c’est déjà ça. Et enfin, tertio : l’habillage esthétique. On ne boudera pas notre plaisir à voir que la belle rousse est en phase avec son art et avec elle-même, qu’elle ne ressent pas le besoin d’imposer un univers particulier afin de faire voyager par sa musique. Un bon point donc. Cependant, comment jauger un graphisme aussi brouillon et grossier ? Ces fautes de frappe récurrentes et cette mise en page aussi bâclée qu’amateur ? On aura connu Henry Neu nettement plus inspiré et Mylène perfectionniste.

 128870_jul4chbnx5p6ccgcxmgxhzlwq3twtr_mylene-farmer-by-guen-29-12-2010_h195350_l-228x300 dans Mylène et des CRITIQUES

« Jusque là tout va… Jusque là tout va bien »

Doux sans s’empêtrer dans le mollasson et le fade, ni même la ballade lacrymale à quoi l’on associe l’artiste un peu trop automatiquement, l’opus transporte vers des sensations de légèreté et de solitude, une nudité de l’esprit, aidées par une performance vocale plus technique, expérimentale et neuve.

S’il ne manquera pas de faire réagir et d’inciter à la division de par ses rythmes mid tempo, Bleu Noir se dérobe telle une surprise aboutie et audacieuse, mélancolique, échappant aux sentiers grossiers sur lesquels l’industrie du disque souhaite actuellement nous acheminer (dans le mainstream, s’entend). Ni novateur ni particulièrement différent du style estampillé Farmer (Moby respectant l’empreinte de Boutonnat sans se renier), ce huitième album, à prendre tel un secret murmuré à l’oreille, est sans aucun doute, malgré un faible potentiel commercial, ce que Mylène a créé de mieux depuis Innamoramento. Une prise de risque réussie entre new age, pop électro et trip-hop, qui devrait se dévoiler au fil du temps et des écoutes.

Laisser un commentaire

 

linergeek |
give to eat by eating |
ecouteconseil |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hé ! lecteurs à Saint Marti...
| parlons-en!
| Je me SOUVIENS...