Dessine-moi un mouton

Posté par francesca7 le 11 février 2012

Paroles : Mylène Farmer – Musique : Laurent Boutonnat

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Dessine-moi un mouton dans Mylène et mes BLABLAS 2061870983Au niveau des paroles, « Dessine-moi un mouton » aurait mérité d’être un hymne mylénien, juste à la suite de « Désenchantée ». Bien que la musique ne manque pas de charme et de mélodie, elle n’atteint pas, en puissance et en tension, le brillant refrain du tube des tubes. Le motif principal, obsédant, revient tout de même seize fois et tourne, pour certaines oreilles, au bourrage de crâne. Ça ne m’empêchera pas de défendre cette ouvre qui, si elle paraît assez claire à la première écoute, s’inscrit dans une réflexion qui nous concerne tous, du plus petit au plus grand.

La progression de la pensée mylénienne est visible de couplets en couplets, chaque étape marquée par l’exclamation « quelle solitude ». (notons, au passage, la beauté de la voix de Mylène, semblant mourir sur des mots aussi significatifs que « solitude » ou « rien »). D’abord, l’artiste se plaint de son ignorance face à l’au-delà, puis de sa petitesse face à l’univers. Ces deux sentiments sont soulignés par la musique, à la fois dédramatisée par les synthés, rythmée par les guitares électriques sur la base solide du piano, ce qui donne un cadre assez simple pour que le timbre doux de la voix ne soit pas perdue dans une masse de notes.

Les questions posées rejoignent la base de la philosophie : où serais-je ? Serais-je plus qu’un grain de poussière dans l’univers (cf. « A quoi je sers ») ? Mylène cherche des réponses dans « le petit Prince » de Saint-Exupéry, référence avouée explicitement : « ignorer ce que les yeux ne peuvent pas voir » renvoie à la célèbre phrase « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Ce qu’est la vie, nos cinq sens humains sont incapables de le traduire sous une forme intelligible. Nous sommes comme aveugles… ou aveuglés. Nous y reviendrons.

Le « monde adulte » n’a rien d’attirant. Il est « isolé », référence aux excès de l’individualisme, et « abrupt », une dureté renforcée par l’allitération en « r » : abrupt, broie, noir. Quitte à être ignorante, Mylène préfère rester enfant. Remarquons quand même qu’elle se place dans le monde adulte (« et là je broie du noir »), la petite fille a fini par grandir et à assumer sa féminité, mais elle se sent seule.

MF2000_02a dans Mylène et mes BLABLASEn fait, toute la chanson est basée sur la double opposition enfant/adulte (thème redondant chez Mylène) et imagination/raison (thème plus inédit !). Les adultes bien éduqués vont utiliser pour aborder le monde leur raison, apprise par coeur à l’école, avec sa méthode mathématique. Mais de quoi cette raison est-elle capable ? Simplement de nous écraser en nous faisant prendre conscience de l’infinité de l’univers (univers qui n’est qu’immense que lorsqu’on le parle avec le langage des mètres et des équations !). Voilà pourquoi Mylène souffre. A partir du moment où la raison gouverne le monde adulte, Mylène a recours à une arme redoutable (cf. « Méfie-toi ») : l’imagination. C’est-à-dire les yeux, non du corps, mais de l’esprit. Et seul l’esprit permet de voir l’essentiel de la vie, d’échapper à l’abrupte logique adulte.

L’imagination va combler le « vide du ciel » : par la religion.

L’imagination est incarnée par le mouton. C’est le double symbole de l’enfant (mignon, pur, qui ne pense pas à mal, sans souci) et de la chose insignifiante, banale sur laquelle Mylène, comme Saint-Exupéry, va baser son message. En réalité, ce n’est pas le mouton en soi qui est important, ç’aurait aussi bien pu être un lapin blanc, mais le fait de le dessiner. Dessiner, c’est le geste enfantin par excellence (par opposition avec écrire, qu’on apprend à l’école) mais aussi le geste primordial de la création spontanée, libre. C’est la troisième opposition, une vraie trinité : spontanéité et éducation. Voilà ce qui nous aveugle, nous empêche de voir l’essentiel : les préjugés de l’éducation qu’on nous a inculqués. L’esprit, débarrassé de la raison inhibitrice et de l’éducation bornée (idée peut-être empruntée à Erasme), est libre de se battre contre la dureté de la vie. Lui seul peut créer l’espoir indispensable à la vie. Le mouton est fort parce qu’on prend plaisir à le dessiner : c’est un acte d’amour (cf. la rose dans « le petit Prince »). Les adultes feraient mieux de dessiner des moutons plutôt que de continuer à se taper la tête contre des murs qui n’existent pas.

d1d72e91Les couplets suivants matérialisent cette lutte entre forces négatives et positives : dépression et espérance. Mylène semble être terrassée par la réalité de la vie : « déconfiture ». Mais l’emploi même de ce terme enfantin est une victoire, puisqu’il relativise le drame, provoque le rire qui va lui permettre de reprendre le combat. La vie a beau être un « bien majuscule », c’est-à-dire ce bien auquel s’attachent tous les hommes, elle n’est « utile » qu’ »au chagrin » puisqu’on finira par la perdre (« la morsure du temps »). Il ne faut pas déprimer : si l’on est capable de se réjouir de cette banalité qu’est un mouton, alors la mort ne viendra pas nous ennuyer. Peter Pan n’aurait pas fait mieux. L’aveuglement, c’est de souffrir pour des détails matériels sans importance alors que l’essentiel vient du cour.

L’injonction de Mylène, « dessine-moi un mouton », montre que chacun peut faire ce qu’elle tente de faire. Par cette ouvre, la chanteuse montre qu’elle a su dépasser le stade de « Plus grandir ». Elle est adulte, mais, au fond d’elle-même, elle a su garder une parcelle de son enfance : un grain de sable, un mouton qui égaiera sa vie. Ce n’est pas le secret de l’immortalité, c’est le secret du bonheur.

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